Maur­ras et la pen­sée d’Ac­tion Fran­çaise

Maur­ras et la pen­sée d’Ac­tion Fran­çaise

Par Mau­rice Tor­rel­li, pro­fes­seur à l’Université de Nice
(troi­sième édi­tion, revue et cor­ri­gée)

I – L’empirisme orga­ni­sa­teur contre l’idéologie démo­cra­tique
1) La poli­tique comme science
2) Un déter­mi­nisme condi­tion­nel
3) La vraie tra­di­tion est cri­tique
II – La méthode empi­rique
1) Nature de la méthode
2) Les limites de la méthode
III – L’idéologie démo­cra­tique fait du pas­sé table rase
1) Trois défi­ni­tions de la démo­cra­tie
2) L’inégalité pro­tec­trice contre l’Egalité démo­cra­tique
3) Les liber­tés concrètes contre la Liber­té révo­lu­tion­naire
4) La liber­té et l’autorité
5) La Répu­blique : « la machine à mal faire »
– La cri­tique de l’élection
– Le règne des par­tis
– Le triomphe des oli­gar­chies
IV – De l’empirisme orga­ni­sa­teur au natio­na­lisme inté­gral
1) Qu’est-ce que le natio­na­lisme ?
2) Le natio­na­lisme comme défense d’un héri­tage
3) De la nation à l’universel
4) La monar­chie EST le natio­na­lisme inté­gral
V – La monar­chie
1) Une monar­chie tra­di­tion­nelle et héré­di­taire
2) Le roi, serf de la cou­ronne
3) Dic­ta­teur et Roi
4) Une monar­chie anti­par­le­men­taire et décen­tra­li­sée
5) Un com­plot à ciel ouvert
Conclu­sion : « Le déses­poir en poli­tique est une sot­tise abso­lue »

I – L’empirisme orga­ni­sa­teur contre l’idéologie démo­cra­tique

Face aux idéo­lo­gies issues du siècle des Lumières et de la Révo­lu­tion fran­çaise et agres­si­ve­ment ratio­na­listes, qui, aux dires de Bar­rès, « éner­vaient » la France, le natio­na­lisme ne pou­vait être une simple expres­sion poli­tique : il devait être « une dis­ci­pline, une méthode réflé­chie pour nous atta­cher à tout ce qu’il y a de véri­ta­ble­ment éter­nel et qui doit se déve­lop­per d’une façon conti­nue dans notre pays ».

C’est Maur­ras qui donne à cette méthode sa forme ache­vée : l’empirisme orga­ni­sa­teur, en conci­liant la tra­di­tion et la poli­tique, fait de cette der­nière science, et, du même coup conduit à réfu­ter l’idéologie démo­cra­tique et répu­bli­caine, dont la Rai­son, déi­fiée, fait du pas­sé table rase.

« Si l’on veut, « j’eus des théo­ries », et si l’on veut j’en ai encore : mais, de tout temps, ces théo­ries ont méri­té leur nom, qui en montre la pru­dence et l’humilité, elles s’appellent l’empirisme orga­ni­sa­teur ».  C’est la rai­son pour laquelle selon Pierre Gaxotte, dans sa pré­face à la nou­velle édi­tion de Mes idées poli­tiques, Charles Maur­ras s’est tou­jours refu­sé « à don­ner de ce qu’on a appe­lé sa doc­trine, un expo­sé métho­dique ».
La poli­tique est appa­rue peu à peu à Maur­ras comme jus­ti­fiable des cri­tères du vrai et du faux, des cri­tères objec­tifs ne devant rien aux goûts ou aux pré­fé­rences per­son­nelles, mais déduits du réel, de la nature des choses et de leurs rap­ports. Dès lors, si le choix de ces cri­tères est fait avec la rigueur et l’humilité du savant, la poli­tique peut accé­der au rang d’une véri­table science : « Tout est pos­sible. Ce qui est impos­sible, c’est que l’art, c’est que la science de la poli­tique, plus néces­saires chaque jour, se com­posent sur d’autres bases que celles que nous ont déter­mi­nées nos maîtres et que nous essayons d’affermir après eux : de nos petits faits bien notés, de nos lois pru­dem­ment et soli­de­ment éta­blies, de nos véri­tés incom­plètes, mais en elles-mêmes indes­truc­tibles, de là, et non d’ailleurs, la science poli­tique s’élèvera ».
S’il existe une véri­té poli­tique, c’est-à-dire une poli­tique ayant des fon­de­ments objec­tifs et scien­ti­fiques, com­ment la décou­vrir ? Par la méthode empi­rique.

1) La poli­tique comme science

Par l’expérience et par l’observation, il appa­raît que les socié­tés, comme le monde phy­sique, obéissent à des lois fixes qui ne s’inventent pas mais se découvrent. Dès lors, la poli­tique est pour Maur­ras la science des condi­tions de la vie pros­père des com­mu­nau­tés, dont le prin­cipe fon­da­men­tal, le déno­mi­na­teur com­mun auquel se ramène tout élé­ment de la vie poli­tique, est l’intérêt natio­nal. L’empirisme orga­ni­sa­teur repose donc sur l’existence de lois natu­relles, la pos­si­bi­li­té pour l’homme de les déga­ger et l’obligation de s’y sou­mettre ; l’empirisme orga­ni­sa­teur, c’est «  la mise à pro­fit des bon­heurs du pas­sé en vue de l’avenir que tout esprit bien né sou­haite à sa nation ».

Peut-on en conclure que cette méthode est fon­dée sur le déter­mi­nisme ? « Il ne s’agit nul­le­ment, écrit Maur­ras,  de lois du deve­nir, de lois du mou­ve­ment des socié­tés, de lois de leur dyna­misme, mais bien des lois de leur état. Il ne s’agit pas de déter­mi­ner la loi (jusqu’ici inap­pré­hen­dée) sui­vant laquelle s’est, ou se serait opé­rée, l’évolution du genre humain, loi qui, si elle était connue, per­met­trait une déduc­tion géné­rale de l’avenir. Non il s’agit de lois sui­vant les­quelles se pré­sentent cer­tains faits qui ont cou­tume de ne point sur­ve­nir sépa­ré­ment. Les lois com­pa­rables à celles dont la nature et  le labo­ra­toire suivent l’action chaque jour. Elles consistent en liai­sons constantes et telles que, l’antécédent don­né, on peut être sûr de voir appa­raître le consé­quent… autant la recherche des lois du deve­nir semble avoir don­né, jusqu’ici, des résul­tats flot­tants, chan­ceux, dis­cu­tables, sté­riles, autant la pour­suite des constantes régu­lière et des lois sta­tiques se montre cer­taine et féconde ».

2) Un déter­mi­nisme condi­tion­nel

Il ne s’agit pas d’un déter­mi­nisme pur mais d’un déter­mi­nisme condi­tion­nel, puisque la marche des évé­ne­ments n’a rien de rec­ti­ligne et les besoins d’un peuple peuvent chan­ger. Si les lois de la nation comme les lois du monde et de l’homme sont immuables, toutes les situa­tions de l’histoire et de la géo­gra­phie sont cepen­dant ori­gi­nales et ont quelque chose d’unique. Certes, il faut se sou­mettre aux résul­tats de l’expérience, mais cette méthode com­porte des limites qui lui ôtent tout carac­tère d’automatisme abso­lu. Telle est d’ailleurs la signi­fi­ca­tion de la for­mule de Bar­rès, selon laquelle le natio­na­lisme est l’acceptation d’un déter­mi­nisme.
Pour décou­vrir les lois natu­relles qui sont à l’œuvre dans le monde depuis tou­jours, on uti­li­se­ra l’histoire. En effet, ces lois ayant eu l’occasion de se mani­fes­ter dans le pas­sé, il faut aller les cher­cher dans le pas­sé : «  notre maî­tresse en poli­tique c’est l’expérience. Dans ces sortes de recherches (telle que la poli­tique), le logi­cien a besoin de l’histoire cri­tique pour se pro­cu­rer les vues géné­rales exactes qui servent de majeures à ses rai­son­ne­ments ». A Valé­ry qui sou­te­nait que l’empirisme orga­ni­sa­teur ne pou­vait être une expé­rience mais tout au plus une obser­va­tion de l’histoire, car pour qu’il y ait expé­rience, il fau­drait que soient réa­li­sées les condi­tions labo­ra­toires du chi­miste par exemple, (voir notam­ment De l’histoire et Regards sur le monde actuel), Maur­ras répon­dait que le savant assiste à son expé­rience en témoin exté­rieur. Il ne peut en enre­gis­trer que des effets car il est étran­ger à la vie et à l’évolution du corps qu’il observe. L’historien, en revanche, est dans l’histoire. Il l’éprouve et en res­sent le jeu des élé­ments direc­teurs internes, al psy­cho­lo­gie des accords et des désac­cords, l’esprit des affi­ni­tés et des répul­sions, c’est-à-dire tout ce qui manque à l’expérience scien­ti­fique. En ce sens, l’expérience de la vie humaine donne une cer­ti­tude supé­rieure à celle de l’éprouvette ou de la cor­nue.

