Macron parle. C’est une chose impres­sion­nante.
Emmanuel Macron. French President Emmanuel Macron delivers speech during a press conference. M Tsamboro, MAYOTTE-22/10/2019//01JACQUESWITT_CPmacron005/1910222135/Credit:Jacques Witt/SIPA/1910222137

Macron parle. C’est une chose impres­sion­nante.

Par Phi­lippe Mes­nard, Rédac­teur en chef de Poli­tique Maga­zine.

Avec convic­tion, avec feu, avec déter­mi­na­tion, avec inten­si­té, il dit des choses, comme : « Le port du voile dans l’espace public n’est pas mon affaire. Dans les ser­vices publics, à l’école, c’est mon affaire. Dans les ser­vices publics, il y a un devoir de neu­tra­li­té. Quand on éduque nos enfants, on demande qu’il n’y ait pas de signe reli­gieux osten­ta­toire. Après, ce qui se passe dans l’espace public, c’est pas l’affaire de l’État ou du pré­sident de la Répu­blique. » En même temps qu’il appe­lait le Conseil fran­çais du culte musul­man à « com­battre, aux côtés de l’État, le com­mu­nau­ta­risme et l’islamisme ». On ne sait pas dans quel espace public il faut com­battre des signes com­mu­nau­ta­ristes osten­ta­toires à l’appel d’un État qui consi­dère que ce n’est pas son affaire, mais le ton y est. Un macro­niste moyen sau­ra se débrouiller avec ce par­fait exemple de double-pen­sée qui exige qu’on com­batte ici au nom de la laï­ci­té des signes reli­gieux qu’on doit igno­rer là puisqu’ils per­mettent de repé­rer là des com­mu­nau­ta­rismes qui se mani­festent ici.

Souf­frances du corps macro­nien

Macron mar­tèle des trucs, les yeux dans les yeux, avec un tré­mo­lo tout à la fois implo­rant et furieux. Mes enfants, comme il nous appe­lait pen­dant le Grand Débat, mes enfants, ne savez-vous que je me dois à des choses impor­tantes et cru­ciales et que vous m’obligez à dis­si­per mes éner­gies, à les dis­traire, avec cet effort péda­go­gique inces­sant ?

Il dit : « J’ai mes cica­trices, et je les frotte de manière régu­lière pour ne pas les oublier », ce qui est dégoû­tant et incom­pré­hen­sible mais vou­drait dire qu’il a écou­té les Fran­çais, qui l’écoutent sans plus le com­prendre. « J’ai appris que dans plu­sieurs situa­tions je n’avais pas réus­si à me faire com­prendre, ou qu’à vou­loir faire bou­ger les choses avec impa­tience, éner­gie, j’avais par­fois bles­sé des gens ou don­né le sen­ti­ment que je vou­lais chan­ger le pays contre les Fran­çais eux-mêmes. » Ma foi, oui, c’est le sen­ti­ment qu’on a. Mais on a sûre­ment tort, hein.

Mes enfants, dit Macron, vous pour­riez quand même com­prendre que ce que je dis à Mar­seille n’est pas ce que je dis à Mayotte, que le temps des élec­tions n’est pas celui du gou­ver­ne­ment, que je peux affir­mer, quand j’y suis, que les îles Glo­rieuses sont fran­çaises tout en pré­pa­rant, à Paris, l’abandon de sou­ve­rai­ne­té des îles Éparses, aux­quelles elles appar­tiennent. Vous devriez sai­sir qu’il est légi­time que je me rue à Rodez pour par­ler des retraites et que je vous laisse vous débrouiller avec le com­mu­nau­ta­risme musul­man à Mont­fer­meil. Vous devriez com­prendre que lorsque je dis que je suis à votre dis­po­si­tion, ça ne veut pas du tout dire que je suis cen­sé répondre à vos inquié­tudes.

Agi­li­té spa­tiale du corps macro­nien

Car Macron dit des choses comme : « s’ils cherchent un res­pon­sable dites-leur, dites-leur chaque jour : “vous l’avez devant vous”. Le seul res­pon­sable de cette affaire, c’est moi ! et moi seul. […] On ne peut pas être chef par beau temps et vou­loir se sous­traire lorsque le temps est dif­fi­cile. S’ils veulent un res­pon­sable, il est devant vous, qu’ils viennent le cher­cher. Et ce res­pon­sable répond au peuple fran­çais et au peuple sou­ve­rain. » C’était en pleine affaire Benal­la, juste avant les Gilets jaunes qui ont été un « moment de spasmes très forts qu’a vécu le pays, qui n’est pas inno­cent », ce qui est aus­si dégoû­tant quand on y réflé­chit un peu.

Macron dit qu’on peut venir le cher­cher et quand on vient il n’est plus là. Un son­dage, une mani­fes­ta­tion, une tri­bune ? Ce n’est pas son affaire. L’affaire de Macron, c’est le reste, c’est d’être là où nous ne sommes pas allés le cher­cher. Pri­va­ti­ser ADP – qui rap­porte mais tant pis –, réfor­mer EDF – pour que ses dettes soient entiè­re­ment publiques, tant pis –, s’entremettre entre l’Iran et les États-Unis – qui n’en veulent pas, tant pis. Macron est finan­cier et pla­né­taire et la France, c’est pauvre et petit. Il y a Rodez, Bré­gan­çon, un ou deux vil­lages où débattre et deux ou trois îles, comme la Réunion et la Guyane, et puis c’est tout.

Macron dit : « Je n’aurai aucune forme de fai­blesse ou de com­plai­sance ». Il par­lait des retraites – sur les­quelles il ne cesse de recu­ler – mais on a l’impression qu’il parle comme ça sur n’importe quel sujet depuis le début de son quin­quen­nat. On sait main­te­nant que cette grande rigueur s’applique dans un espace public qui n’est pas celui où vivent les Fran­çais, avec leurs spasmes, mais celui où se déplace le Pré­sident, avec ses plaies. On n’habite pas au même endroit. On s’en dou­tait, il le confirme.