L’éditorial de Fran­çois Marcilhac

L’éditorial de Fran­çois Marcilhac

TROUBLANTES ANALOGIES

Les crises ont ceci d’opportun, pour les gou­ver­ne­ments en place, qu’elles per­mettent d’en appe­ler à l’unité natio­nale, voire à l’union sacrée, pour mieux faire oublier les poli­tiques de divi­sion qu’ils n’ont ces­sé de pra­ti­quer. Fran­çois Hol­lande, après la lutte qu’il mena contre les fon­de­ments de la socié­té avec le « mariage pour tous » et la répres­sion impi­toyable de ses oppo­sants, n’hésita pas à en appe­ler à l’unité natio­nale face au ter­ro­risme, ins­tru­men­ta­li­sant la néces­saire cohé­sion natio­nale face au crime pour mieux ava­li­ser son refus de dési­gner l’ennemi, affai­blis­sant, du même coup, la défense de la nation, qui conti­nue de réchauf­fer en son sein le ser­pent du ter­ro­risme isla­miste — et non de ce « ter­ro­risme » hors sol dont il inven­ta alors le concept. Aujourd’hui, face à l’épidémie de Covid-19, il n’est pas un repré­sen­tant du pays légal, du chef de l’État au moindre secré­taire d’État en pas­sant par les repré­sen­tants des par­tis d’opposition et tout ce que les médias comptent de ser­vi­teurs zélés du pou­voir — les voix de leurs maîtres —, pour ne pas fus­ti­ger toute cri­tique qui bri­se­rait le néces­saire consen­sus face à l’ennemi com­mun, alors que l’exécutif n’a ces­sé, depuis juin 2017, d’opposer les Fran­çais les uns aux autres et de sabor­der la cohé­sion sociale, n’hésitant pas à employer des méthodes d’une bru­ta­li­té extrême contre les liber­tés publiques.

Nous sommes d’autant plus à l’aise sur la ques­tion que l’Action fran­çaise, tout au long de son his­toire, a tou­jours appe­lé à l’union sacrée face au dan­ger de mort pour la patrie. Dans le cas pré­sent, très par­ti­cu­lier, d’une épi­dé­mie nou­velle —  cette nou­veau­té ajou­tant à l’inquiétude légi­time qu’elle sus­cite —, nous avons aus­si­tôt appe­lé au res­pect des consignes gou­ver­ne­men­tales, notam­ment en matière de confi­ne­ment et de « gestes bar­rières » ou de « dis­tan­cia­tion sociale », démarches dont le jar­gon tech­no­cra­tique des inti­tu­lés ne doit pas dis­si­mu­ler l’efficacité, du moins dans la situa­tion où nous sommes. 

« Dans la situa­tion où nous sommes » — ou encore : « toutes choses étant égales par ailleurs » : c’est là que se joue, pré­ci­sé­ment, notre refus, que nous avons éga­le­ment annon­cé aus­si­tôt, d’un confi­ne­ment phy­sique s’accompagnant d’un confi­ne­ment intel­lec­tuel, moral et poli­tique, celui qui, aux yeux du gou­ver­ne­ment et de ses aco­lytes média­tiques, est cer­tai­ne­ment le plus impor­tant. Car nous exi­geons d’ores et déjà que des comptes soient ren­dus aux Français.

Vous avez dit « guerre » ?

Nous n’avons pas été de ceux qui dénient à Emma­nuel Macron le droit de recou­rir au mot de « guerre » : ceux qui le font ont sur­tout témoi­gné d’un for­ma­lisme un peu niais, ce vieux mot fran­cique ayant tou­jours été employé à divers degrés, dans dif­fé­rents contextes. D’autant que la com­pa­rai­son pour­rait se retour­ner contre son auteur… Car nous sommes aus­si de ceux qui demandent à ce qu’on use sérieu­se­ment des mots, même et sur­tout au sens méta­pho­rique. Il ne fau­drait pas, en effet, que le mot de « guerre » soit employé à géo­mé­trie variable ! Il ne fau­drait pas qu’il le soit pour jus­ti­fier le tri des malades, comme on recourt au tri des bles­sés, face au manque de moyens à l’arrière d’un champ de bataille, c’est-à-dire pour jus­ti­fier a prio­ri l’incurie gou­ver­ne­men­tale et la désor­ga­ni­sa­tion déli­bé­rée de notre sys­tème de san­té pour des motifs de ratio­na­li­té finan­cière. Il ne fau­drait pas que le mot de « guerre » soit employé pour dénier aux Fran­çais le droit de poser les bonnes ques­tions, comme l’état-major et le pou­voir poli­tique le font, à juste titre du reste, lorsqu’une armée fait face à l’ennemi, afin de ne pas affai­blir le moral des troupes — cela peut aller jusqu’à la cen­sure. Il ne fau­drait pas que le mot de « guerre » soit employé pour res­treindre nos liber­tés fon­da­men­tales sur le long terme — le comte de Paris s’en est inquié­té récem­ment dans un com­mu­ni­qué sévère pour le gou­ver­ne­ment [1] —, comme cela se pra­tique lorsque la prio­ri­té est à la défense natio­nale, voire, une pre­mière — l’histoire retien­dra que c’est sous Macron —, les liber­tés reli­gieuses, notre Répu­blique laï­ciste pri­vant désor­mais les mou­rants de la pos­si­bi­li­té de rece­voir le secours de la reli­gion : nous relayons en cela la pro­tes­ta­tion du vicaire géné­ral du dio­cèse de Paris [2] . Non, tout cela ne doit pas être ren­du pos­sible et, qu’en même temps, ce gou­ver­ne­ment conti­nue de bra­der notre éco­no­mie natio­nale et de jouer le jeu de la gou­ver­nance internationale.

