L’A­frique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone demeure la loco­mo­tive de la crois­sance africaine

L’A­frique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone demeure la loco­mo­tive de la crois­sance africaine

Par Ilyes Zouari

En 2019, pour la sixième année consé­cu­tive et la sep­tième fois en huit ans, l’A­frique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone a glo­ba­le­ment réa­li­sé les meilleures per­for­mances éco­no­miques du conti­nent. La ten­dance devrait se main­te­nir en 2020, mais une cer­taine vigi­lance s’im­pose à moyen terme avec le pas­sage de cer­tains pays à l’E­co, dont l’é­lar­gis­se­ment ne doit se faire dans la précipitation.

Pour la sixième année consé­cu­tive et pour la sep­tième fois en huit ans, l’A­frique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone a affi­ché les meilleures per­for­mances du conti­nent, selon les don­nées four­nies par la Banque mon­diale dans son rap­port « Pers­pec­tives éco­no­miques mon­diales », publié en jan­vier der­nier. Cet ensemble de 22 pays a ain­si enre­gis­tré une crois­sance glo­bale de 4,5 % (4,9 % hors cas très par­ti­cu­lier de la Gui­née équa­to­riale), tan­dis que le reste de l’A­frique sub­sa­ha­rienne enre­gis­trait un taux de 1,9 % *.

Une crois­sance glo­bale en hausse

La crois­sance de l’A­frique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone a donc connu une hausse par rap­port à l’an­née pré­cé­dente (4,3 %, ou 4,9 % hors Gui­née équa­to­riale). Dans le même temps, l’é­cart s’est accru avec le reste de l’A­frique sub­sa­ha­rienne (2,0 % en 2018), et dont la crois­sance avait été quatre fois infé­rieure en 2016 (0,7 % contre 2,8 %). Cette hausse résulte du redé­mar­rage pro­gres­sif de l’ac­ti­vi­té dans cer­tains pays d’A­frique cen­trale encore très dépen­dants des hydro­car­bures. En zone CFA, qui regroupe 13 des 22 pays fran­co­phones (dont la Gui­née équa­to­riale, ancienne colo­nie espa­gnole et par­tiel­le­ment fran­co­phone), ain­si que la Gui­née Bis­sau (luso­phone et ancienne colo­nie por­tu­gaise), la crois­sance est pas­sée de 4,0 % en 2018 à 4,4 % (ou de 4,9 % à 5,1 %, hors Gui­née équa­to­riale). Une moyenne est à nou­veau tirée par l’es­pace UEMOA, qui conti­nue à être la plus vaste zone de forte crois­sance du conti­nent (> 6 % par an). Ce léger écart entre la hausse du PIB de l’en­semble de la zone CFA et celle de l’en­semble de l’A­frique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone, en faveur de cette der­nière, s’ex­plique par l’ab­sence de pays dépen­dants des hydro­car­bures en dehors de la zone CFA.

Pour le reste de l’A­frique sub­sa­ha­rienne, la crois­sance glo­bale demeure notam­ment affec­tée par les graves dif­fi­cul­tés des trois prin­ci­pales éco­no­mies de la zone (le Nige­ria, l’A­frique du Sud et l’An­go­la), par la stag­na­tion ou le recul de l’ac­ti­vi­té dans la majo­ri­té des pays d’A­frique aus­trale, en plus de l’A­frique du Sud (en Nami­bie, en Zam­bie, au Zim­babwe, au Mozam­bique et au Swa­zi­land, désor­mais dénom­mé Eswa­ti­ni), ain­si que par les taux de crois­sance néga­tifs obser­vés au Libe­ria (en Afrique de l’Ouest) et au Sou­dan (en Afrique de l’Est, une région éga­le­ment secouée par les deux conflits les plus meur­triers d’A­frique sub­sa­ha­rienne, pro­por­tion­nel­le­ment à la popu­la­tion locale, en l’oc­cur­rence en Soma­lie et au Sou­dan du Sud). En 2019, cinq des six pays d’A­frique sub­sa­ha­rienne ayant enre­gis­tré une crois­sance néga­tive se situent en dehors de la par­tie fran­co­phone (et trois sur quatre en 2018). 

Au Nige­ria, en Afrique du Sud et en Ango­la, la situa­tion reste très dif­fi­cile, notam­ment en rai­son du déclin pro­gres­sif de leur très impor­tante pro­duc­tion pétro­lière (pour le Nigé­ria et l’An­go­la, res­pec­ti­ve­ment pre­mier et deuxième pro­duc­teur d’hy­dro­car­bures d’A­frique sub­sa­ha­rienne), ou auri­fère (cas de l’A­frique du Sud, désor­mais second pro­duc­teur du conti­nent, après avoir été récem­ment dépas­sé par le Gha­na). Ces pays ont ain­si res­pec­ti­ve­ment affi­ché une crois­sance de 2,0 %, de 0,4 % et une évo­lu­tion néga­tive de ‑0,7 %, contre res­pec­ti­ve­ment 1,9 %, 0,8 % et ‑1,2 % en 2018. Pour l’A­frique du Sud, cette crois­sance ané­mique se pour­suit depuis plu­sieurs années, et semble dura­ble­ment ins­tal­lée selon les pré­vi­sions de la Banque mon­diale, qui pré­voit éga­le­ment de faibles hausses pour les PIB du Nige­ria et de l’An­go­la pour les quelques années à venir, au moins. Le Nige­ria, l’A­frique du Sud et l’An­go­la sont donc des pays en voie d’ap­pau­vris­se­ment, puis­qu’ils affichent désor­mais constam­ment des taux de crois­sance lar­ge­ment infé­rieurs à leur crois­sance démo­gra­phique (contrai­re­ment, donc, aux pays fran­co­phones qui leur sont proches). À titre d’exemple, au Nige­ria, qui enre­gistre les taux de crois­sance le plus éle­vés par­mi ces trois pays, la hausse du PIB n’a été que 1,1 %  en  moyenne  annuelle  sur  les  cinq der­nières années (2015 – 2019), contre une crois­sance démo­gra­phique annuelle de 2,6 % en moyenne sur la même période. Par ailleurs le Nige­ria et l’An­go­la ont connu une impor­tante dépré­cia­tion de leur mon­naie, dont la valeur a bais­sé d’en­vi­ron 55 % et 80 %, res­pec­ti­ve­ment, par rap­port au dol­lar depuis novembre 2014. Avec à la clé une forte infla­tion et le main­tien d’une forte dol­la­ri­sa­tion de leur éco­no­mie (uti­li­sa­tion du dol­lar pour une par­tie impor­tante des tran­sac­tions, par refus de la mon­naie locale consi­dé­rée comme risquée). 