3) La vraie tra­di­tion est cri­tique

Par ailleurs, la tra­di­tion peut faci­li­ter la décou­verte de ces lois natu­relles car elle est l’expérience incons­ciente des siècles qui l’ont déga­gée len­te­ment et sûre­ment. Elle réin­tro­duit la conti­nui­té en poli­tique. «  Certes, la tra­di­tion doit vivre, pro­gres­ser s’enrichir, donc chan­ger un peu. Cepen­dant, elle exprime la pré­do­mi­na­tion crois­sante des riches tré­sors du pas­sé. Elle réa­lise, en his­toire, la grande for­mule d’Auguste Comte que les vivants sont de plus en plus gou­ver­nés par les morts ».
Mais  « l’empirisme orga­ni­sa­teur n’a jamais déli­vré un qui­tus géné­ral au « bloc » de ce que les Pères ont fait. En accor­dant à leur per­son­nage un res­pect pieux, l’esprit cri­tique se réserve les œuvres et les idées ». «  La règle tra­di­tion­nelle se déduit du total des élé­ments qui se dési­gnent par un plus et non par un moins… c’est de ce point de vue que cette tra­di­tion est « inté­grale », c’est-à-dire à la fois épu­rée et com­plète, comme la qua­li­fient très bien le sens cou­rant et l’étymologie de cette épi­thète. »
Ain­si, comme l’écrit Gus­tave Thi­bon : « La tra­di­tion n’exclut pas la liber­té créa­trice : elle la nour­rit de toute l’expérience d’un pas­sé et de l’éternel et elle l’oriente dans le sens d’un per­fec­tion­ne­ment. Depuis quand l’étoile polaire entrave-t-elle la marche d’un voya­geur ? »

II – La méthode empi­rique

1) Nature de la méthode

Elle s’appuie sur les faits, s’opposant ain­si à la méthode d’un Rous­seau qui pose comme pos­tu­lat que l’homme est cor­rom­pu par la Socié­té : il n’y a donc pas, à ses yeux, à cher­cher des ensei­gne­ments dans l’histoire qui n’est jamais que celle des socié­tés. Pour la tra­di­tion rous­seauiste, c’est la rai­son pure qui pré­side à l’édification d’une poli­tique et à l’organisation de l’Etat, fruit d’une idée a prio­ri. Au contraire, pour l’école tra­di­tion­nelle, c’est dans la nature par­ti­cu­lière d’un peuple qu’il faut recher­cher sa consti­tu­tion propre.

L’observation des faits est à la base de la méthode empi­rique. Pas­teur aimait à citer ce mot de Buf­fon : « Ras­sem­blons des faits pour avoir des idées ». Maur­ras explique l’état d’avancement de la science poli­tique dans l’Antiquité par le nombre de consti­tu­tions et de révo­lu­tions qu’il avait étu­diées. Mais il faut rete­nir un autre élé­ment : « L’extrême viva­ci­té d’esprits de leurs pre­miers sages et leur génie mer­veilleu­se­ment sim­pli­fi­ca­teur ».

L’observation, en effet, doit s’accompagner d’un sou­ci constant d’analyse. Il faut se livrer à un tra­vail d’appréciation et de conjec­tures, inter­ro­ger non seule­ment le nombre et la masse des phé­no­mènes, mais leur force, variable, et leur qua­li­té en vue de for­mer non une réponse unique en forme d’oracle, mais un fais­ceau  de réponses condi­tion­nelles. Si de telles réponses ren­seignent médio­cre­ment sur ce qui sera, elles pro­posent ce qui pour­ra être, elles excluent ce qui à la réflexion d’un esprit pra­tique et sen­sé, ne paraît ni pos­sible, ni viable ; l’histoire exacte donne des modèles des échan­tillons  de ce qui a été fait en cer­taines cir­cons­tances et qui, bien com­pris, peuvent gui­der, dans une cer­taine mesure, vers de nou­velles appli­ca­tions. Elle per­met de dres­ser le tableau des échecs et des réus­sites, les condi­tions de celles-ci, les rai­sons de ceux-là. L’histoire cri­tique doit, évi­dem­ment, tenir compte de toutes les don­nées des autres sciences : géo­gra­phie, éco­no­mie, bio­lo­gie et, en par­ti­cu­lier, psy­cho­lo­gie, laquelle per­met d’appréhender les constantes de l’esprit d’un peuple.

Au der­nier stade de la méthode, la déduc­tion inter­vient une fois que les lois auront été induites du pas­sé par l’observation et l’analyse : « Moyen­nant quelque atten­tion et quelque sérieux, il ne faut pas un art très délié pour faire une appli­ca­tion cor­recte de ces idées ain­si tirées de l’expérience, à ces faits nou­veaux que dégage une expé­rience pos­té­rieure. La déduc­tion est, en ce cas, la suite natu­relle des induc­tions bien faites ».

2) Les limites de la méthode

Certes, pour obte­nir des résul­tats cer­tains dans le pré­sent, il fau­drait pou­voir chif­frer avec pré­ci­sion et com­plè­te­ment les dif­fé­rentes forces en action à un moment don­né. Or dans le pré­sent, on ne peut en per­ce­voir que des signes. Leur expres­sion com­plète ne sera connue que lorsqu’elles auront pro­duit tous leurs effets.

De plus, les don­nées de l’expérience peuvent être faus­sées : une his­toire défor­mée par l’esprit de par­ti peut conduire à des condi­tions fausses. Ain­si, l’idéalisme pré­tend modi­fier les lois fon­da­men­tales et dépas­ser ou contra­rier l’expérience au nom de prin­cipes posés a prio­ri. Pour évi­ter que les déduc­tions ne soient faus­sées, il faut évi­ter toute confu­sion entre l’ordre moral et l’ordre poli­tique : « Il n’appartient pas aux « idées » d’être « larges », « libé­rales », ni « géné­reuses » ! Ce sont nos sen­ti­ments qui sont sus­cep­tibles de géné­ro­si­té, de lar­geur et de liber­té. Pour être juste, nos idées doivent être fer­me­ment déter­mi­nées, rigou­reu­se­ment défi­nies. Une idée est géné­rale ou par­ti­cu­lière, vraie ou fausse, com­plète ou incom­plète, mais com­ment aurait-elle un carac­tère moral » ?

Encore faut-il pré­ci­ser que Maur­ras n’a jamais pré­ten­du for­mu­ler toutes les lois natu­relles néces­saires au gou­ver­ne­ment des hommes et encore moins les lois sur­na­tu­relles. L’empirisme ne fait qu’établir des doc­trines de consta­ta­tion et de pré­vi­sion.

Cette méthode ne peut déter­mi­ner sûre­ment et auto­ma­ti­que­ment tel ou tel com­por­te­ment humain. Il y faut une intel­li­gence droite et une adhé­sion volon­taire : la convic­tion et l’adhésion sont néces­saires. Il existe cepen­dant un cor­rec­tif aux imper­fec­tions de la méthode : si les choses obéissent à des lois néces­saires, « toute erreur au sujet de ces lois devient un prin­cipe de souf­france pour celui qui la com­met ».

