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Der­nière lettre à Jean Ras­pail (1ere partie)

Par Anne Che­val­lier et Béa­trice Challes

En ce mois de juillet de « post confi­ne­ment » nous avons vou­lu offrir à nos lec­teurs ces belles pages d’hommage à Jean Ras­pail parues dans le der­nier numé­ro de la revue d’Action fran­çaise : « Le Bien Com­mun » .Un bel anti­dote contre le Coro­na­vi­rus et la sinistre mise en scène qui l’accompagne et une occa­sion de prendre de la hau­teur. (Af.net)

Nous ne savions trop com­ment conden­ser les hom­mages expri­més à Jean Ras­pail, soleil de nos ima­gi­naires monar­chistes, par­ti rejoindre le Père. Alors, nous lui avons écrit.

Cher Jean,

Par­ti au cré­pus­cule de votre vie ter­restre par la porte qui conduit au Ciel, c’est désor­mais d’en haut que vous nous gar­dez. Grâce à vos écrits, nous pos­sé­dons les clefs d’un idéal à tenir et nous tâche­rons de ne rien lâcher, quoiqu’il advienne.

Cer­tains de vos amis tenaient à vous remer­cier en par­ta­geant avec les lec­teurs du Bien Com­mun quelques sou­ve­nirs, en atten­dant de les revivre lorsque nous nous rever­rons, s’il-plaît à Dieu.

C’est avec beau­coup d’humilité qu’ils ont cou­ché sur le papier ces mots, et c’est avec autant d’émotion que nous avons recueilli ces tranches de vie.

Bonne lec­ture, cher Jean, et à Dieu.

Pour com­men­cer, Bru­no Goll­nisch nous rap­porte vous avoir ren­con­tré lors de sa pre­mière appa­ri­tion publique, en 1983. Il s’agissait d’une réunion du Front Natio­nal. Dis­cret jusqu’alors sur le plan poli­tique, il était la seule per­son­na­li­té lyon­naise à pou­voir accueillir Jean-Marie Le Pen.

C’est donc à cette occa­sion que, face à face au dîner, vous avez pu dis­cu­ter de quelque aven­ture sur les terres du Japon, que M. Goll­nisch connaît très bien, et qui vous inté­res­sait pro­di­gieu­se­ment pour ins­pi­rer un hypo­thé­tique roman que vous n’avez fina­le­ment jamais écrit. L’ancien vice-pré­sident du Front Natio­nal se sou­vient que, comme les japo­nais, vous aimiez les gens qui « mettent leur peau au bout de leurs idées », les héros mal­heu­reux et les des­tins pit­to­resques. M. Goll­nisch rap­pelle éga­le­ment qu’invités à une réunion orga­ni­sée par Ber­nard Anto­ny à la Mutua­li­té à Paris, vous avez dîné tous les trois, par­ta­geant « une pen­sée réso­lu­ment réac­tion­naire ». Par­ta­geant avec vous un sen­ti­ment monar­chiste, Jean Sévil­lia revient sur ces ras­sem­ble­ments que vous ne man­quiez jamais :

« J’avais lu le Camp des Saints à sa paru­tion, en 1973. Dur et déses­pé­ré, ce roman mon­trait assez que Jean Ras­pail était féro­ce­ment rebelle à l’esprit de l’époque, mais ne lais­sait pas devi­ner ses fidé­li­tés monar­chistes. Ma géné­ra­tion avait décou­vert celles-ci quand l’écrivain prit l’habitude de répondre posi­ti­ve­ment aux invi­ta­tions que lui adres­saient les orga­ni­sa­teurs des ras­sem­ble­ments roya­listes des années 1970 et 1980, aux Baux-de-Pro­vence, aux Essarts ou aux Landes-Génus­son, en Ven­dée, où il pro­non­çait des dis­cours flam­boyants qu’il fau­drait retrou­ver. Je crois n’en avoir man­qué aucun. C’est à Jean Ras­pail, à sa téna­ci­té, que l’on doit d’avoir orga­ni­sé sur la place de la Concorde, le 21 jan­vier 1993, l’inoubliable céré­mo­nie du sou­ve­nir pour le bicen­te­naire de la mort de Louis XVI. J’y étais encore. » Bru­no Goll­nisch quant à lui vous a sou­vent croi­sé aux défi­lés du pre­mier mai pour les fêtes de Jeanne d’Arc, rue de Rivo­li : vous étiez tou­jours sur le trot­toir. De même que sur le plan spi­ri­tuel, vous étiez un chré­tien du Narthex.