Sur la période 2012 – 2019, soit huit années, la crois­sance annuelle de l’A­frique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone s’est donc éta­blie à 4,4 % en moyenne (5,0 % hors Gui­née équa­to­riale, et 6,4 % pour la zone UEMOA). Ce taux a été de 2,8 % pour le reste de l’A­frique sub­sa­ha­rienne. Sur cette même période, les quatre pre­mières éco­no­mies de l’A­frique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone, à savoir la Côte d’I­voire, la RDC, le Came­roun et le Séné­gal, ont res­pec­ti­ve­ment enre­gis­tré une crois­sance annuelle de 8,4 %, de 6,0 %, de 4,7 % et de 5,9 % en moyenne. De leur côté, les quatre pre­mières éco­no­mies du reste de l’A­frique sub­sa­ha­rienne, à savoir le Nige­ria, l’A­frique du Sud, l’An­go­la et le Kenya, ont res­pec­ti­ve­ment connu une pro­gres­sion annuelle de 2,8 %, de 1,3 %, de 1,7 % et de 5,6 % (crois­sance tirée par les trois pre­mières années de la période, pour les trois pre­miers pays).

Une Afrique de l’Ouest fran­co­phone par­ti­cu­liè­re­ment dynamique

Pour la sixième année consé­cu­tive et la sep­tième fois en huit ans, la zone UEMOA (huit pays, dont la luso­phone, mais très fran­co­phile, Gui­née-Bis­sau) a enre­gis­tré une crois­sance glo­bale supé­rieure à 6 % (6,4 % en 2019, et 6,6 % un an plus tôt). En 2019, les sept pays fran­co­phones de la zone moné­taire ont enre­gis­tré une crois­sance supé­rieure ou égale à 5 %, et cinq d’entre eux ont connu une pro­gres­sion supé­rieure 6 % (le taux le plus faible, de 5,0%, ayant été enre­gis­tré aux Mali, qui pâtit de pro­blèmes sécu­ri­taires affec­tant une par­tie de son ter­ri­toire). La zone UEMOA conforte ain­si son sta­tut de plus vaste zone de forte crois­sance du conti­nent, et d’im­por­tant relais de la crois­sance mondiale. 

Hors UEMOA, la Gui­née confirme le redé­mar­rage de son éco­no­mie depuis 2016, avec une hausse de son PIB de 5,9 % (5,8 % en 2018). De son côté, la Mau­ri­ta­nie (située hors zone CFA comme la Gui­née), et après avoir affi­ché d’as­sez déce­vantes per­for­mances ces der­nières années, a enre­gis­tré une crois­sance de 6,4% en 2019, et devrait éga­le­ment connaître une pro­gres­sion d’en­vi­ron 6 % dans les quelques années à venir. Pour l’en­semble de l’A­frique de l’Ouest fran­co­phone (Gui­née et Mau­ri­ta­nie incluses), la crois­sance glo­bale a aus­si été de 6,4 %.

Le sta­tut de plus vaste zone de forte crois­sance du conti­nent consti­tue une réelle per­for­mance pour la zone UEMOA, vu que celle-ci n’est pas la plus pauvre du conti­nent, cette place étant occu­pée par l’A­frique de l’Est. Ain­si, à titre d’exemple, et hors Dji­bou­ti (pays fran­co­phone), seul un pays d’A­frique de l’Est conti­nen­tale affi­chait début 2019 un PIB par habi­tant dépas­sant clai­re­ment la barre des 1 000 dol­lars, à savoir le Kenya (1 710 dol­lars, sui­vi loin der­rière par la Tan­za­nie, 1 051 dol­lars). À la même date, deux pays fran­co­phones de l’es­pace UEMOA dépas­saient lar­ge­ment ce seuil sym­bo­lique, en l’oc­cur­rence la Côte d’I­voire (1 715 dol­lars) et le Séné­gal (1 522 dol­lars). Et même trois pays pour l’en­semble de l’A­frique de l’Ouest fran­co­phone, en tenant compte de la Mau­ri­ta­nie, aux impor­tantes richesses minières (et aux­quels s’a­joutent, pour toute l’A­frique de l’Ouest conti­nen­tale, le Nige­ria pétro­lier et le Gha­na, à la pro­duc­tion pétro­lière gran­dis­sante et aujourd’­hui pre­mier pro­duc­teur d’or du conti­nent). Par ailleurs, l’A­frique de l’Est abrite les quatre pays les plus pauvres du conti­nent, à savoir le Sou­dan du Sud (désor­mais en der­nière posi­tion), la Soma­lie, le Mala­wi et le Burun­di (trois pays anglo­phones et un fran­co­phone, ayant tous un PIB par habi­tant infé­rieur à 400 dol­lars, début 2019, selon les der­nières don­nées disponibles).

Avec une crois­sance 7,3 % en 2019, la Côte d’I­voire a de nou­veau affi­ché la meilleure per­for­mance de l’en­semble de l’A­frique de l’Ouest. Après avoir dépas­sé le Kenya en 2018 (pays anglo­phone le plus pros­père d’A­frique de l’Est conti­nen­tale), en matière de richesse par habi­tant, la Côte d’I­voire creuse ain­si l’é­cart avec ce der­nier, qui a affi­ché une crois­sance de 5,9 % en 2019, et qui devrait éga­le­ment être pro­chai­ne­ment dépas­sé par le Séné­gal (dont la hausse du PIB a été de 6,3 %, et qui devrait connaître une pro­gres­sion annuelle de près de 7 % pour les quelques pro­chaines années, contre une crois­sance infé­rieure ou égale à 6,0 % pour le Kenya).