« C’est en réta­blis­sant la véri­té sur le pas­sé que l’on peut for­mu­ler des induc­tions rai­son­nables sur l’avenir ». L’empirisme est donc orga­ni­sa­teur et il réfute la démo­cra­tie et la répu­blique qui « ne vivent que d’insultes au pas­sé » et qui reposent sur une idée a prio­ri.

III – L’idéologie démo­cra­tique fait du pas­sé table rase

1) Trois défi­ni­tions de la démo­cra­tie

La démo­cra­tie n’est pas un fait. La démo­cra­tie est une idée qui ins­pire des lois et des ins­ti­tu­tions qui, chaque jour, se révèlent désas­treuses pour l’intérêt géné­ral parce qu’elles sont en désac­cord avec la nature. «  La démo­cra­tie, écrit Maur­ras,  est le gou­ver­ne­ment du nombre. On appelle encore démo­cra­tie, l’état social démo­cra­tique, un état éga­li­taire de la socié­té dans lequel les dif­fé­rences de classes seraient inexis­tantes ou abo­lies. On appelle enfin démo­cra­tie un ensemble d’idées et un corps d’institutions ou de lois, ten­dant soi au gou­ver­ne­ment du nombre, soit à l’état éga­li­taire de la socié­té ».

Maur­ras exclue toute démo­cra­tie sous l’un quel­conque de ces trois aspects, sa cri­tique va s’attacher à réfu­ter la démo­cra­tie, acte de foi en l’Egalité et la Liber­té humaine, se fon­dant au plan ins­ti­tu­tion­nel sur le gou­ver­ne­ment du nombre.

2) L’inégalité pro­tec­trice contre l’Egalité démo­cra­tique

« L’expérience de l’histoire est plein des char­niers de la liber­tés et des cime­tières de l’égalité ».

A l’Egalité, Maur­ras oppose « l’inégalité pro­tec­trice ».

La bio­lo­gie se conjugue à l’histoire pour condam­ner l’égalité, qui est mor­telle parce qu’elle est contre nature. Rap­pe­lons la célèbre com­pa­rai­son de Maur­ras entre le petit pous­sin et le petit homme. Tous les pous­sins se res­semblent, ils sont égaux. En revanche, ce qui carac­té­rise l’espèce humaine, c’est d’être dotée d’intelligence et non pas d’être livrée à l’instinct. Elle doit être édu­quée.

« Le petit pous­sin brise sa coquille et se met à cou­rir. Peu de choses lui manque pour crier : « Je suis libre … » Mais le petit homme ? Au petit homme, il manque tout. Bien avant de cou­rir, il a besoin d’être tiré de sa mère, lavé, cou­vert, nour­ri. Avant que d’être ins­truit des pre­miers pas, des pre­miers mots, il doit être gar­dé de risques mor­tels. Le peu qu’il a d’instinct est impuis­sant à lui pro­cu­rer les soins néces­saires, il faut qu’il les reçoive, tout ordon­nés, d’autrui.

Il est né. Sa volon­té n’est pas née, ni son action pro­pre­ment dite. Il n’a pas dit Je ni Moi, et il en est fort loin, qu’un cercle de rapides actions pré­ve­nantes s’est des­si­né autour de lui. Le petit homme presque inerte, qui péri­rait s’il affron­tait la nature brute, est reçu dans l’enceinte d’une autre nature empres­sée, clé­mente et humaine : il ne vit que parce qu’il en est le petit citoyen.

Son exis­tence a com­men­cé par cet afflux de ser­vices exté­rieurs gra­tuits. Son compte s’ouvre par des libé­ra­li­tés dont il a le pro­fit sans avoir pu les méri­ter, ni même y aider par une prière, il n’en a rien pu deman­der ni dési­rer, ses besoins ne lui sont pas révé­lés encore. Des années pas­se­ront avant que la mémoire et la rai­son acquises viennent lui pro­po­ser aucun débit com­pen­sa­teur. Cepen­dant, à la pre­mière minute du pre­mier jour, quand toute vie per­son­nelle est fort étran­gère à son corps, qui res­semble à celui d’une petite bête, il attire et concentre les fatigues d’un groupe dont il dépend autant que de sa mère lorsqu’il était enfer­mé dans son sein.

Cette acti­vi­té sociale a donc pour pre­mier carac­tère de ne com­por­ter aucun degré de réci­pro­ci­té. Elle est de sens unique, elle pro­vient d’un même terme. Quand au terme que l’enfant figure, il est muet, infans, et dénué de liber­té comme de pou­voir ; le groupe auquel il par­ti­cipe est par­fai­te­ment pur de toute éga­li­té : aucun pacte pos­sible, rien qui res­semble à un contrat. »

Ain­si la nature offre un extra­or­di­naire spec­tacle d’autorité pure. Mais l’inégalité natu­relle est com­pen­sée par la loi de com­plé­men­ta­ri­té : c’est la dif­fé­rence des êtres qui engendre le suc­cès et le pro­grès com­mun. En effet, à côté de l’héritage par­ti­cu­lier, l’héritage col­lec­tif, celui de la socié­té natio­nale, est un don com­mun aux « bour­siers » et à l’héritier : le plus pauvre en sa part. Telle est l’inégalité natu­relle, qui ne tient pas à la race mais à l’héritage, enten­du au sens le plus large : social, moral, cultu­rel…

Cette inéga­li­té cultu­relle est éga­le­ment com­pen­sée par une iden­ti­té géné­rale : si le petit ser­vi­teur pla­to­ni­cien por­tait en lui, comme Socrate, toute la géo­mé­trie, cela ne veut pas dire « qu’il fut l’égale de Socrate, ni consi­dé­ré, ni à consi­dé­rer comme tel ». Cette iden­ti­té géné­rale est celle des fins alors que l’inégalité est celle des moyens. Cha­cun, du seul fait qu’il est homme, est appe­lé à tendre vers le bien, vers le vrai, vers le beau. Cepen­dant, l’homme, livré à sa soli­tude, ne s’élève pas au-des­sus de sa misère. Les fins que sa nature lui pro­pose, lui demeu­re­ront inac­ces­sibles tant qu’il n’en aura pas for­gé les moyens. C’est parce qu’il est voué à la quête inlas­sable du bien, du vrai et du beau que l’homme est un « ani­mal poli­tique », ain­si que l’écrivait déjà Aris­tote, déjà. L’inégalité s’accentue avec le déve­lop­pe­ment de la socié­té : « Plus l’être vit et se per­fec­tionne, plus la divi­sion du tra­vail entraîne l’inégalité des fonc­tions, laquelle entraîne une dif­fé­ren­cia­tion des organes et de leurs inéga­li­tés… Le pro­grès est aris­to­crate ». Ain­si, plus la socié­té est com­plexe, orga­ni­sée, har­mo­nieuse, plus les moyens mis à la dis­po­si­tion de l’homme seront nom­breux ; plus elle se sim­pli­fie, se désor­ga­nise, se divise, et plus les moyens se dégradent. Or « on n’organise pas la démo­cra­tie. On ne démo­cra­tise pas l’organisation. Orga­ni­ser la démo­cra­tie, c’est ins­ti­tuer des aris­to­cra­ties ; démo­cra­ti­ser une orga­ni­sa­tion, c’est intro­duire la désor­ga­ni­sa­tion : orga­ni­ser signi­fie dif­fé­ren­cier, c’est-à-dire créer des inéga­li­tés utiles ; démo­cra­ti­ser, c’est éga­li­ser, c’est éta­blir, à la place des dif­fé­rences, des inéga­li­tés, des orga­ni­sa­tions, l’égalité qui est sté­rile et même mor­telle ». L’idée démo­cra­tique parce qu’elle est en désac­cord avec la nature, est fausse. Elle est mau­vaise parce qu’elle sou­met constam­ment le supé­rieur à l’inférieur, la qua­li­té, c’est-à-dire la com­pé­tence et l’aptitude, au nombre. On ne peut s’empêcher de rap­pe­ler la cri­tique faite par A. de Toc­que­ville dans La démo­cra­tie en Amé­rique.

