Com­ment en est-on arri­vé là, en reli­sant Marie Made­leine Mar­tin…

Com­ment en est-on arri­vé là, en reli­sant Marie Made­leine Mar­tin…

Par Fré­dé­ric Poret­ti-Win­cler

 » Toutes les révo­lu­tions ont été faites par des livres  » Bonald

On ne peut dis­tin­guer le social du poli­tique. C’est une grave erreur (XVIIIe siècle) et une uto­pie d’imaginer une dis­tinc­tion entre les deux. De tous temps il y eut des idées « sub­ver­sives » voir des­truc­trices, nom­mées idées nou­velles. Nous vou­lons dire des idées qui, selon l’étude atten­tive du pas­sé, bref l’empirisme, entraînent les socié­tés vers le chaos et fina­le­ment l’abime…Ces idées sont sou­vent sor­tis d’esprits tour­men­tés et chi­mé­riques, essayant d’imposer leurs idées, sou­vent égoïstes et mues par des cer­veaux déran­gés, à une socié­té, qui selon eux, devrait être construite à leur image…En géné­ral et l’histoire, le montre conti­nuel­le­ment, les uto­pies finissent vite dans le chaos, le sang et les char­niers. Cer­taines socié­tés arrivent mieux à endi­guer de tels déviances mais d’autres, plus fra­giles, y suc­combent. Les argu­ments de ces fau­teurs de trouble sont sou­vent les mêmes : « pro­grès, liber­té, éga­li­té, moder­nisme, ver­tu » Lorsque ceux-ci arrivent au pou­voir, les belles idées sont vite oubliés pour que les vain­queurs se servent. Ces expé­riences amènent régres­sion, guerres (civiles ou exté­rieures) et mas­sacres. Une caste plus « éga­li­taire » que les autres, devient pri­vi­lé­giée et entraî­ne­ra dans ses chi­mères le peuple vers le néant…

Il n’y a pas d’idée nou­velle qui n’ait déjà été pen­sée par les antiques grecs. La monar­chie lut­ta sans cesse contre la sub­ver­sion, guerre de reli­gions, Renais­sance et libre exa­men. Sous Louis XIV, Bayle pré­pa­rait déjà la venue de Rous­seau et Vol­taire. Dans les temps médié­vaux, les hommes d’Eglise pou­vaient cri­ti­quer le monarque en secret ou ouver­te­ment quel­que­fois, mais cela res­tait local et ne por­tait pas à consé­quence. Lors des ren­contres entre peuple et roi, cer­tains n’hésitaient pas à faire des remarques au sou­ve­rain. Cela fai­sait par­tie de la vie dans l’ancienne France, même si quel­que­fois, l’esprit « fron­deur » du peuple cho­quait les visi­teurs étran­gers. Lors des repas royaux, où le peuple était convié, on par­lait ouver­te­ment au roi et cer­taines anec­dotes sont restées…La socié­té de l’époque, orga­ni­sa­tions de vil­lage, com­mu­nau­tés de métier, etc… étaient fortes, struc­tu­rées et repré­sen­tées dans des conseils. Les par­le­ments refu­saient ouver­te­ment cer­tains Edits du roi et c’était comme cela, même sous Louis XIV… Louis XV doit affron­ter une nou­velle force : « l’opinion publique » 
Bien que les pam­phlets exis­taient avant, ils n’avaient pas la même audience : « Jamais il n’avait exis­té, comme au XVIIIe siècle, une orga­ni­sa­tion puis­sante, rami­fiée à l’infini, reliant tous les manieurs de plume d’un bout à l’autre du ter­ri­toire et cou­vrant la France d’un réseau ser­ré, propre à for­ti­fier par­tout l’union des prin­cipes pour une œuvre com­mune. L’action des intel­lec­tuels devint alors une véri­table machine de guerre… » (M.M.Martin) En 1789, la France est monar­chiste. L’opinion sera orien­tée par l’Education Natio­nale, Pré­fets, Pré­fec­tures et les puis­sances d’argent qui détien­dront les jour­naux au XIXe siècle. Tout cela dans le but de chan­ger l’esprit fran­çais. « Ce qui avait été, au temps de Vol­taire, le triomphe de l’esprit déni­grant et iro­nique, atta­quant néan­moins tou­jours sur le ter­rain des idées, devient désor­mais une orga­ni­sa­tion méca­nique et froi­de­ment cal­cu­lée pour ser­vir des inté­rêts. » 
Pierre de la Gorce rajou­tait : « La vraie puis­sance ne réside alors ni aux Tui­le­ries, ni au Luxem­bourg, ni au Palais-Bour­bon ; elle n’appartient ni à l’armée, ni aux fonc­tion­naires, ni aux nobles, ni aux bour­geois, ni au menu peuple. Dans le corps social, un seul organe, le jour­na­lisme, l’a acca­pa­rée tout entière » Ce qui sous la plume d’Henri Heine (vers 1835) don­nait : « L’argent est le dieu de l’époque et Rot­schild est son pro­phète » et Sainte-Beuve « Tou­jours et au fond de tout, l’argent, le dieu caché, Cré­sus ». C’est ain­si que l’édifice monar­chique mul­ti­sé­cu­laire tom­ba mal­gré un peuple pro­fon­dé­ment roya­liste…
« Il est frap­pant que, pen­dant plu­sieurs siècles, les doc­trines sub­ver­sives s’étaient heur­tées chez nous à la monu­men­tale soli­di­té de la socié­té de l’Ancien Régime, avec ses familles cen­trées sur la mai­son, bien qua­si immor­tel domi­nant les pas­sions fluc­tuantes des indi­vi­dus ; avec ses pro­fes­sions orga­ni­sées à par­tir de la notion d’intérêt com­mun entre employeurs et employés, du res­pect, aus­si, d’idéal pro­fes­sion­nel trans­cen­dant la notion de bas pro­fit ; avec son orga­ni­sa­tion poli­tique, héri­tière à la fois de Rome, gar­dienne du Droit, et de la che­va­le­rie médié­vale exal­tant les notions de ser­vice et de fidé­li­té… ». 