« Je le revois, nous dit Jean Sévil­lia, dans la cathé­drale de Sen­lis, le 2 mai 2009, san­glé dans son uni­forme blanc d’Écrivain de marine, pour le mariage du prince Jean. Pour autant, Ras­pail n’était ni un par­ti­san, ni un militant.

C’était un écri­vain, un démiurge, un créa­teur d’univers et de per­son­nages. Mais si la figure du roi, du Jeu du Roi (1976) au Roi au-delà de la mer (2000), a tenu une place si impor­tante dans son œuvre, c’est qu’elle en avait une émi­nente dans son cœur ». « Le Jeu du Roi n’est cer­tai­ne­ment pas un appel à la déser­tion donc ! », selon les pro­pos rap­por­tés par Agnès Marion, « mais un havre pour reprendre des forces, en rom­pant en bonne com­pa­gnie avec la médio­cri­té de notre époque, avant de repar­tir de plus belle prendre et don­ner des coups dans la bataille ! ».

Pour autant, Ras­pail n’était ni un par­ti­san, ni un mili­tant. C’était un écri­vain, un démiurge, un créa­teur d’univers et de personnages.

Agnès Marion, aujourd’hui mère de six enfants et enga­gée en poli­tique sur les terres lyon­naises, nous parle de votre pre­mière ren­contre alors qu’elle était encore ado­les­cente. « La pre­mière fois que j’ai ren­con­tré Ras­pail, je devais avoir quinze ans. Avec Sire, la légende se mêlait à l’Histoire, et le réel au mer­veilleux ; je rece­vais seize siècles de France en héri­tage, l’aventure pre­nait une dimen­sion poli­tique, elle était exi­geante mais surtout…

Elle était belle. C’est peu dire que cette ren­contre a comp­té. Avec sa fidé­li­té inoxy­dable à ses idéaux de jeu­nesse, son sou­ci des civi­li­sa­tions vacillantes, celles au-delà des mers comme la nôtre, son atta­che­ment à nos vieilles mœurs, on dit de Ras­pail qu’il est le chantre des causes per­dues. Ce ne serait que cela que ce serait déjà quelque chose dans ce nou­veau monde où un engoue­ment chasse l’autre et où on recherche le chan­ge­ment sans voir qu’il est sou­vent erre­ments. Mais Jean Ras­pail a, je crois, bien lar­ge­ment dépas­sé la pos­ture roman­tique qui contemple, avec une déso­la­tion d’esthète, le monde qu’il affec­tionne se découdre. Il n’est pas déca­dent, au contraire. Car l’écrivain invite aus­si à l’Aventure. Au sens propre quand il va et nous embarque à la ren­contre des peuples que l’uniformisation du monde voue à la dis­pa­ri­tion. Dans un domaine plus poli­tique par­fois. Ain­si, un 21 jan­vier 1993. J’étais jeune, mais je me sou­viens d’un tour de force, lais­sant cares­ser l’espoir d’une récon­ci­lia­tion fran­çaise quand, en for­çant l’hommage à Louis XVI, Jean Ras­pail offrit aux Fran­çais un contre­point his­to­rique, après les célé­bra­tions très uni­voques du bicen­te­naire de la révo­lu­tion en 1989… On dit même qu’avec sa déter­mi­na­tion élé­gante et culti­vée, il avait titillé les vieilles amours du Pré­sident… » Mais votre vie poli­tique ne s’arrête pas aux terres de France : elle s’étend par-delà les mers pour accos­ter en Pata­go­nie. La des­crip­tion bros­sée par Agnès Marion en des­sine les contours : « Et puis il y a ce royaume de Pata­go­nie dont il fut le consul Géné­ral et dont j’ai l’honneur d’être sujet. » Elle vous cite : « La Pata­go­nie, c’est ailleurs, c’est autre chose, c’est un coin d’âme caché, un coin de cœur inex­pri­mé. Ce peut être un rêve, un regret, un pied de nez. Ce peut être un refuge secret, une seconde patrie pour les mau­vais jours, un sou­rire, une inso­lence. Un jeu aus­si. Un refus de conformité.