En défi­ni­tive, « la science poli­tique pose un dilemme… au peuple : l’inégalité ou la déca­dence, l’inégalité ou l’anarchie, l’inégalité ou la mort ». L’avenir comme le pro­grès, pour Maur­ras, est à l’ordre et à la hié­rar­chie.

Si l’égalité est un moyen, il convient éga­le­ment de rame­ner à la qua­li­té de moyen, la liber­té et l’autorité. « L’égalité ne peut régner qu’en nive­lant les liber­tés, inégales de leur nature. »

3) Les liber­tés concrètes contre la Liber­té révo­lu­tion­naire.

La liber­té de Rous­seau, la liber­té révo­lu­tion­naire, est un abso­lu qui débouche très logi­que­ment sur le tota­li­ta­risme : « Et s’ils ne veulent pas, nous les for­ce­rons à être libres », écri­vait Rous­seau ; « Pas de liber­té pour les enne­mis de la Liber­té », pré­ci­se­ra Saint-Just. Appli­quant cette logique, le géné­ral Wes­ter­mann pou­vait rendre compte à la Conven­tion : « Il n’y a plus de Ven­dée ! Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants, je viens de l’enterrer dans les marais de Save­nay. J’ai écra­sé les enfants sous les pieds de mes che­vaux, mas­sa­cré les femmes qui n’enfanteront plus de bri­gands ? Je n’ai pas un pri­son­nier à me repro­cher. J’ai tout exter­mi­né… les routes sont semées de cadavre. Il y en a tant que sur plu­sieurs point ils font des pyra­mides ».

Ce conflit qui oppose la liber­té au pou­voir, Maur­ras essaye de le résoudre en récon­ci­liant les deux notions.

Il ne nie pas la liber­té mais com­mence par lui enle­ver la majus­cule que lui avait don­née le libé­ra­lisme, notam­ment.

La liber­té est-elle un droit à l’erreur ? « En soi, la liber­té n’est ni un dieu, ni un prin­cipe, ni une fin. Répé­tons : la liber­té de qui ? La liber­té de quoi ? Pas celle de l’assassin ? Pas celle du bri­gand ? C’est ce qui la juge. Elle n’est qu’un moyen, entre autres, pour obte­nir l’ordre et la paix ou leur contraire. L’autorité qui habite une sphère supé­rieure n’est, elle non plus, qu’un moyen… l’autorité a aus­si cette fin supé­rieure, le Bien, ce Bien que nous visons par­tout et tou­jours et qui per­met, en atten­dant mieux, de juger de tout dans la Poli­tique. »

4) La liber­té et l’autorité

Maur­ras met alors en lumière le couple liber­té-auto­ri­té. « Qui dit liber­té poli­tique réelle, dit auto­ri­té. La liber­té de tes­ter crée l’autorité du chef de famille. La liber­té com­mu­nale ou pro­vin­ciale crée le pou­voir réel des auto­ri­tés sociales qui vivent et résident sur place. La liber­té reli­gieuse recon­naît l’autorité des lois spi­ri­tuelles et de la hié­rar­chie interne d’une reli­gion. La liber­té syn­di­cale et pro­fes­sion­nelle consacre l’autorité des dis­ci­plines et des règle­ments à l’intérieur des cor­po­ra­tions et com­pa­gnies de métier. Ce sont là des faits obser­vables ».

Et les Came­lots du Roi peuvent chan­ter : « Tu n’étais pas un pro­lé­taire, libre arti­san des métiers de jadis ».

C’est le sou­ci des liber­tés concrètes qui fonde chez Maur­ras la recherche de l’autorité et qui le condui­ra à poser la for­mule « l’autorité en haut, les liber­tés en bas » : « des liber­tés qui ne s’exercent pas dans l’ordre de l’Etat, ni sur le plan de l’Etat, liber­tés locales, liber­tés pro­fes­sion­nelles, liber­tés reli­gieuses, liber­tés uni­ver­si­taires, très vastes mais qui n’ont pas à empié­ter sur le domaine supé­rieur de l’Etat, lequel doit com­man­der aus­si dans son ordre, et, dans ce même ordre, être obéi ».

Ain­si, « lorsque la doc­trine libé­rale met en oppo­si­tion liber­té et auto­ri­té, elle oppose des termes qui ne repré­sentent qu’une seule et même chose, en deux états de sa pro­duc­tion ».

« Qu’est-ce qu’une liber­té ? Un pou­voir. Celui qui ne peut rien du tout, n’est pas libre du tout. Celui qui peut médio­cre­ment est médio­cre­ment libre. Celui qui peut infi­ni­ment est aus­si libre infi­ni­ment. Une des formes du pou­voir, c’est la richesse. Une autre de ces formes, c’est l’influence, c’est la force phy­sique, c’est la force intel­lec­tuelle et morale. Su quoi s’exercent diver­se­ment ces pou­voirs divers ? Sur des hommes ? Et ce pou­voir, à qui appar­tient-il ? À des hommes. Quand une humaine liber­té se trouve au plus haut point et qu’elle a ren­con­tré d’humains objets aux­quels s’appliquer et s’imposer, quel nom prend-elle ? Auto­ri­té. Une auto­ri­té n’est donc qu’une liber­té arri­vée à sa per­fec­tion. Loin que l’idée d’autorité concré­tise l’idée de liber­té, elle en est au contraire l’achèvement et le com­plé­ment ».

Mais ces liber­tés ne sont pas de valeur égale. La pre­mière de toutes est l’indépendance natio­nale : elle est en effet la condi­tion néces­saire de la liber­té des per­sonnes dont elle assure le fon­de­ment ; mais elle n’en est pas la condi­tion suf­fi­sante car, ain­si que nous le ver­rons, si l’ordre est néces­saire à l’indépendance natio­nale, il ne s’agit pas de n’importe quel ordre. C’est sur cette base que Maur­ras éta­blit une clas­si­fi­ca­tion des liber­tés : celles qui secondent l’essor natio­nal sont à favo­ri­ser, celles qui n’y portent pas atteintes sont à res­pec­ter, celles qui risquent de le contra­rier sont à sur­veiller, celles le contre­disent direc­te­ment sont à sup­pri­mer.

Com­ment conci­lier cepen­dant ces diverses liber­tés avec l’intérêt géné­ral et le pou­voir cen­tral qui en est le gar­dien ? L’empirisme enseigne que « plus les pou­voirs sont divi­sés, plus le pou­voir doit être éner­gi­que­ment concen­tré ; car les liber­tés naissent de la divi­sion des pou­voirs et plus les liber­tés sont grandes et nom­breuses, plus il est néces­saire qu’elles soient défen­dues, tan­tôt contre elles-mêmes ou leur réac­tions réci­proques, tan­tôt contre l’étranger. Dans un grand pays dénué d’une aris­to­cra­tie bien liée au sol, il n’y a qu’une condi­tion pos­sible à cette défense, c’est celle de la monar­chie héré­di­taire. Elle seule peut garan­tir les liber­tés, elle seule peut défendre, diri­ger, sou­te­nir et conti­nuer la natio­na­li­té. Sans elle, plus de liber­té : le des­po­tisme de César ou celui des oli­gar­chies irres­pon­sables ». Une des oli­gar­chies que Maur­ras redoute le plus est celle de l’argent, car en répu­blique, régime d’opinion, c’est l’argent qui fait le pou­voir.

5) La Répu­blique : « la machine à mal faire »

Ins­ti­tu­tion­na­li­sant le démo­cra­tisme doc­tri­nal et pas­sion­nel en vue d’une oli­gar­chie réelle, « il convient de défi­nir la Répu­blique fran­çaise : une per­ma­nente impos­si­bi­li­té de réformes, une conspi­ra­tion per­ma­nente contre le salut public ». Maur­ras est cer­tai­ne­ment celui qui a fait la cri­tique la plus dure du régime répu­bli­cain qu’il a ébran­lé par ses coups de bou­toir. Il a constam­ment démon­tré en quoi la répu­blique est un pou­voir faible : étant sou­mis à l’élection, celui-ci est tou­jours contes­té. La répu­blique repose sur le nombre ; or le nombre est mené par des forces occultes, notam­ment par celle de l’argent. Elle ins­ti­tu­tion­na­lise le conflit entre les idées et la com­pé­ti­tion entre les per­sonnes ; nul ne fédé­rant les indi­vi­dua­li­tés exa­cer­bées, l’anarchie règne. Au comble de l’anarchie, le besoin d’ordre donne le pou­voir à un auto­crate qui, né de com­pé­ti­tions doit, pour se main­te­nir, écra­ser toute liber­té. Ne pou­vant fédé­rer les ini­tia­tives, il les étouffe jusqu’à ce que sa chute fasse renaître l’anarchie : la répu­blique c’est un jeu de bas­cule de Démos à César.