Tou­jours selon les pré­vi­sions de la Banque mon­diale, la Côte d’I­voire et le Séné­gal, pays pauvres en richesses natu­relles, devraient éga­le­ment bien­tôt réa­li­ser une autre impor­tante per­for­mance, à savoir celle de dépas­ser en richesse par habi­tant des pays très bien dotés en matières pre­mières comme le Nige­ria (2028 dol­lars par habi­tant, début 2019, et pre­mier pro­duc­teur de pétrole du conti­nent) et le Gha­na (2202 dol­lars, pre­mier pro­duc­teur d’or du conti­nent, et en passe de deve­nir le troi­sième pro­duc­teur de pétrole d’A­frique subsaharienne).

Enfin, il convient de noter que la Côte d’I­voire est par­ve­nue à réa­li­ser le troi­sième taux de crois­sance le plus éle­vé d’A­frique en 2019, après l’É­thio­pie (9,0 %) et le Rwan­da (8,5 %), et ce, mal­gré son niveau de richesse déjà assez éle­vé pour le conti­nent. En effet, l’É­thio­pie et Rwan­da sont des pays d’A­frique de l’Est fai­sant par­tie des pays les plus pauvres du conti­nent, ce qui explique en bonne par­tie leur taux de crois­sance éle­vé. Ain­si, l’É­thio­pie (qui était le deuxième pays le moins déve­lop­pé au monde en 2011) et le Rwan­da avaient, début 2019, un PIB par habi­tant infé­rieur à des pays comme le Mali et le Bénin, qui ne comptent pour­tant pas par­mi les plus riches d’A­frique de l’Ouest (772 dol­lars pour l’É­thio­pie, 773 dol­lars pour Rwan­da, contre 900 dol­lars pour le Mali et 901 dol­lars pour le Bénin).

Par ailleurs, il est utile de rap­pe­ler que les per­for­mances affi­chées par le Rwan­da doivent conti­nuer à être prises avec la plus grande pré­cau­tion, et ce, pour les trois rai­sons sui­vantes : pre­miè­re­ment, parce que de nom­breux experts indé­pen­dants remettent régu­liè­re­ment en cause les taux de crois­sance offi­ciels affi­chés par le régime rwan­dais. Deuxiè­me­ment, parce que le Rwan­da est depuis 2013 le pre­mier pro­duc­teur et expor­ta­teur mon­dial de tan­tale, un élé­ment stra­té­gique obte­nu à par­tir d’un mine­rai appe­lé col­tan, mais qu’il extrait en bonne par­tie et en toute illé­ga­li­té du ter­ri­toire de la RDC voi­sine (qui en détient, à elle seule, plus de 60 % des réserves mon­diales). Un pillage de type « colo­nial », dont l’exis­tence n’est plus contes­tée et qui consti­tue un cas unique dans le monde d’au­jourd’­hui. Enfin, troi­siè­me­ment, parce que le Rwan­da est depuis plus de deux décen­nies l’un des tous pre­miers pays béné­fi­ciaires des aides publiques au déve­lop­pe­ment dans le monde (alors que le régime répète régu­liè­re­ment que les pays afri­cains ne doivent comp­ter que sur eux-mêmes…). Ain­si, le pays s’est clas­sé troi­sième sur le conti­nent en la matière sur la période de cinq années allant de 2013 à 2017, pro­por­tion­nel­le­ment à sa popu­la­tion (selon les don­nées de l’OCDE, et hors pays en guerre, comme le Sou­dan du Sud, et très petits pays de moins d’un mil­lion d’ha­bi­tants, essen­tiel­le­ment insu­laires). Avec une enve­loppe annuelle de 1,116 mil­liard de dol­lars en moyenne, il n’a été devan­cé, par habi­tant, que par le Libe­ria et la Sier­ra Leone (deux pays anglo­phones fai­sant par­tie des trois pays le plus pauvres d’A­frique de l’Ouest, avec le Niger). À titre de com­pa­rai­son, le Burun­di voi­sin et le Bénin, dont la popu­la­tion est à peu près égale à celle du Rwan­da, n’ont reçu que 522 et 572 mil­lions de dol­lars d’aide par année en moyenne. En d’autres termes, le Rwan­da a béné­fi­cié de 91 % et de 81 % d’aides par habi­tant en plus que le Burun­di et le Bénin, res­pec­ti­ve­ment. De même, le pays a pro­por­tion­nel­le­ment reçu 116 % d’aides sup­plé­men­taires par habi­tant par rap­port à l’Ou­gan­da, son voi­sin du nord (et hui­tième pays le pauvre du conti­nent, avec un PIB de 643 dol­lars, début 2019). 

Ces aides mas­sives pro­viennent prin­ci­pa­le­ment des États-Unis et du Royaume-Uni, et s’ex­pliquent par l’al­liance stra­té­gique (géo­po­li­tique, mili­taire et finan­cière) scel­lée entre ces deux puis­sances et les hauts digni­taires du régime rwan­dais actuel, alors en exil, à la fin des années 1980. Et suite à laquelle se mul­ti­plièrent les attaques ter­ro­ristes et meur­trières au Rwan­da, à par­tir de l’Ou­gan­da, créant ain­si un cli­mat de peur et para­noïa col­lec­tive qui mena, hélas, au triste géno­cide (déclen­ché le len­de­main de l’as­sas­si­nat simul­ta­né de deux pré­si­dents, ceux du Rwan­da et du Burun­di, par le tir d’un mis­sile ayant abat­tu l’a­vion qui les trans­por­tait. Un double assas­si­nat unique dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té). Le Rwan­da qui demeure, mal­heu­reu­se­ment, l’une des quatre dic­ta­tures les plus tota­li­taires du conti­nent afri­cain, qui sont au degré « zéro » en matière de liber­té d’ex­pres­sion (avec trois autres pays non fran­co­phones, à savoir l’É­ry­thrée, l’É­gypte, au régime bien plus auto­ri­taire que sous Mou­ba­rak, et le Eswa­ti­ni, der­nière monar­chie abso­lue du continent).