Marie Made­leine rajoute plus loin : « Après 1789, la socié­té se désa­grège, de façon très peu appa­rente d’abord, puis à par­tir de 1860 de manière frap­pante… Les doc­trines ne se heur­te­ront donc plus au rem­part d’un ordre qua­si intan­gible, mais vien­dront accé­lé­rer une anar­chie qui abou­ti­ra à la véri­table dis­so­lu­tion éta­lée aujourd’hui sous nos yeux. » La monar­chie fut tou­jours contre le pou­voir des féo­da­li­tés. Même si l’argent repré­sen­tait un pou­voir, il n’était pas le seul. Alors qu’il détien­dra l’entier pou­voir et devien­dra roi avec la Révo­lu­tion et la Répu­blique. « Le pro­ces­sus de cette dis­so­lu­tion aura été de pair avec l’influence de plus en plus impor­tante de la bour­geoi­sie d’affaires, grande triom­pha­trice de 1789, à la fois contre le pou­voir royal, contre la noblesse ter­rienne et contre le peuple lui-même. Au len­de­main de la Grande Révo­lu­tion, seule une cer­taine par­tie de la classe bour­geoise vit res­tau­rer et même accroître ses pri­vi­lèges : la noblesse et le cler­gé avaient per­du les leurs ; le peuple était bles­sé à mort par la sup­pres­sion des cor­po­ra­tions et des auto­no­mies locales ou pro­vin­ciales. La haute bour­geoi­sie, au contraire, a conquis en 1789 cette place qu’elle avait cher­ché pen­dant si long­temps à arra­cher aux autres pri­vi­lé­giés ; de plus, elle a ins­ti­tué dans les assem­blées révo­lu­tion­naires, un sys­tème élec­to­ral don­nant pré­pon­dé­rance au pou­voir de l’argent (elle affir­me­ra ce sys­tème, dans toutes les Assem­blées de la Res­tau­ra­tion, où le suf­frage cen­si­taire consa­cre­ra la supré­ma­tie des déten­teurs de biens). Gri­sée par son pou­voir gran­dis­sant, la bour­geoi­sie d’argent voit bien­tôt dans la monar­chie le seul enne­mi qui défende l’intérêt géné­ral contre ses inté­rêts par­ti­cu­liers ; les débuts du XIXe siècle sont rem­plis par ce conflit entre le monde de la finance et une auto­ri­té royale héroï­que­ment accro­chée pour la der­nière fois à la grande tâche capé­tienne : la défense de la nation contre les excès des féo­da­li­tés. » 

Ce nou­veau pou­voir allait chan­ger peu à peu les men­ta­li­tés, la bour­geoi­sie venait de triom­pher du roi et du peuple : « La ques­tion d’argent était deve­nue la pré­oc­cu­pa­tion domi­nante d’une socié­té trans­for­mée. L’accès aux affaires de la bour­geoi­sie, ges­tion­naire d’intérêts maté­riels, avait ame­né ce chan­ge­ment. Les ques­tions de finance et leur impor­tance avaient péné­tré dans l’esprit d’un public beau­coup plus vaste. La notion de l’argent et de son pou­voir dans l’Etat, les faci­li­tés ou les obs­tacles qu’il pou­vait ren­con­trer, selon la forme et l’esprit d’un régime, étaient des notions toutes nou­velles mais qui rete­naient déjà l’attention de cer­tains milieux »( Mar­cel Cha­mi­nade). 