Ces cri­tiques s’ordonnent autour de deux grands thèmes : l’antiparlementarisme et anti­éta­tisme.

Le par­le­men­ta­risme est une ins­ti­tu­tion anglaise qui ne cor­res­pond pas à la tra­di­tion fran­çaise : l’évolution du pou­voir a été dif­fé­rente dans ces deux pays. De plus, le par­le­men­ta­risme exa­cerbe l’individualisme fran­çais au lieu de l’assagir. Rap­pe­lons que pour l’école tra­di­tio­na­liste, selon H. Taine par exemple, «  la forme sociale et poli­tique dans laquelle un peuple peut entrer et res­ter n’est pas livrée à son arbi­traire, mais déter­mi­née par son carac­tère et son pas­sé ».

La cri­tique de l’élection

Le régime répu­bli­cain et par­le­men­taire donne la direc­tion géné­rale supé­rieure, le gou­ver­ne­ment et la sou­ve­rai­ne­té au nombre, s’exprimant par la voie des suf­frages. «  Le mal, ce n’est pas le fait d’une élec­tion, c’est le sys­tème élec­tif éten­du à tout ». En fait, le mal ne vient pas du nombre des votants mais essen­tiel­le­ment de l’objet sur lequel il vote. Or, en répu­blique, c’est sur ce qu’il ignore le plus, c’est sur ce qu’il est le plus inca­pable de diri­ger, à savoir l’Etat, que le suf­frage est le plus consul­té.

L’élection cepen­dant ne dégage-t-elle pas l’intérêt géné­ral ? Maur­ras consi­dère qu’elle peut, à la rigueur, expri­mer la somme exacte des inté­rêts par­ti­cu­liers à se pré­sen­ter. Mais l’intérêt géné­ral  ne sau­rait s’y réduire. Il com­porte notam­ment le sou­ci de l’avenir, l’intérêt de ceux qui naî­tront. Les inté­rêts par­ti­cu­liers sont d’ordres immé­diats ; en poli­tique, ils visent le pré­sent. L’intérêt géné­ral, au contraire, com­porte sou­vent le sacri­fice d’un bien pro­chain en vue de déve­lop­pe­ments ulté­rieurs. Dans cette pers­pec­tive, on com­prend que, pour Maur­ras, une loi juste ne soit pas une loi régu­liè­re­ment votée mais une loi qui concorde avec son objet et qui convient aux cir­cons­tances. On ne la crée pas, on la dégage et on la découvre dans le secret de la nature des lieux, des temps et des Etats.

De plus, l’élection engendre le règne de l’opinion, qui croit gou­ver­ner ou du moins délé­guer aux dépu­tés et aux dic­ta­teurs qui naissent de son sein, le pou­voir qu’elle pense pos­sé­der. Elle ignore qu’en fait on la dirige et qu’on la fait pen­ser. Aujourd’hui, le règne des son­dages accroît la dépen­dance des gou­ver­nants «  à l’égard d’une opi­nion sen­sible à la déma­go­gie et trop sou­vent mani­pu­lée par des groupes idéo­lo­giques et des puis­sances finan­cières. Il conduit nos diri­geants poli­tiques à esqui­ver de plus en plus leurs res­pon­sa­bi­li­tés et para­lyse leur action », comme le note Pierre Pujo.

Le règne des par­tis

Qu’est-ce que le gou­ver­ne­ment de la Répu­blique ? Le gou­ver­ne­ment des par­tis ou rien. Qu’est-ce qu’un par­ti ? Une divi­sion. La France est divi­sée parce que ceux qui la gou­vernent, ne sont pas des hommes d’Etat mais des hommes de par­tis. « Hon­nêtes, ils songent seule­ment au bien d’un par­ti ; mal­hon­nêtes, à rem­plir leurs poches. Les uns et les autres sont les enne­mis de la France. La France n’est pas un par­ti ». Et Maur­ras pour­suit : «  le mal… est dans le règne des par­tis. Ce règne tient au régime élec­tif, dont le mal­heur cen­tral est de rem­pla­cer l’unité gou­ver­ne­men­tale par un sys­tème de divi­sion et de com­pé­ti­tion, de guerre civile légale qui, par­tout où il a fonc­tion­né, a livré les Etats à l’étranger de l’intérieur pour les ouvrir ensuite à l’ennemi du dehors ».

Faute d’autorité qui fasse conver­ger le ser­vice et les fonc­tions, les ins­ti­tu­tions élec­tives créent l’incohérence ; faute de trou­ver un point fixe dans les caprices suc­ces­sifs des élec­teurs et des élus, elles fondent l’instabilité et l’irresponsabilité. La per­sonne concrète s’efface devant l’individu abs­trait et la répu­blique assure l’impunité des puis­sants. La répu­blique, c’est fina­le­ment…

Le triomphe des oli­gar­chies

La France est en fait gou­ver­née par une fédé­ra­tion d’oligarchies ou « états confé­dé­rés ». Bien avant que la théo­rie des groupes de pres­sion n’ait été faite par la science poli­tique, Maur­ras sou­li­gnait déjà, dans l’Action fran­çaise du 27 mai 1927 : « Ces  » Etats « , ces groupes d’intérêts, sont autour du pou­voir, exercent l’influence et, à l’occasion, mobi­lisent l’autorité comme tous les gou­ver­ne­ments du monde, dès qu’ils sont un peu ins­tal­lés ; la Répu­blique est dans sa somme, un gou­ver­ne­ment de familles. Quelques mil­liers de familles y occupent par les assem­blées et les admi­nis­tra­tions, ce que l’on appelle les ave­nues du Pou­voir. Elles forment ce que l’on peut aus­si nom­mer l’axe de ce pou­voir. Beau­coup de chan­ge­ments se font et se défont, autour de cet axe. Mais lui-même reste, dans l’ensemble, inchan­gé ». Telle est l’hérédité répu­bli­caine.

Cepen­dant, la répu­blique, pou­voir faible, est inca­pable de toute réforme pro­fonde ; loin de pou­voir décen­tra­li­ser, elle doit au contraire, cen­tra­li­ser pour exis­ter. Ou, lorsqu’elle donne l’impression de décen­tra­li­ser, comme depuis les lois Def­ferre de 1981, elle ne fait que remettre les pou­voirs régio­naux aux mains des par­tis qui les mono­po­lisent comme autant de féo­da­li­tés dépen­sières.

Né de la doc­trine de Rous­seau qui détruit toute socié­té inter­mé­diaire entre l’Etat et l’individu, l’Etat omni­pré­sent est l’effet phy­sique et méca­nique du gou­ver­ne­ment élec­tif. Rejoi­gnant l’analyse de Toc­que­ville, Maur­ras écrit : « pra­ti­que­ment, étant le seul pro­duit de ses volon­tés sou­ve­raines, ne pou­vant tolé­rer de groupes inter­mé­diaires entre l’individu et lui, cet Etat tient à sa mer­ci les per­sonnes et les biens. Cha­cun se trouve seul contre l’Etat, expres­sion de tous, et toutes les uni­tés peuvent ain­si être broyées tour à tour par la masse unie et cohé­rente des autres ».

Or Maur­ras consi­dère que l’Etat, quand il est bien ins­ti­tué, n’a presque pas affaire aux indi­vi­dus ; c’est sur les socié­tés dont il a la charge, sur leurs rap­ports mutuels, que s’exercent ses prin­ci­paux attri­buts.