Si le niveau rai­son­nable des cours des matières pre­mières a éga­le­ment eu un impact posi­tif, les bonnes per­for­mances de l’A­frique de l’Ouest fran­co­phone s’ex­pliquent prin­ci­pa­le­ment par les nom­breuses réformes mises en œuvre par les pays de la région, aus­si bien sur le plan éco­no­mique qu’en matière de bonne gou­ver­nance. Des plans de diver­si­fi­ca­tion ont ain­si été mis en place, comme le « Plan Séné­gal émergent » (PSE), ou encore la « Stra­té­gie de crois­sance accé­lé­rée et de déve­lop­pe­ment durable » (SCADD) au Bur­ki­na Faso, dont la crois­sance s’est éta­blie à 6,0 % en 2019 (6,8 % en 2018). Pour ce qui du cli­mat des affaires, cer­tains pays ont réa­li­sé un bon consi­dé­rable entre les clas­se­ments Doing Busi­ness 2012 et 2020, et notam­ment le Togo (pas­sé de la 162e à la 97e place), la Côte d’I­voire (de la 167e place à la 110e place), le Séné­gal (de la 154e à la 123e) ou encore le Niger (pas­sé de la 173e à la 132e place, talon­nant ain­si le Nige­ria, 131e). Pays fran­co­phone le moins bien clas­sé d’A­frique de l’Ouest, la Gui­née est tou­te­fois pas­sée de la 179e à la 156e place sur la même période.

À titre de com­pa­rai­son, il convient de savoir, par exemple, que la Nige­ria et l’An­go­la, res­pec­ti­ve­ment pre­mière et troi­sième éco­no­mie d’A­frique sub­sa­ha­rienne (du fait de leur très impor­tante pro­duc­tion pétro­lière), se classent à la 131e et à la 177e place, res­pec­ti­ve­ment. Par ailleurs, il est à noter que le der­nier clas­se­ment Doing Busi­ness met en évi­dence une dété­rio­ra­tion consi­dé­rable de cli­mat des affaires en Éthio­pie, pas­sée de la 111e à la 159e place entre les années 2012 et 2020. Ce pays, qui peine à déve­lop­per ses zones rurales et où les répres­sions poli­cières et les ten­sions inter­eth­niques ont fait plu­sieurs cen­taines de morts ces quelques der­nières années, est d’ailleurs l’un des pays connais­sant les plus fortes ten­sions sociales sur le conti­nent, avec en par­ti­cu­lier l’A­frique du Sud (où l’on compte plus de 15 000 homi­cides par an). Enfin, il est à noter que plus aucun pays fran­co­phone ne figure désor­mais par­mi les six der­niers pays de ce clas­se­ment inter­na­tio­nal, places désor­mais majo­ri­tai­re­ment occu­pées par des pays anglo­phones (en 2012, cinq des six der­niers pays étaient francophones).

Dans un autre registre, il est utile de sou­li­gner que la crois­sance éco­no­mique de l’A­frique de l’Ouest fran­co­phone conti­nue à être glo­ba­le­ment deux fois supé­rieure à sa crois­sance démo­gra­phique, pour­tant légè­re­ment supé­rieure à la moyenne sub­sa­ha­rienne. Grâce au cadre plus favo­rable ins­tau­ré par les dif­fé­rentes réformes en matière d’é­co­no­mie et de bonne gou­ver­nance, cet essor démo­gra­phique contri­bue donc à son tour au dyna­misme éco­no­mique, en per­met­tant notam­ment au mar­ché inté­rieur de ces pays d’at­teindre une masse cri­tique néces­saire au déve­lop­pe­ment de nom­breuses acti­vi­tés éco­no­miques. Par ailleurs, la plu­part des pays de la région demeurent encore assez fai­ble­ment peu­plés. À titre d’exemple, la Gui­née et le Bur­ki­na Faso, légè­re­ment plus éten­dus que le Royaume-Uni (et non deux à trois fois plus petits comme l’in­dique la majo­ri­té, trom­peuse, des cartes en cir­cu­la­tion), ne comptent res­pec­ti­ve­ment que 12 et 20 mil­lions d’ha­bi­tants, contre 67 mil­lions pour le Royaume-Uni.

Une crois­sance en hausse en Afrique centrale

Grâce, notam­ment, à l’as­sou­plis­se­ment pro­gres­sif des mesures d’aus­té­ri­té bud­gé­taire dans les pays pétro­liers de la zone CEMAC, fai­sant lui-même suite à la remon­tée des cours du pétrole obser­vée fin 2017, la crois­sance glo­bale en Afrique cen­trale fran­co­phone a pour­sui­vi sa hausse pour s’é­ta­blir à 2,7 % en 2019, contre 2,3 % un an plus tôt (et 0,7 % en 2017). Au Came­roun, qui dis­pose de l’é­co­no­mie la plus diver­si­fiée de la région, la crois­sance s’est main­te­nue à envi­ron 4 % (4,0 %, et 4,1 % en 2018). Avec une hausse annuelle du PIB qui devrait conti­nuer à être au moins deux fois supé­rieure à celle du Nige­ria voi­sin, le Came­roun devrait lui aus­si, pro­chai­ne­ment, dépas­ser ce pays en termes de richesse par habi­tant, comme la Côte d’I­voire et le Séné­gal (le PIB par habi­tant du pays étant de 1 534 dol­lars début 2019). Pour sa part, la Répu­blique démo­cra­tique du Congo (RDC), située en dehors de la zone CEMAC (et donc du franc CFA), est par­ve­nue à atteindre une crois­sance de 4,3 % (contre 5,8 % un an plus tôt), ce qui reste tou­te­fois assez déce­vant pour un pays qui demeure un des plus pauvres du conti­nent (562 dol­lars par habi­tant, début 2019). 