Marie Made­leine Mar­tin par­lant d’Emmanuel Beau de Lomé­nie rajoute : « Ce fait est la per­sis­tance du pou­voir de cer­taines familles, à tra­vers toutes les révo­lu­tions et chan­ge­ments de régime, au cours des XIXe et XXe siècle. En consul­tant les annuaires et alma­nachs où figurent les noms, les titres et les emplois des fonc­tion­naires publics ain­si que les membres des corps constitués…Certaines familles de la haute bour­geoi­sie ont main­te­nu leur pou­voir à tra­vers tous les régimes. Or, ce pou­voir, né au cours de la Grande Révo­lu­tion, est le plus écla­tant démen­ti que l’on puisse don­ner aux his­to­riens qui datent de 1789 la fin du règne des pri­vi­lé­giés. En réa­li­té jamais la monar­chie capé­tienne fran­çaise, au cours des dix siècles de son his­toire, n’avait connu une sem­blable per­sis­tance d’un pou­voir dynas­tique des Grands main­te­nu à ses côtés avec un tel suc­cès » Un par­tie de la noblesse se per­ver­ti­ra et la Gauche dénon­ce­ra dans les années 30, les « 200 familles » : « Et c’est l’argent, pre­nant une place pri­mor­diale dans la vie du pays, qui va per­ver­tir une par­tie de l’aristocratie, après avoir fait, de la haute bour­geoi­sie d’Ancien Régime, une caste plus impla­cable que celle des tyrans de la socié­té antique : c’est l’argent qui enfin, un jour, arra­che­ra le peuple lui-même à ses tra­di­tions sécu­laires de res­pect du tra­vail et de l’économie, à sa désin­vol­ture moqueuse, à son mépris joyeux envers les forces maté­rielles, pour faire naître un trou­peau sans réac­tion devant la main­mise de l’Etat parce qu’il aura été préa­la­ble­ment anni­hi­lé par le goût du confort. ». Charles Péguy qu’il faut aus­si citer : « Tout le monde devient bour­geois : les sei­gneurs sont deve­nus bour­geois, le peuple est en train de deve­nir bour­geois ». Hono­ré de Bal­zac sera d’ailleurs aus­si clair­voyant… 

« C’est pour­quoi, lorsque les pre­miers textes des socia­listes et sur­tout ceux de Karl Marx ver­ront le jour, au milieu du XIXe siècle ils pré­sen­te­ront une jus­tesse cer­taine dans leur par­tie cri­tique : en dénon­çant le Capi­tal comme le grand res­pon­sable des maux de l’époque, Marx ne com­met pas une erreur, puisqu’on ne peut nier l’influence néfaste de l’argent en son temps. Les thèses socia­listes s’avéreront fausses seule­ment parce qu’elles ne dis­tin­gue­ront pas une socié­té bou­le­ver­sée jusqu’en ses bases par le libé­ra­lisme du XVIIIe siècle, et la socié­té nor­male, telle qu’elle exis­tait par exemple en France pen­dant des cen­taines d’années et dans laquelle les féo­daux de l’argent étaient soli­de­ment main­te­nus en place par un Etat indé­pen­dant, au même titre que les féo­daux du sang. Dans cette socié­té ancienne, le capi­tal fami­lial, trans­mis­sible, avec ses accom­pa­gne­ments de res­pon­sa­bi­li­té et de ser­vice ren­du, de tra­vail et d’effort, n’était pas un dis­sol­vant, mais bien au contraire un élé­ment vital de la nation. » 

Le règne de l’argent ins­tal­le­ra de nou­veaux pri­vi­lé­giés comme les fonc­tion­naires, que l’histoire avait déjà connu dans la Rome décli­nante. Par­mi ceux-ci les Uni­ver­si­taires : « entiè­re­ment reliés au régime par le mono­pole éta­bli sous le Pre­mier Empire, consti­tuant une véri­table Eglise dont l’influence sur le peuple fran­çais se déve­lop­pe­ra avec les pro­grès de la Répu­blique, aura four­ni au triomphe de cer­taines doc­trines un corps dévoué, par­fois incons­cient du rôle néfaste qu’il joue, fer­mé à la cri­tique des idées géné­rales par la spé­cia­li­sa­tion outran­cière de l’enseignement offi­ciel, mais dis­po­sé ain­si à ser­vir les doc­trines de l’Etat avec une obéis­sance dont les ecclé­sias­tiques de l’Ancien Régime auraient pu railler le carac­tère abso­lu ! »