Sans doute, toute répu­blique n’est pas for­cé­ment mau­vaise.  Nul même n’a été aus­si répu­bli­cain que Maur­ras : répu­bli­cain de Mar­tigues et de Pro­vence, tenant des répu­bliques sous le Roi. Il se disait même 36 000 fois répu­bli­cain, autant qu’il y a de com­munes en France. Mais sous sa forme éta­tique, Maur­ras avait rai­son de l’affirmer, « oui, la Répu­blique est le mal, ou, le mal est inévi­table en Répu­blique. Mais ce que nous disons de la Monar­chie, c’est qu’elle est la pos­si­bi­li­té du bien ».

« Qua­rante rois ont fait la France. Elle se défait sans Roi… » (La Royale) ; pour défendre l’héritage qui a été pillé, pour res­tau­rer les liber­tés, la recherche empi­rique abou­tit au natio­na­lisme inté­gral.

IV – De l’empirisme orga­ni­sa­teur au natio­na­lisme inté­gral

1) Qu’est-ce que le natio­na­lisme ?

Le mot « nation » n’a pas été créé, comme on le croit par­fois, par les révo­lu­tion­naires de 1792 puisque l’on trouve déjà l’expression « à la gloire de la nation » dans le dis­cours de récep­tion de Bos­suet à l’Académie.

Le mot « natio­na­lisme » est beau­coup plus récent. C’est l’Abbé Bar­ruel qui semble l’avoir employé pour la pre­mière fois, en 1798, pour stig­ma­ti­ser la doc­trine jaco­bine. Dans cette concep­tion, la socié­té est le fruit d’un contrat pas­sé  entre des hommes libres et égaux, modi­fiable à tout moment. La nation, la nation-contrat, est une agglo­mé­ra­tion volon­taire et tran­si­toire d’individus en ayant dis­po­sé ain­si par « auto­dé­ter­mi­na­tion » ; chaque indi­vi­du adhé­rant au pacte en ver­tu de l’idée qu’il s’en fait, la nation est une abs­trac­tion. La patrie, éga­le­ment, n’est pas un bien, une pro­prié­té, c’est une conquête qu’il faut garan­tir : elle devient une éthique qui pour­ra être par­ta­gée par les hommes de dif­fé­rents pays (« Pro­lé­taires de tous les pays, unis­sez-vous… » Lamar­tine se recon­naît « conci­toyen de toute âme qui pense, la véri­té, c’est mon pays »). Cet effort de regrou­pe­ment per­met­tra aux hommes de consti­tuer une nation nou­velle : telle est l’origine du « prin­cipe des natio­na­li­tés » qui déter­mi­ne­ra l’histoire de la poli­tique étran­gère du XIXe siècle et qui triom­phe­ra au XXe avec le trai­té de Ver­sailles, les guerres de libé­ra­tion des mino­ri­tés alle­mandes par le natio­nal-socia­lisme, le mou­ve­ment de déco­lo­ni­sa­tion. Mais la colo­ni­sa­tion elle-même fut le fruit d’une concep­tion idéo­lo­gique d’une Répu­blique mes­sa­gère de la Démo­cra­tie et des Lumières à laquelle s’opposèrent, à la fin du XIXe siècle, les roya­listes et les natio­na­listes. N’oublions pas non plus l’éclatement de l’Europe en une mul­ti­tude d’Etats à la chute de l’Empire sovié­tique.

C’est Bar­rès qui allait entre­prendre de redé­fi­nir le « natio­na­lisme » dans un article du Figa­ro du 4 juillet 1892, inti­tu­lé : «  La que­relle des natio­na­lisme et des cos­mo­po­lites ». En ce sens, la socié­té est un phé­no­mène natu­rel. Il faut donc recher­cher les lois qui la régissent : c’est sur cette concep­tion que s’appuie la nation-his­toire, la nation-héri­tage.

« Patrio­tisme conve­nait à Dérou­lède car il s’agissait de reprendre la terre, natio­na­lisme conve­nait à Bar­rès, et à moi, parce qu’il s’agissait de défendre les hommes, leur œuvre, leur art, leur pen­sée, leur bien… il faut se repor­ter à cette époque de 1885 – 1895-1900 non pour s’excuser, mais pour juger et com­prendre le mou­ve­ment de défense indis­pen­sable. Il ne s’agissait pas de répondre seule­ment à l’internationalisme, mais aux anti­na­tio­na­lismes : dans une Europe où tous les peuples maxi­mi­saient, sys­té­ma­ti­saient, cano­ni­saient leur droit à la vie et la pré­ten­tion de cha­cun à tout domi­ner, une France sans natio­na­lisme eût été et serait gra­ve­ment mena­cée ou com­pro­mise, parce que déman­te­lée. »

Ain­si, le natio­na­lisme s’affirme avant tout comme un mou­ve­ment de défense : défense contre l’étranger, mais aus­si défense contre la désa­gré­ga­tion du pays. Mais le natio­na­lisme de Bar­rès reste sen­ti­men­tal, roman­tique et répu­bli­cain ; comme Péguy, il consi­dère que la Révo­lu­tion fait par­tie de l’héritage natio­nal, et sur le plan des ins­ti­tu­tions, ses goûts vont à un régime plé­bis­ci­taire qui sau­rait conci­lier le natio­na­lisme et la démo­cra­tie.

Le natio­na­lisme de Maur­ras est contre-révo­lu­tion­naire. Si la France est mena­cée de dis­lo­ca­tion c’est, l’empirisme enseigne, la faute de la répu­blique. Pré­tendre donc être natio­na­liste et vou­loir res­ter répu­bli­cain est, aux yeux de Maur­ras, une contra­dic­tion insou­te­nable. En l’absence de monar­chie, gar­dienne natu­relle de la France, le natio­na­lisme doit assu­rer l’héritage. Mais il n’est qu’une phase tran­si­toire, il n’est qu’une régence, puisque son abou­tis­se­ment doit être la res­tau­ra­tion de l’ordre poli­tique conforme aux inté­rêts de la France : la monar­chie, qui est elle-même le natio­na­lisme inté­gral.

« Quand nous avons écrit… que la monar­chie était le ‘natio­na­lisme inté­gral », nous avons pris soin de l’expliquer aus­si­tôt en disant que la monar­chie cor­res­pon­dait, trait pour trait, à tous les yeux, à tous les besoins, à toutes les ten­dances, à tous les inté­rêts moraux, poli­tiques, éco­no­miques mani­fes­tés par le mou­ve­ment natio­na­liste. »

2) Le natio­na­lisme comme défense d’un héri­tage

Nous savons que pour Maur­ras, le déno­mi­na­teur com­mun auquel se ramène tout élé­ment de la vie poli­tique, est l’intérêt natio­nal. « L’esprit du sys­tème peut bien le nier, mais la réa­li­té témoigne avec une écla­tante évi­dence : les classes peuvent être hos­tiles en appa­rence, elles sont soli­daires au fond ». Un natio­na­lisme subor­donne donc les inté­rêts par­ti­cu­liers à l’intérêt natio­nal, non pour les sacri­fier mais pour les ordon­ner. Mais si l’intérêt natio­nal est ain­si pris pour but poli­tique, c’est parce qu’il admet que le plus grand inté­rêt tem­po­rel des hommes est le salut de leur nation qui déter­mine les condi­tions pro­fondes de leur vie.  Si l’homme est un héri­tier, le natio­na­lisme est, avant tout, la défense d’un héri­tage : dans la pen­sée de Maur­ras, ce natio­na­lisme ne peut être éri­gé en abso­lu, il est tout au contraire tour­né vers l’universel.

Les natio­na­listes ne sont natio­na­listes que parce qu’ils recon­naissent le fait de la nais­sance (il y a naître dans nation). L’homme est un héri­tier ; qu’il le veuille ou non, il appar­tient à une famille, à une patrie.