En zone CEMAC, la varia­tion du PIB est pas­sée de 1,2 % en 2018 à 2,1 % en 2019, Gui­née équa­to­riale incluse (ou de 2,6 % à 3,3 %, hors Gui­née équa­to­riale). Ce pays consti­tue, en effet, un cas très par­ti­cu­lier qu’il convient sys­té­ma­ti­que­ment de rap­pe­ler, car de nature à faus­ser l’in­ter­pré­ta­tion des sta­tis­tiques régio­nales. Peu­plé d’en­vi­ron un mil­lion d’ha­bi­tants, seule­ment, ce pays par­tiel­le­ment fran­co­phone et ancienne colo­nie espa­gnole était subi­te­ment deve­nu l’un des prin­ci­paux pro­duc­teurs afri­cains de pétrole à la fin des années 1990, avant de voir rapi­de­ment sa pro­duc­tion com­men­cer à décli­ner, au début des années 2010. N’é­tant pas encore par­ve­nu à diver­si­fier suf­fi­sam­ment son éco­no­mie, il vient donc d’en­re­gis­trer sa cin­quième année consé­cu­tive de crois­sance néga­tive en huit ans (-4,3 % en 2019, et une moyenne annuelle for­te­ment néga­tive de ‑6,6 % sur les cinq der­nières années).

Au Gabon, la crois­sance est pas­sée de 0,8 % en 2018 à 2,9 % en 2019, et devrait de nou­veau dépas­ser la barre des 3,0 % pour les trois pro­chaines années. Ce qui consti­tue une per­for­mance assez remar­quable (mais tou­te­fois insuf­fi­sante) pour un pays avant l’un des PIB par habi­tant les plus éle­vés du contient (7 952 dol­lars, devant l’A­frique du Sud, dont la crois­sance stagne pour­tant autour de 1 % chaque année). Ceci s’ex­plique notam­ment par les efforts réa­li­sés en matière de diver­si­fi­ca­tion (Plan stra­té­gique Gabon émergent – PSGE), qui lui per­mettent d’af­fi­cher une crois­sance hors hydro­car­bures supé­rieure à celle des deux grands et proches pays pétro­liers que sont le Nige­ria et l’An­go­la. Sur la période trien­nale 2016 – 2018, et selon le FMI (dans son rap­port « Pers­pec­tives éco­no­miques régio­nales », publié en octobre 2018), la crois­sance hors hydro­car­bures aurait ain­si atteint une moyenne annuelle de 2,4 % au Gabon, contre seule­ment 0,6 % au Nige­ria et 1,3 % en Ango­la. Sur la même période, la varia­tion totale du PIB s’é­tait éta­blie à 1,1 % pour le Gabon, en moyenne annuelle, contre 0,4 % au Nigé­ria et ‑1,3 % en Angola.

Si le Gabon et le Came­roun s’emploient à refor­mer et à diver­si­fier leur éco­no­mie (et dans une moindre mesure le Tchad, dont la crois­sance est pas­sée de 2,6 % à 3,0 %, et devrait remon­ter au-des­sus des 5 % en 2020), force est de consta­ter que pareils efforts n’ont pas encore été réel­le­ment entre­pris au Congo voi­sin, qui a enre­gis­tré une évo­lu­tion de son PIB de seule­ment 2,2 % (contre 1,6 % en 2018), et dont la crois­sance devrait demeu­rer assez faible d’i­ci 2022, au moins. Autre indi­ca­teur allant dans ce sens, ce pays, et en dépit de ses nom­breux atouts, conti­nue à occu­per l’une des der­nières places du clas­se­ment Doing Busi­ness, en arri­vant 180e sur un total de 190 pays étu­diés (et se clas­sant donc, à peu près, au même

niveau que l’An­go­la, 177e et autre pays pétro­lier, ou encore que la RDC, 183e). Néan­moins, et si d’im­por­tants efforts res­tent donc à accom­plir, il convient tou­te­fois de saluer les grands efforts réa­li­sés par le pays afin de réduire consi­dé­ra­ble­ment une dette publique qui s’é­ta­blis­sait à 119 % du PIB début 2017, et qui fai­sait du Congo le 5e pays le plus endet­té du conti­nent (et le pre­mier pays fran­co­phone). Grâce, entre autres, à ces efforts, et notam­ment suite à une ambi­tieuse poli­tique d’as­sai­nis­se­ment des finances publiques, le Congo a ain­si vu sa dette bais­ser spec­ta­cu­lai­re­ment à 78 % du PIB début 2020 (soit un niveau infé­rieur à celui de plu­sieurs pays d’Eu­rope de l’Ouest), ce qui le classe désor­mais à la dixième place des pays les plus endet­tés du conti­nent. Une évo­lu­tion posi­tive, et qui devrait aider et « encou­ra­ger » à ins­tau­rer un envi­ron­ne­ment plus favo­rable à une crois­sance éco­no­mique plus forte. Enfin, et tou­jours en matière d’en­det­te­ment, il est utile de rap­pe­ler que l’A­frique fran­co­phone est glo­ba­le­ment la par­tie la moins endet­tée du conti­nent. Ain­si, et à titre d’exemple, seuls deux pays fran­co­phones font par­tie des dix pays les plus endet­tés du conti­nent (nombre assez stable depuis plu­sieurs années). Début 2020, il s’a­git de la Mau­ri­ta­nie (9e) et du Congo (ou Répu­blique du Congo, 10e).

Une crois­sance stable en Afrique de l’Est francophone

La crois­sance de cette par­tie du conti­nent est res­tée stable à 4,2 % en 2019. Plus grand pays de la région, Mada­gas­car confirme le redé­mar­rage pro­gres­sif de son éco­no­mie, enta­mé en 2016, et semble être enfin sor­ti d’une longue période de stag­na­tion éco­no­mique, due à une insta­bi­li­té poli­tique. Le pays a ain­si enre­gis­tré une pro­gres­sion de son PIB de 4,7 % en 2019 (5,1 % en 2018), et devrait de nou­veau repas­ser au-des­sus de la barre des 5 % en 2020.

