Des­tin de l’u­to­pie fédé­ra­liste, par Fré­dé­ric Rou­villois

Des­tin de l’u­to­pie fédé­ra­liste, par Fré­dé­ric Rou­villois

L’idée d’une consti­tu­tion euro­péenne – c’est-à-dire, le pro­jet d’établir une Europe fédé­rale sur le modèle clas­sique de l’État com­po­sé – peut s’envisager de deux manières dis­tinctes : sous un angle géné­ral, celui de la pos­si­bi­li­té d’une telle fédé­ra­tion, mais aus­si sous l’angle par­ti­cu­lier des « États membres » sus­cep­tibles de com­po­ser cet ensemble – et, en ce qui nous concerne, sous celui de la France.

Angle par­ti­cu­lier ? Très par­ti­cu­lier, même, dans la mesure où, en France, le pou­voir poli­tique et la nation ont tou­jours entre­te­nu des rela­tions sin­gu­liè­re­ment étroites. D’un côté, en effet, c’est l’État capé­tien qui, siècle après siècle, a construit patiem­ment le pré car­ré et la nation France. De Bou­vines au trai­té de Troyes, du sacre de Reims à la libé­ra­tion de Paris, les étapes consti­tu­tives de la nation fran­çaise ont tou­jours été de grandes dates poli­tiques, cor­res­pon­dant à des vic­toires, à des avan­cées ou à des reculs de l’autorité sou­ve­raine. Réci­pro­que­ment, il a tou­jours été enten­du que celle-ci devait par­ti­ci­per de la nation, en être issue : « L’en ne doit pas avoir roy d’estrange nation », déclare Nicole Oresme au XIVe siècle [1] . Tel est le sens de la « loi salique » qui excluait les filles de la suc­ces­sion au trône pour évi­ter qu’un étran­ger ne devienne, en les épou­sant, roi de France : « Le royaume des lys ne tombe pas en que­nouille. » Car c’est « une chose aus­si comme hors nature que un homme règne sus gent qui n’entendent pas son mater­nel lan­gage. »  [2] . Contre nature ? Plu­tôt, contre ce qui appa­raît dès cette époque comme une manière d’exception fran­çaise – alors que sur tous les trônes d’Europe, en Pologne, en Rus­sie, en Espagne ou en Angle­terre, siègent des étran­gers qui ignorent sou­vent jusqu’à la langue du pays qu’ils gou­vernent. Les rois ont fait la France, mais celle-ci ne sau­rait être incar­née que par un prince qui soit « pur Fran­çais »  [3] . Sur ce plan, la Révo­lu­tion, pro­cla­mant la sou­ve­rai­ne­té natio­nale, ne fera que per­pé­tuer sous une autre forme l’antique tra­di­tion fran­çaise. Entre le pou­voir et la nation, la coïn­ci­dence paraît totale, comme s’ils étaient insé­pa­rables. Comme si la nation fran­çaise, ne se fon­dant ni sur une langue, ni sur une eth­nie, ni sur une reli­gion, ni même sur une évi­dence géo­gra­phique, ne pou­vait se conce­voir sans le sup­port de l’État sou­ve­rain dont elle pro­cède, qui la consti­tue comme telle et qui la repré­sente. C’est d’ailleurs pour cela que les atteintes por­tées à l’État ont tou­jours été vécues comme des bles­sures faites à la nation, et por­teuses pour elle de risques mor­tels. De fait, cha­cun des flé­chis­se­ments signi­fi­ca­tifs de l’autorité publique qui se sont pro­duits au cours de notre his­toire s’est tra­duit aus­si­tôt par une menace de démem­bre­ment, par l’affirmation de mou­ve­ments sépa­ra­tistes [4] et par l’apparition d’une « col­la­bo­ra­tion » prô­nant la fusion de la nation fran­çaise dans un ensemble impé­rial plus vaste : l’Angleterre à l’époque de la guerre de Cent ans, l’Espagne au temps de la Ligue, le grand Reich sous l’Occupation.

Peut-on alors affir­mer sans rire que ce lien très par­ti­cu­lier a aujourd’hui dis­pa­ru, et que la nation fran­çaise est désor­mais assez forte, assez cohé­rente, assez consciente de son être pour n’avoir plus besoin, comme cela a tou­jours été le cas, du sup­port que repré­sente l’État sou­ve­rain ? C’est parce que la réponse est mal­heu­reu­se­ment néga­tive que le déman­tè­le­ment de la sou­ve­rai­ne­té éta­tique qui résul­te­rait d’une fédé­ra­li­sa­tion paraît mena­cer la péren­ni­té même de la nation fran­çaise. La menace est d’autant plus grave que la construc­tion euro­péenne favo­rise d’ailleurs, et très logi­que­ment, une décen­tra­li­sa­tion radi­cale – un fédé­ra­lisme infra-éta­tique qui pour­rait être légi­time sous le contrôle de l’État mais qui, en l’occurrence, appa­raît sur­tout comme l’instrument pri­vi­lé­gié d’une éra­di­ca­tion par la base des nations his­to­riques.

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