Sous le sceptre bri­sé de Sa Majes­té, il existe mille rai­sons de prê­ter hom­mage, et c’est ain­si qu’il y a plus de Pata­gons qu’on ne croit, et tant d’autres qui s’ignorent encore » et reprend : « La Pata­go­nie n’est pas un royaume facile et idéal qui nous per­met­trait de nous com­plaire dans une épo­pée confor­table et sté­rile en délais­sant les enjeux fran­çais fina­le­ment ô com­bien plus tra­giques ! En convo­quant le panache, le sens du sacré, le goût du geste gra­tuit, le res­pect des tra­di­tions, l’émerveillement devant la beau­té du monde ou encore la force du rêve éveillé, le « jeu de Roi » est au contraire un ter­reau dans lequel se four­bissent les armes néces­saires aux com­bats poli­tiques plus pro­saïques. Après tout, deman­der la vic­toire et ne pas se battre pour l’obtenir, selon les res­sources et les talents qui sont les nôtres, quelle sorte de pata­gon ne trou­ve­rait pas cela mal-éle­vé ? » Votre plume, tan­tôt poli­tique, tan­tôt lit­té­raire, est tou­jours auda­cieuse. Ain­si, votre fameux Camp des Saints que beau­coup pré­sentent comme une pro­phé­tie est évo­qué en ces termes par Laurent Dan­drieu : « Le propre des pro­phé­ties est hélas de n’être recon­nues comme telles que lorsqu’elles ont été rat­tra­pées, voire dépas­sées, par le réel… Le Camp des Saints a sur­tout appor­té une preuve écla­tante de l’incapacité de nos pseu­do-élites à entendre les aver­tis­se­ments qui leur sont adres­sés. Dieu mer­ci, il y a aus­si chez les Pata­gons beau­coup de repré­sen­tants d’élites authen­tiques, des “élites réelles” si l’on peut dire, qui par leur natu­ra­li­sa­tion pata­gonne ont bien mon­tré qu’ils ne se recon­nais­saient pas dans celles qui sont cen­sées tenir les rênes du pays. Toute la ques­tion est de savoir si ces “élites réelles”, pata­gonnes et au-delà, vont trou­ver le moyen de prendre la main sur le pays légal, en lieu et place des impos­teurs qui l’occupent. » Vous avez été l’un de ces rares écri­vains qui ont su créer un monde. Votre œuvre, un monu­ment de la lit­té­ra­ture fran­çaise, a séduit des géné­ra­tions de la jeu­nesse de France, cette jeu­nesse éter­nelle que les rides n’altèrent pas lorsque l’on en garde l’état d’esprit, pour reprendre les mots du Géné­ral Mac-Arthur : « Vous êtes aus­si jeune que votre Foi ».

« Sept cava­liers quit­tèrent la Ville au cré­pus­cule face au soleil cou­chant par la porte de l’ouest qui n’était plus gar­dée ». Toute votre œuvre est dans cette phrase nous dit un offi­cier de la Légion étran­gère. « L’engagement de celui qui choi­sit le che­val plu­tôt que le moteur pour se lan­cer au loin dans une quête, une aven­ture. Tout est-il per­du ? La Ville. Urbs. Athènes, Rome ou la civi­li­sa­tion, Paris ou la France éter­nelle, la terre de nos pères. Celle pour laquelle une poi­gnée d’hommes et de femmes est prête à don­ner sa vie. Le cré­pus­cule d’une civi­li­sa­tion que l’on a pu croire éter­nelle et qui renonce à elle-même ». Que l’on défend mal­gré tout, pour l’Honneur.