De son côté, Dji­bou­ti a connu une forte crois­sance de 7,2 % en 2019 (contre 5,5 % l’an­née pré­cé­dente), réa­li­sant ain­si une pro­gres­sion annuelle de 6,8 % en moyenne sur la période de huit années allant de 2012 à 2019. Ce pays conti­nue à tirer plei­ne­ment pro­fit de sa situa­tion géo­gra­phique stra­té­gique, et est en passe de deve­nir une plaque tour­nante du com­merce inter­na­tio­nal, grâce notam­ment à des inves­tis­se­ments mas­sifs en pro­ve­nance de Chine. Pour­tant, seule une dizaine d’en­tre­prises fran­çaises sont implan­tées dans ce pays, avec lequel la com­pa­gnie aérienne Air France n’as­sure qu’un seul vol heb­do­ma­daire direct avec Paris. Contraste sai­sis­sant avec les sept vols directs assu­rés par Tur­kish Air­lines en direc­tion d’Is­tan­bul, ou encore avec les trois liai­sons assu­rées par le groupe Emi­rates vers Dubaï.

Cette très faible pré­sence éco­no­mique de la France à Dji­bou­ti, tout comme en RDC, pre­mier pays fran­co­phone du monde et où l’hexa­gone ne pèse que pour envi­ron 3 % du com­merce exté­rieur (contre envi­ron 30 % pour la Chine, impor­ta­tions et expor­ta­tions confon­dues), en dit long sur la mécon­nais­sance dont souffrent nombre d’ac­teurs éco­no­miques tri­co­lores au sujet du monde fran­co­phone, et ce, … au plus grand béné­fice d’autres puissances.

Enfin, le Burun­di (1,8 %) et les Comores (1,7 %) conti­nuent à affi­cher les moins bonnes per­for­mances de la région (la crois­sance devant tou­te­fois rebon­dir à près de 5 %, en 2020, pour les Comores), tan­dis que Mau­rice et les Sey­chelles main­tiennent une crois­sance hono­rable compte tenu de leur niveau de déve­lop­pe­ment, déjà assez éle­vé (qua­si stable à 3,9 % pour le pre­mier, et en baisse à 3,5 % pour le second). 

Un dyna­misme glo­bal qui devrait se main­te­nir en 2020 

Même s’il convient tou­jours de demeu­rer pru­dent au sujet des pré­vi­sions faites en cours d’an­née pour les pays en déve­lop­pe­ment, l’A­frique fran­co­phone sub­sa­ha­rienne devrait une nou­velle fois être la par­tie la plus dyna­mique du conti­nent en 2020.

Les pays de la zone CFA, telle que défi­nie fin de 2019 (soit 13 des 22 pays fran­co­phones sub­sa­ha­riens et la Gui­née Bis­sau, et aux­quels l’ont peut aus­si rajou­ter les Comores, dont la mon­naie est éga­le­ment arri­mée à l’eu­ro), devraient conti­nuer à béné­fi­cier d’un euro assez bon mar­ché, compte tenu de la baisse impor­tante de la crois­sance alle­mande et des menaces qui pèsent sur elle pour l’an­née à venir. D’ailleurs, l’Al­le­magne, pre­mière puis­sance expor­ta­trice d’Eu­rope, et qui a his­to­ri­que­ment tou­jours été en faveur d’un euro fort, au risque de péna­li­ser les pays de la zone CFA dont la mon­naie y est arri­mée (et de nuire ain­si, dou­ble­ment, aux inté­rêts de la France), n’a aujourd’­hui d’autre choix que de main­te­nir l’eu­ro à un niveau rai­son­nable. Et ce, d’une part car son éco­no­mie souffre de la baisse de la crois­sance chi­noise, accen­tuée par la crise liée au coro­na­vi­rus (désor­mais nom­mé Covid-19), et d’autre part, parce qu’elle devrait aus­si être pro­chai­ne­ment péna­li­sée par l’ac­cord com­mer­cial signé récem­ment entre les États-Unis et la Chine, et selon lequel celle-ci s’en­gage à impor­ter pour 200 mil­liards de dol­lars de pro­duits et ser­vices amé­ri­cains sup­plé­men­taires au cours des deux pro­chaines années (au détri­ment donc, pro­ba­ble­ment, d’un cer­tain nombre de pro­duits et de ser­vices allemands).

Par ailleurs, et compte tenu du contexte inter­na­tio­nal, le prix des hydro­car­bures devrait éga­le­ment se main­te­nir à un niveau rai­son­nable pour les pays impor­ta­teurs de pétrole et de gaz, et sou­te­nir ain­si la crois­sance de la majo­ri­té des pays fran­co­phones, assez pauvre en richesses natu­relles (et par consé­quent, assez peu expo­sée au ralen­tis­se­ment de l’é­co­no­mie chi­noise, aux impor­tants besoins en matières premières). 

Un élar­gis­se­ment de l’E­co à entre­prendre avec ratio­na­li­té et sans pré­ci­pi­ta­tion 

Pour reve­nir aux pays de la zone CFA, et bien que le taux de change fixe par rap­port à l’eu­ro n’ait objec­ti­ve­ment pas entra­vé le déve­lop­pe­ment éco­no­mique des pays concer­nés ces der­nières années (l’A­frique fran­co­phone étant la par­tie la plus dyna­mique du conti­nent, et en par­ti­cu­lier la zone UEMOA), l’ar­ri­mage à l’eu­ro, ou à toute autre mon­naie étran­gère, consti­tue tou­te­fois une menace poten­tielle pour les éco­no­mies de la zone (comme pour tous les autres pays dans le monde à être dans le même cas, à l’ins­tar du Cap Vert, membre de la CEDEAO situé au large du Séné­gal, et dont le cours de la mon­naie est éga­le­ment fixe par rap­port à l’eu­ro). La volon­té réaf­fir­mée des pays de l’es­pace UEMOA, qui ont récem­ment déci­dé d’a­ban­don­ner le franc CFA pour pas­ser à l’E­co, de par­ve­nir à terme à une mon­naie com­mune à taux de change flexible, et dont le cours serait, par exemple, basé sur un panier de devises (en par­ti­cu­lier l’eu­ro, le dol­lar et le yuan chi­nois), consti­tue donc une nou­velle ras­su­rante pour l’a­ve­nir des pays de la région. De même, le carac­tère pro­gres­sif de cette tran­si­tion et à saluer, car de nature à ne pas pro­vo­quer de fuite bru­tale de capi­taux et à ne pas désta­bi­li­ser cette zone qui est la plus dyna­mique du continent. 