Le Game­lin de l’économie française

Car la guerre, si guerre il y a, implique des moyens excep­tion­nels, éga­le­ment en matière de liber­té éco­no­mique et finan­cière. Le Gou­ver­ne­ment, pour ras­su­rer ces gogos, voire ces « gou­jats » de Fran­çais que nous sommes [3], évoque ain­si de pos­sibles natio­na­li­sa­tions, aux­quelles il ne pro­cé­de­ra jamais, mais il botte en touche lorsqu’il s’agit d’assurer réel­le­ment la sou­ve­rai­ne­té éco­no­mique de la France dans des domaines stra­té­giques, notam­ment sani­taires. Quid de l’avenir de Famar, la seule usine fran­çaise à pro­duire de la chlo­ro­quine, actuel­le­ment en redres­se­ment judi­ciaire ? Bru­no Le Maire a encore bot­té en touche, ce lun­di matin, sur BFMTV : pré­pare-t-il déjà son rachat par les Amé­ri­cains, comme ce fut le cas de Laté­coère, fleu­ron stra­té­gique fran­çais ? Alors que le gou­ver­ne­ment n’a que la sou­ve­rai­ne­té éco­no­mique fran­çaise à la bouche, jamais un exé­cu­tif n’a orga­ni­sé la vente à la découpe de notre indus­trie comme celui-ci. Et Macron n’a pas atten­du d’être à l’Élysée pour com­men­cer, ven­dant Alstom éner­gie aux Amé­ri­cains sous Hol­lande ! Même silence radio sur la pri­va­ti­sa­tion d’Aéroports de Paris, à laquelle nos fon­dés de pou­voir de la finance inter­na­tio­nale n’ont que pro­vi­soi­re­ment renon­cé, pour des rai­sons d’opportunité bour­sière. Pour­quoi, alors que le Par­le­ment a adop­té des lois d’exception en matière poli­tique, aucune loi d’exception n’a été adop­tée en matière de divi­dendes  ? Tou­jours ce lun­di matin sur BFMTV, Bru­no Le Maire s’est conten­té de deman­der aux entre­prises de se mon­trer « exem­plaires » ? « J’in­vite […] toutes les entre­prises qui ont accès aujourd’­hui au chô­mage par­tiel, c’est-à-dire qui ont leurs sala­riés payés par l’E­tat, à faire preuve de la plus grande modé­ra­tion en matière de ver­se­ment de divi­dendes. J’i­rai plus loin : soyez exem­plaires. Si vous uti­li­sez le chô­mage par­tiel, ne ver­sez pas de divi­dendes » On ne demande pas aux Fran­çais de faire preuve de « modé­ra­tion » et de se mon­trer « exem­plaires » en matière de confi­ne­ment : on le leur impose et on sanc­tionne tout manque de « modé­ra­tion ». Mais on sait depuis bien­tôt trois ans que Bru­no Le Maire, avant d’être ministre de l’économie et des finances, est sur­tout le ministre des coups de men­ton. La ficelle est désor­mais un peu grosse. « J’i­rai plus loin » :  Le Maire est le Game­lin de l’économie française.