« Une cer­taine idée de soi-même et de sa place dans la créa­tion. Le soleil éper­du qui jette ses der­niers feux sur une porte que l’homme moderne se refuse de gar­der parce qu’il a abdi­qué toute digni­té ». A l’instar de ses cava­liers, Ras­pail nous invite au contraire à gar­der « tête haute, sans se cacher, car ils ne fuyaient pas… » Ècri­vain comme vous, Jean Sévil­lia confie : « Nous échan­gions sys­té­ma­ti­que­ment nos paru­tions. En 1998, un an après mon Zita impé­ra­trice cou­rage, il avait publié son Hur­rah Zara ! (aujourd’hui réédi­té sous le titre Les Pik­ken­dorff) qu’il m’avait envoyé avec cette ami­cale dédi­cace :  » Zita, Zara, même com­bat ! « . » Laurent Dan­drieu se remé­more votre pre­mière ren­contre en 1993, dans le cadre d’une inter­view pour la revue Réac­tion. Il appré­hen­dait quelques peu votre dis­cus­sion, car il venait de signer une cri­tique de Sire, certes enthou­siaste, mais il repro­chait « néan­moins le côté “boy-scout” et “Signe de piste” de ce roman ». Inquiet que vous puis­siez lui en tenir rigueur, vous avez au contraire salué avec fier­té ce que Laurent Dan­drieu pre­nait pour un défaut, car vous avez tou­jours tenu « Le Prince Éric pour un des chefs‑d’œuvre de la lit­té­ra­ture fran­çaise contemporaine ».

C’est cette jeu­nesse et cet ima­gi­naire fou­gueux que sou­ligne l’amoureux du ciné­ma et chro­ni­queur de Valeurs Actuelles lorsque nous lui avons deman­dé com­ment le vieil écri­vain que vous êtes pou­vait encore tou­cher autant de monde et de générations :

« D’abord, Jean Ras­pail avait su, jus­te­ment, ne pas deve­nir un “vieil écri­vain”. C’était res­té un enfant, fidèle aux rêves, aux jeux, aux enthou­siasmes et aux dégoûts du petit gar­çon qu’il avait été. Cet esprit d’enfance, quand il est pré­ser­vé chez un adulte qui a su créer un monde à par­tir de lui, exerce tou­jours une immense fas­ci­na­tion : voyez Tol­kien ! Et plus encore à une époque comme la nôtre où, si la pué­ri­li­té abonde, l’esprit d’enfance s’est fait si rare. Et puis, alors que le roman fran­çais est si sou­vent engon­cé dans un réa­lisme sinistre, l’œuvre de Ras­pail a l’immense mérite de faire souf­fler le grand vent de l’imaginaire, du rêve, des légendes immé­mo­rielles et des épo­pées fon­da­trices. » Il pour­suit en disant que cha­cun de vos lec­teurs a pu « pui­ser dans son ima­gi­naire des leçons de cou­rage, de digni­té, de hau­teur, de noblesse, y apprendre à se tenir droit et à rendre témoi­gnage à la véri­té au milieu des pires désastres. » Vous avez bien connu l’éditeur Chris­tophe Par­ry, qui nous fait par­ta­ger notam­ment un sou­ve­nir pro­fes­sion­nel : « Nous tra­vail­lions dans son bureau – au milieu des livres, des map­pe­mondes, des maquettes de bateaux, des fanions scouts et pata­gons, sous le regard de ses sol­dats de plomb ven­déens qui par­taient en pro­ces­sion ban­nières au vent – à l’édition d’une par­tie de ses œuvres dans la col­lec­tion Bou­quins (Là-bas, au loin, si loin…) où je tra­vaillais alors. Je vou­lais pou­voir ajou­ter aux titres choi­sis pour figu­rer dans le volume un texte inédit, de quoi sur­prendre même ses lec­teurs les plus anciens et les plus fidèles. Mais d’inédit, m’a‑t-il répon­du, caté­go­rique, foin ! » Et pour­tant… Vous avez fait l’honneur à Chris­tophe Par­ry d’être le pre­mier édi­teur de Misé­ri­corde, un livre qui « res­te­ra pour moi un ouvrage à part, une de mes plus grandes émo­tions d’éditeur… ». Quelle fier­té pour ce mon­sieur, ému de par­ler de vous dans le monde pari­sien de l’édition : « Jean Ras­pail a tou­jours occu­pé une place à part dans le milieu de l’édition, une place que n’explique pas seule l’imposante liste de ses œuvres – depuis Terre de feu Alas­ka, en 1952 – ou de ses prix lit­té­raires – le pre­mier en 1966, pour Secouons le coco­tier ; le plus impor­tant peut-être en 2003, le grand prix de lit­té­ra­ture de l’Académie fran­çaise pour l’ensemble de son œuvre ; celui sans doute dont il était le plus fier en 1997, le prix T.S. Eliot Award de Chi­ca­go pour Le Camp des Saints.

(A suivre)