Ceci est d’ailleurs l’oc­ca­sion de rap­pe­ler, et comme le savent tous les experts en la matière, que la déci­sion qui avait été prise par les pays de la CEDEAO d’ins­tau­rer dès l’an­née 2020 une mon­naie unique à l’en­semble des pays de la zone, fran­co­phones, anglo­phones et luso­phones, n’a bien évi­dem­ment aucune chance d’être res­pec­tée. Et ce, pour la simple rai­son qu’au­cun des pays de la région, à l’ex­cep­tion du Togo, ne res­pecte les cri­tères de conver­gence. Et en par­ti­cu­lier les pays anglo­phones (+ le Cap Vert) qui ne sont pas habi­tués, à l’in­verse de leurs voi­sins fran­co­phones de l’UE­MOA, aux prin­cipes de dis­ci­pline bud­gé­taire et moné­taire qu’im­pose l’a­dop­tion d’une mon­naie unique. Par consé­quent, les pays de la CEDEAO se réuni­ront une nou­velle fois, au cours de l’an­née 2020, pour annon­cer un énième report de quelques années de la créa­tion de cette mon­naie ouest-afri­caine, comme ils l’ont déjà fait à plu­sieurs reprises au cours des der­nières décen­nies (le Nige­ria vient d’ailleurs de deman­der ce report, le 10 février dernier). 

L’at­ti­tude de cer­tains com­men­ta­teurs et res­pon­sables poli­tiques de la région, fai­sant croire que la non adop­tion d’une mon­naie unique pour l’en­semble de la zone dès 2020 résul­te­rait d’un « court-cir­cui­tage » de la France, relève donc d’une habi­tude, tris­te­ment bien enra­ci­née chez cer­tains, de reje­ter sys­té­ma­ti­que­ment sur autrui la res­pon­sa­bi­li­té de leurs échecs, plu­tôt que sur eux-mêmes. Dans le même registre, il est inté­res­sant de noter que la plu­part des détrac­teurs les plus média­tiques du franc CFA consi­dèrent aujourd’­hui que la fin de l’o­bli­ga­tion his­to­rique de cen­tra­li­ser en France 50 % des réserves en devises des pays de la zone UEMOA, n’est qu’un détail sans grande impor­tance par rap­port à la ques­tion du main­tien – pro­vi­soire – d’un taux de change fixe pour l’e­co vis-à-vis de l’eu­ro (comme avec le franc CFA). Or, ces mêmes per­sonnes consi­dé­raient il y a encore quelques mois que ce dépôt obli­ga­toire de la moi­tié des devises consti­tuait l’as­pect le plus inac­cep­table du franc CFA, étant même pré­sen­té comme un sym­bole du soi-disant pillage des res­sources finan­cières de ces pays afri­cains. Ce chan­ge­ment sou­dain d’at­ti­tude sur cette ques­tion (qui n’a, en réa­li­té, et en tenant compte de l’en­semble des para­mètres, tou­jours été qu’un détail tech­nique, sans inci­dence sur le déve­lop­pe­ment des pays de la zone, notam­ment parce que tous les pays du monde mettent tou­jours de côté une par­tie impor­tante de leurs réserves en devises) est assez révé­la­teur du manque cruel d’ob­jec­ti­vi­té de cer­taines per­sonnes, qui pro­fitent, hélas, de leur accès aux médias pour mani­pu­ler les masses.

Puisque la volon­té d’al­ler vers une mon­naie com­mune par­ta­gée par le plus grand nombre de pays d’A­frique de l’Ouest semble être assez lar­ge­ment répan­due auprès des opi­nions publiques, les pays fran­co­phones de la zone UEMOA devraient alors bien se gar­der de faire preuve de pré­ci­pi­ta­tion en la matière, et pri­vi­lé­gier une approche pure­ment ration­nelle, et non « affec­tive ». Et ce, sur­tout lors­qu’il s’a­gi­ra d’exa­mi­ner une éven­tuelle adhé­sion du Nige­ria, dont le poids démo­gra­phique, d’une part, et les graves dif­fi­cul­tés éco­no­miques, d’autre part, consti­tuent une menace réelle pour les inté­rêts de l’en­semble des pays de la région, qu’ils soient fran­co­phones, luso­phones ou anglo­phones (comme le Gha­na, par exemple). En effet, et bien qu’en voie d’ap­pau­vris­se­ment, le Nige­ria conti­nue­ra toute de même à peser assez lour­de­ment en Afrique de l’Ouest du fait de son poids démo­gra­phique (et, in fine, éco­no­mique). Une adhé­sion de sa part à une mon­naie ouest-afri­caine repré­sen­te­rait ain­si une grave menace pour la sou­ve­rai­ne­té de l’en­semble des pays de la région, qui n’au­raient pas vrai­ment leur mot à dire sur la ges­tion de cette mon­naie supra­na­tio­nale. La fer­me­ture récente des fron­tières du Nige­ria aux mar­chan­dises venant des pays fron­ta­liers de la CEDEAO, sans concer­ta­tion préa­lable et en dehors des règles mêmes de l’or­ga­ni­sa­tion, est d’ailleurs assez révé­la­trice de ce que pour­rait être l’at­ti­tude du pays dans le cadre de la ges­tion d’une mon­naie com­mune ouest-afri­caine (qui aurait pro­ba­ble­ment pour prin­ci­pal objec­tif de ser­vir avant tout les inté­rêts du Nigeria). 

À cela, s’a­joutent donc les graves dif­fi­cul­tés struc­tu­relles aux­quelles fait face le Nige­ria, qui connait une crois­sance éco­no­mique très faible depuis plu­sieurs années (lar­ge­ment infé­rieure à sa crois­sance démo­gra­phique, contrai­re­ment aux pays fran­co­phones fron­ta­liers), une infla­tion assez forte (11,7 % en moyenne annuelle sur les sept années de la période 2012 – 2018, soit à peu près comme le Gha­na, 12,9 %, mais très lar­ge­ment au-des­sus de la Côte d’I­voire ou du Séné­gal, res­pec­ti­ve­ment 1,1 % et 0,5 %), une mon­naie ayant per­du plus de 50 % de sa valeur face au dol­lar depuis 2014 (et plus de 99 % de sa valeur depuis sa créa­tion en 1973, lorsque la livre ster­ling valait 2 nai­ras, contre 474 au 15 février 2020), et dont 95 % envi­ron des expor­ta­tions reposent encore sur le pétrole et le gaz (le pays n’é­tant tou­jours pas par­ve­nu à mettre en place un tis­su indus­triel capable de le sor­tir de sa dépen­dance aux hydro­car­bures, en en diver­si­fiant les exportations).