« La patrie, écrit Maur­ras,  on est ten­té de la défi­nir : une asso­cia­tion  d’intérêts ; mais si le mot d’intérêts porte un sens pré­cieux, celui d’association en détruit l’effet, car  » s’associer  »  est un acte de volon­té per­son­nelle, et ce n’est pas par la volon­té que nous sommes fran­çais. Nous n’avons pas vou­lu notre natio­na­li­té, nous ne l’avons ni déli­bé­rée, ni même accep­tée. Quelques trans­fuges la quittent bien : ceux qui res­tent ne choi­sissent pas de res­ter. C’est un  état dont ils s’accommodent et dont, dix milles fois contre une, ils ne songent même pas à ces­ser de s’accommoder. Une asso­cia­tion dure par l’acte conti­nu de la volon­té indi­vi­duelle, mais la patrie dure au contraire par une acti­vi­té géné­rale, supé­rieure en valeur, comme en date, à la volon­té des per­sonnes. La patrie est une socié­té natu­relle, ou ce qui revient au même, his­to­rique. Son carac­tère déci­sif est la nais­sance. On ne choi­sit pas plus sa patrie – la terre de ses pères- que l’on ne choi­sit son père et sa mère. On naît Fran­çais par le hasard de la nais­sance, comme on peut naître Mont­mo­ren­cy ou Bour­bon. C’est avant tout un phé­no­mène d’hérédité. »

Et Maur­ras pour­suit : « Une patrie est un syn­di­cat de familles, com­po­sé par l’histoire et la géo­gra­phie ; son orga­ni­sa­tion exclut le prin­cipe de la liber­té des indi­vi­dus, de leur éga­li­té, mais elle implique, en revanche, une fra­ter­ni­té réelle, pro­fonde, orga­nique, recon­nue par les lois, véri­fiée par les mœurs et dont la cir­cons­crip­tion des fron­tières n’est que le signe natu­rel ». C’est une ami­tié.

L’homme est façon­né par le pay­sage sur lequel s’ouvrent ses yeux d’enfant. Il baigne dans un milieu dont il reçoit les tares et les qua­li­tés. Si un nou­veau-né, selon Le Play, est un petit bar­bare, naître fran­çais, cela signi­fie être le dépo­si­taire d’une tra­di­tion mil­lé­naire que l’on reçoit en usu­fruit et que l’on a le devoir de conti­nuer. On hérite avant de trans­mettre à son tour : l’hérédité qui est le pro­duit de l’histoire, c’est-à-dire, de l’action des ancêtres qui, dans les siècles pas­sés, ont agi, créé, for­mé.

La nation est ain­si consti­tuée par les morts, les vivants et ceux à naître. Ain­si, le «  natio­na­lisme s’applique… plu­tôt qu’à la terre des Pères, aux Pères eux-mêmes, à leur sang, à leurs œuvres, à leur héri­tage moral et spi­ri­tuel, plus encore que maté­riel ». Mais cet héri­tage n’est pas seule­ment mena­cé par les armes. En temps de guerre révo­lu­tion­naire, ou de mon­dia­lisme, les peuples sont avant tout à conqué­rir de l’intérieur. Le sol peut être invio­lé, on vaque à ses occu­pa­tions – quand on en a, du moins – et pour­tant tout est modi­fié si, en cha­cun, la tra­di­tion est morte, si les citoyens ne savent plus qui ils sont, ni pour­quoi ils se battent, s’ils ne détiennent plus la fer­veur qui fai­sait pous­ser ce cri à Camus : « J’aime mieux ma mère que la jus­tice ». Dans une telle situa­tion, le simple patrio­tisme est insuf­fi­sant car il « s’est tou­jours dit de la pié­té envers le sol natio­nal, la terre des ancêtres et, par exten­sion natu­relle, le ter­ri­toire his­to­rique d’un peuple : cette ver­tu s’applique en par­ti­cu­lier à la défense du ter­ri­toire contre l’Etranger… mais, si néces­saire que soit le patrio­tisme, loin de rendre inutile l’existence du natio­na­lisme, il la néces­site et la pro­voque à la vie… le natio­na­lisme est la sau­ve­garde due à tous ces tré­sors qui peuvent être mena­cés sans qu’une pré­sence étran­gère ait pas­sé la fron­tière, sans que le ter­ri­toire soit phy­si­que­ment enva­hi ».

« Les cités humaines sont sou­mises à la loi du temps ; il faut des siècles de patience pour que naisse une nation, car en poli­tique rien ne se fait sans la durée. Mais elles peuvent aus­si dis­pa­raître lorsqu’elles ont per­du le sens de la com­mu­nau­té de sen­ti­ments liant les indi­vi­dus qui les com­posent. Le sen­ti­ment natio­nal varie évi­dem­ment de peuple à peuple ; il y a des formes de gou­ver­ne­ment qui le pro­tègent et le for­ti­fient, d’autres qui le relâchent et le dis­solvent ». Le mou­ve­ment de l’histoire est fait de la force du sen­ti­ment natio­nal : de lui dépend la sur­vie d’un peuple, à tra­vers l’histoire, voire sa réap­pa­ri­tion comme nation libre (pre­nons l’exemple de la Grèce ou de la Pologne).

Le natio­na­lisme n’est rien d’autre que l’art pour un peuple de lut­ter contre toutes les forces de désa­gré­ga­tion, contre sa mort. Il faut pour cela que les causes d’amitié, au sein d’un peuple, res­tent supé­rieures aux causes d’inimitié et de divi­sion, que les forces de dis­so­lu­tion (idéo­lo­giques ou/et liées à la finance inter­na­tio­nale) ne deviennent pas plus puis­santes que l’habitude, rare­ment inter­ro­gée, de vivre ensemble.

« La bonne vie des Etats ne peut consis­ter dans la mise en tas de res­sources hété­ro­clites et d’individus désen­ca­drés. Le bon sens dit qu’il faut un rap­pro­che­ment orga­nique et un entraî­ne­ment hié­rar­chi­sé de proche en proche, par des groupes d’abord homo­gènes, puis dif­fé­rant peu à peu les un des autres et se dis­tin­guant par degré ; ils s’accordent entre eux sur des points bien déter­mi­nés mais pas impor­tants, chaque petite socié­té étant, au contraire, tenue pour ori­gi­nale, libre et maî­tresse, dis­po­sant de l’essentiel de ses fonc­tions indi­vi­duelles au maxi­mum, et à l’optimum de la force, se défi­nis­sant par des actes, des moda­li­tés, des œuvres mar­quées du sang per­son­nel. Ces actes, ces œuvres, ces pro­duits sont obte­nus purs, nets d’une qua­li­té qui n’appartient qu’à eux, au rebours des fabri­ca­tions en série et en cohue qui naissent de Cos­mo­po­lis. Ces col­lec­ti­vi­tés répondent et se com­posent dans une uni­té qui n’est point mono­tone, avec ses arts et ses carac­tères bien vivants que le méca­nisme de l’étatisme des­sèche ou mutile. » Dans pareille socié­té, le natio­na­lisme n’a alors plus son emploi et Maur­ras peut logi­que­ment écrire : «  Le peuple  fran­çais est le moins natio­na­liste de tous les peuples, parce qu’il est, de tous, le plus ancien­ne­ment ache­vé, le plus spon­ta­né­ment réuni en corps de nation ».

Ce natio­na­lisme, loin de faire de la nation un abso­lu, tend uni­que­ment à conser­ver ce que Péguy appe­lait « le plus beau royaume qui soit sous le ciel ». Il consi­dère d’ailleurs que tout ce qui affai­blit ou dimi­nue la France, atteint chaque Fran­çais dans son par­ti­cu­lier, mais aus­si le genre humain en tant que corps. Au natio­nal, il super­pose l’universel.

3) De la nation à l’universel

« Nous ne fai­sons pas de la nation un Dieu, un abso­lu méta­phy­sique… nous obser­vons que la nation occupe le som­met de la hié­rar­chie des idées poli­tiques. De ces fortes réa­li­tés, c’est la plus forte, voi­là tout ».