Le syn­drome de 1940

Game­lin… Qui dit « guerre » dit aus­si exemples his­to­riques. Or les ana­lo­gies sont acca­blantes : c’est au syn­drome de 1940 que nous assis­tons depuis le début de cette crise sani­taire. Comme en 1940, on engage une guerre avec un manque criant d’armements, en l’occurrence de tests, de masques et de lits de réani­ma­tion — Macron com­met­tant même le crime d’envoyer en Chine des tonnes de maté­riels alors qu’il savait fort bien que nous n’en avions déjà pas assez pour nous. La Chine, elle, et per­sonne ne sau­rait le lui repro­cher, a atten­du de maî­tri­ser la situa­tion chez elle, avant de recou­rir à la diplo­ma­tie des masques. Mais il fal­lait à Super­man mon­trer qu’il était à la hau­teur de son titre de sau­veur du monde que lui avait déli­vré l’ONU en 2018 ! Comme en 1940, tou­jours par idéo­lo­gie, on subit les consé­quences des demi-mesures qu’on a prises : en contra­dic­tion avec sa doc­trine défen­sive, la IIIe Répu­blique n’achève pas la ligne Magi­not, ce qui per­met à Hit­ler de pas­ser par les Ardennes ; Macron, lui, com­mence par ne pas fer­mer les fron­tières, tout en les fer­mant sans les fer­mer…  avant que ses voi­sins ne le rap­pellent à la réa­li­té. Comme en 1940 aus­si, on compte plus sur autrui pour se tirer d’affaire que sur soi : ce n’est plus le Royaume-Uni, dont la défec­tion fut à l’époque qua­si-totale, c’est aujourd’hui l’Europe, notam­ment l’Allemagne dont la soli­da­ri­té devait assu­rer le salut de tous et qui, pour toute réponse, a été la pre­mière à fer­mer les fron­tières et refuse aujourd’hui toute soli­da­ri­té notam­ment finan­cière. Macron, il est vrai dis­ciple reven­di­qué de Julien Ben­da, en est encore aux illu­sions mul­ti­la­té­rales qui furent celles de la SDN. Face à l’ennemi, ses armes sont les vœux pieux, les illu­sions idéo­lo­giques et la naï­ve­té dans une Europe qui n’existe pas. Que n’a‑t-il décla­ré, dès février, le Covid-19 illé­gal comme Aris­tide Briand l’avait fait de la guerre en 1928 ! Jusqu’au matin du 3 sep­tembre 1939, la IIIe Répu­blique s’est ain­si crue immu­ni­sée contre tout risque d’invasion. 

Enfin, qui dit guerre dit aus­si res­pon­sa­bi­li­tés, tra­hi­son, voire haute tra­hi­son. Cette der­nière ne fait plus par­tie de notre code pénal, elle ne peut même plus être impu­tée au chef de l’Etat depuis février 2007 ; mais les res­pon­sa­bi­li­tés ? On sait que les res­pon­sables de la défaite de juin 1940 ne furent pas punis ; à la libé­ra­tion, cer­tains d’entre eux, toute honte bue, deman­dèrent même des comptes. Il est vrai que De Gaulle avait déci­dé, très tôt, pour des rai­sons d’opportunité poli­tique, de remettre en selle les hommes (et leurs par­tis) dont l’incurie, sur tous les plans, avaient pré­pa­ré la défaite. Mal lui en prit : dès 1946, les hommes du pas­sé ren­voyèrent pour douze ans l’homme de l’histoire à Colom­bey. Ne nous fai­sons aucune illu­sion : l’annonce d’une com­mis­sion d’enquête par le groupe LR du Sénat n’est faite que pour « enter­rer », comme disait Cle­men­ceau, la recherche des res­pon­sa­bi­li­tés. Une incu­rie se pré­pare sur de longues années : dès le milieu des années 30, quand il fut fla­grant que la France désar­mait, alors que l’Allemagne réar­mait, Maur­ras enjoi­gnait, sans illu­sion, la Répu­blique de faire preuve de pré­voyance au moins une fois dans son his­toire. Et on sait qu’il approu­vait aus­si, à l’époque, les efforts de De Gaulle pour repen­ser la stra­té­gie. Ce fut natu­rel­le­ment en vain. Il en est de même face au Covid-19  : c’est au moins depuis Sar­ko­zy (UMP = LR), puis sous Hol­lande (PS), que s’est pen­sée et pour­sui­vie l’incurie sani­taire actuelle (LREM). Le pays légal ne peut que se ser­rer les coudes : tous cou­pables, donc tous inno­cents ! Car il est une constante : si la Répu­blique gou­verne mal, faute de rien pré­voir, elle sait en revanche très bien se défendre. Faire sem­blant de cher­cher les res­pon­sables est encore le meilleur moyen de n’en pas trou­ver. Et donc de s’innocenter avec le régime. Comme pour le sang conta­mi­né, vous ver­rez, ce sera la faute à pas de chance !

Fran­çois Marcilhac

[1] https://comtedeparis.com/confinement-journal-de-bord-semaine‑3/

[2] https://www.lefigaro.fr/vox/religion/mgr-benoist-de-sinety-les-aumoniers-doivent-pouvoir-se-rendre-au-chevet-des-malades-20200329?fbclid=IwAR14Afq-piJ76siULPv5NT8DK513PyB0zDypoKqhtSAwccw6sN2Lo3kKUjA

[3] Nous réci­di­vons dans l’emploi de ce terme, signi­fiant « gens de peu », tiré la semaine der­nière de La Fon­taine, d’autant plus volon­tiers qu’un des sens ori­gi­nels est valet d’armée… En ce contexte guer­rier, il s’impose…, du point de vue du pays légal, du moins.