L’in­té­gra­tion d’une éco­no­mie en aus­si mau­vaise san­té et en déclin comme celle du Nige­ria à une mon­naie ouest-afri­caine est incon­tes­ta­ble­ment de nature à désta­bi­li­ser pro­fon­dé­ment les éco­no­mies de tous les autres pays qui par­ta­ge­raient la même mon­naie, à tra­vers une impor­tante perte de valeur de celle-ci, accom­pa­gnée, de sur­croît, d’une poli­tique moné­taire plus adap­tée à un pays en crise (le Nige­ria, par son poids démo­gra­phique et donc éco­no­mique, dic­tant l’es­sen­tiel de cette poli­tique), et ne cor­res­pon­dant donc pas aux besoins des pays dyna­miques de la région. À com­men­cer par ceux de l’UE­MOA, plus vaste zone de forte crois­sance du conti­nent, qui ver­raient ain­si leur dyna­misme bais­ser signi­fi­ca­ti­ve­ment et assez rapidement. 

Par ailleurs, et dans un autre registre, indé­pen­dant de la ques­tion d’une éven­tuelle mon­naie régio­nale, il convient de sou­li­gner que le déclin de l’é­co­no­mie nigé­riane est de nature, à terme, à accroître consi­dé­ra­ble­ment l’é­mi­gra­tion de Nigé­rians, en quête d’une vie meilleure, vers des pays d’A­frique de l’Ouest et d’A­frique cen­trale, et en par­ti­cu­lier vers le Came­roun, la Côte d’I­voire, le Séné­gal et le Gha­na. Ces pays doivent donc se pré­pa­rer à faire face à ce qui pour­rait être un véri­table choc migra­toire, compte tenu de la popu­la­tion du Nige­ria, et notam­ment les pays de la CEDEAO dont les règles pré­voient la liber­té de cir­cu­la­tion et de rési­dence pour les res­sor­tis­sants des pays membres. Des règles qu’il fau­dra peut-être son­ger à revoir en fonc­tion des inté­rêts des autres pays de la région, fran­co­phones et anglophones.

Enfin, et pour reve­nir à la ques­tion d’une mon­naie com­mune, il est utile de rap­pe­ler que l’ar­gu­ment selon lequel une mon­naie ouest-afri­caine per­met­trait de sti­mu­ler les échanges com­mer­ciaux entre les pays de la région, est un argu­ment erro­né qui ne cor­res­pond pas à la réa­li­té des choses (et qui rap­pelle, d’ailleurs, une cer­taine pro­pa­gande ayant pré­cé­dé la créa­tion de l’Eu­ro, pour une par­tie des pays de l’U­nion euro­péenne. Une mon­naie à laquelle n’au­raient, d’ailleurs, pro­ba­ble­ment jamais accep­té d’adhé­rer des pays comme la France et l’I­ta­lie si l’Al­le­magne comp­tait 600 mil­lions d’ha­bi­tants…). À titre d’exemple, les échanges entre les pays fran­co­phones de la zone UEMOA n’ont que très mar­gi­na­le­ment béné­fi­cié de l’exis­tence d’une mon­naie com­mune à ces pays, et demeurent même encore glo­ba­le­ment très faibles. Autre exemple inté­res­sant, la part de la zone euro dans le com­merce exté­rieur de la France a bais­sé depuis la mise en place de la mon­naie unique, suite à une aug­men­ta­tion plus impor­tante des échanges entre la France et le reste du monde qu’a­vec les pays de la zone euro. Ce qui per­met, d’ailleurs, de consta­ter que les flux com­mer­ciaux entre la France et les autres pays de la zone moné­taire étaient déjà très impor­tants avant la créa­tion de la mon­naie unique… Ain­si, la hausse des échanges entre pays ne dépend pas de l’exis­tence d’une même mon­naie, mais sim­ple­ment de la capa­ci­té des pays à expor­ter des pro­duits, à tra­vers la mise en place préa­lable d’un envi­ron­ne­ment favo­rable pour y par­ve­nir (cadres juri­dique, régle­men­taire et fis­cal, infra­struc­tures, for­ma­tion, accords com­mer­ciaux, et en s’ap­puyant, dans le cas de cer­taines indus­tries néces­si­tant de lourds inves­tis­se­ments, sur un mar­ché assez impor­tant… comme le sont déjà ceux de l’UE­MOA et de la CEDEAO).

* Faute de don­nées dis­po­nibles, les esti­ma­tions rela­tives aux taux de crois­sance de l’É­ry­thrée, du Sou­dan du Sud, de Sao Tomé-et-Prin­cipe et de la Répu­blique cen­tra­fri­caine sont tirées du der­nier rap­port « Pers­pec­tives éco­no­miques régio­nales » du FMI (octobre 2019).

Par ailleurs, et ayant la par­ti­cu­la­ri­té d’être à la fois fran­co­phones et anglo­phones (pour avoir connu dans le pas­sé une double pré­sence fran­çaise et bri­tan­nique, suc­ces­si­ve­ment), Mau­rice et les Sey­chelles sont comp­ta­bi­li­sés deux fois, aus­si bien pour le cal­cul de la crois­sance glo­bale de l’A­frique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone que pour le cal­cul de la crois­sance de l’A­frique sub­sa­ha­rienne non fran­co­phone. Ce qui n’a, tou­te­fois, aucune inci­dence sur ces mêmes taux de crois­sance (arron­dis à une déci­male), compte tenu du faible poids éco­no­mique de ces deux pays par rap­port aux deux ensembles cités.

Ilyes Zoua­ri, Pré­sident du CERMF (Centre d’é­tude et de réflexion sur le Monde fran­co­phone), Spé­cia­liste du Monde fran­co­phone, Confé­ren­cier.
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