Loin de faire de la nation une sorte d’idole, le natio­na­lisme insiste, au contraire, sur son carac­tère contin­gent. Sans la volon­té patiente et tenace de la dynas­tie capé­tienne, il n’y aurait pas eu de nation, car aucun impé­ra­tif de la géo­gra­phie ou de la « race » (pour reprendre les cri­tères qui selon Bar­rès, déter­minent la nais­sance d’une nation –voir Scènes et Doc­trine du Natio­na­lisme)- n’en impo­sait la consti­tu­tion. Maur­ras, loin de don­ner à l’intérêt natio­nal ou même à la patrie une valeur abso­lue et infi­nie, enseigne au contraire à évi­ter de don­ner une telle valeur aux dif­fé­rents prin­cipes qu’une bonne poli­tique com­pose et conci­lie : «  la décen­tra­li­sa­tion n’est pas Dieu’, dit-il d’un de ses prin­cipes qui lui est le plus cher. Ain­si, le sens du rela­tif est essen­tiel à la pen­sée de Maur­ras et son natio­na­lisme ne s’y sous­trait pas. La nation ‘est pour lui que  «  le plus vaste des cercles com­mu­nau­taires qui soient (au tem­po­rel) solides et com­plets ». Si elle n’échappe pas au rela­tif, encore est-elle néces­saire car, ain­si que l’écrivait Péguy, tout éter­nel humain est tenu, est requis de prendre une nais­sance, une ins­crip­tion char­nelle.

Maur­ras condamne donc les idéo­lo­gies tota­li­taires qui divi­nisent l’Etat et la nation, éri­gées en fins der­nières, absor­bant tous les droits publics et pri­vés, qui regardent l’Etat et la nation comme un sys­tème clos se suf­fi­sant à lui-même et récla­mant un véri­table culte supé­rieur à toute loi : c’est à Anti­gone, « la petite légi­ti­miste », contre Créon, vrai tyran et donc vrai anar­chiste, que Maur­ras donne rai­son.

De même Maur­ras dénonce-t-il l’impérialisme car, d’une part, une nation a le droit de mener une vie propre et, d’autre part, « de ce qu’un peuple impose, doc­trine ou méthode à un autre peuple, il ne s’ensuit pas du tout qu’il le rap­proche d’une culture plus géné­rale, plus voi­sine de l’universel. Cela peut arri­ver. Cela n’arrive pas tou­jours ».

Certes, «  pas plus que les hommes, les patries ne sont égales ni les nations ». Au sens où « natio­na­lisme » s’oppose à « cos­mo­po­li­tisme », Maur­ras fait constam­ment sen­tir la hié­rar­chie des valeurs de civi­li­sa­tion. Le génie natio­nal est infi­ni­ment pré­cieux parce qu’il cor­res­pond aux façons qui sont les plus natu­relles et les plus faciles pour l’élever à un type supé­rieur d’humanité. Etre atta­ché à son lan­gage, à ses cou­tumes, aux styles artis­tiques de chez soi, n’est-ce pas la meilleure façon, la meilleure chance de déve­lop­per ses apti­tudes et de les appli­quer  à l’acquisition de dons uni­ver­sels. Sophocle l’Athénien et Sophocle l’universel ne sont pas deux figures contraires qui s’excluent, mais le même per­son­nage. Pour Maur­ras, au bel ins­tant où elle n’a été qu’elle-même, l’Attique fut le genre humain. Rap­pe­lons que le féli­brige de Maur­ras est la racine même de son natio­na­lisme. Celui qui com­prend l’attachement de Maur­ras à la langue et aux autres par­ti­cu­la­ri­tés de sa Pro­vence, la place que tient Mis­tral par­mi ses maîtres, peut sai­sir le rang émi­nent mais ordon­né qu’il donne à la culture fran­çaise dans la civi­li­sa­tion uni­ver­selle. Loin que le natio­na­lisme intel­lec­tuel se pose comme un abso­lu, il se juge lui-même par rap­port à l’humanisme : la civi­li­sa­tion fran­çaise ne vaut que dans la mesure où elle exprime à son tour, dans le monde moderne, la civi­li­sa­tion dont les modèles pré­cé­dents sont don­nés par la tra­di­tion gré­co-latine. Ain­si Maur­ras pou­vait-il dire : «  Je suis de Mar­tigues et de Pro­vence. Je suis de France. Je suis Romain, je suis humain ».

Maur­ras regrette d’ailleurs la fâcheuse dégra­da­tion de l’unité médié­vale. Il y avait jadis une répu­blique chré­tienne éten­due à l’Europe occi­den­tale qui for­mait une sorte d’unité tem­po­relle. Cette uni­té a été bri­sée par Luther. C’est depuis cette rup­ture que la nation est deve­nue le der­nier cercle social sur lequel l’homme puisse se repo­ser. Le monde moderne ne retarde donc pas seule­ment sur  l’Empire romain, mais aus­si sur le Moyen-Age, puisqu’il est moins uni­fié. « Enfin, loin de fusion­ner et de se fédé­rer, les grandes nations modernes vivent dans un état crois­sant d’antagonisme qui suf­fi­rait à mon­trer que l’avenir euro­péen et pla­né­taire appar­tient à l’idée de la défense des nations, nul­le­ment à la concorde cos­mo­po­lite », on dirait aujourd’hui à ce faux « vil­lage pla­né­taire », qui veut enfer­mer les peuples libres sous la loi de fer du mon­dia­lisme.

Quelles que soient les pers­pec­tives, « Nation d’abord ! ». Il faut com­men­cer par conso­li­der notre rem­part. « Pour faire place à cet ave­nir, la France contem­po­raine n’aura point de trop de toutes ses forces, de leur orga­ni­sa­tion la plus pra­tique et la plus vigou­reuse » : la monar­chie. Et la monar­chie, assu­rant natu­rel­le­ment la défense de la nation, ren­dra inutile l’état d’esprit natio­na­liste.

4) La monar­chie est le natio­na­lisme inté­gral

La monar­chie n‘est pas chez Maur­ras affaire de sen­ti­ment ou de loya­lisme : ceux-ci naissent en revanche de sa néces­si­té. La monar­chie  est l’aboutissement de son enquête his­to­rique éclai­rée par la méthode de l’empirisme orga­ni­sa­teur. « Oui ou non, l’institution d’une monar­chie tra­di­tion­nelle, héré­di­taire, anti­par­le­men­taire et décen­tra­li­sée est-elle de salut public ? » telle est la ques­tion que se pose Maur­ras dans le pre­mier livre de l’Enquête sur la Monar­chie.

La monar­chie, c’est d’abord une ins­ti­tu­tion. Comme Maur­ras écri­vait dans L’avenir de l’intelligence : « Seule l’institution, durable à l’infini, fait durer le meilleur de nous. Par elle, l’homme s’éternise : son acte bon se conti­nue, se conso­lide en habi­tudes qui se renou­vellent sans cesse dans les êtres nou­veaux qui ouvrent les yeux à la vie ». Le carac­tère par­ti­cu­lier de cette ins­ti­tu­tion est de s’incarner dans la per­sonne du Roi, dans une famille, dans une race royale. Vla­di­mir Vol­koff a rai­son de rap­pe­ler que la royau­té « se construit sur trois élé­ments : le pou­voir, l’hérédité et le carac­tère sacral… la monar­chie pos­sède un carac­tère fonc­tion­nel, la royau­té méta­phy­sique ». Le Prince Jean dit éga­le­ment qu’avant de pen­ser à ins­tau­rer la monar­chie, il faut res­tau­rer la royau­té dans l’esprit et le cœur des Fran­çais. Pour Maur­ras, du reste, la mis­sion de l’Action fran­çaise est de créer un état d’esprit roya­liste dans le pays.

Tou­te­fois, Maur­ras n’est pas par­ti­san de la monar­chie en soi, mais d’une monar­chie tra­di­tion­nelle, héré­di­taire, anti­par­le­men­taire et décen­tra­li­sée. Si l’un des termes vient à man­quer, on aura sans doute l’institution royale, mais on n’aura pas renoué le fil rom­pu de la consti­tu­tion natu­relle de la nation. Le roya­lisme de Maur­ras se veut scien­ti­fique, conforme à la  « poli­tique natu­relle » et aux prin­cipes de l’empirisme orga­ni­sa­teur. Il se fonde sur les leçons de l’histoire. : « Nous ne croyons pas qu’il y ait deux cri­tères de gou­ver­ne­ment. Nous n’en connais­sons qu’un c’est le ren­de­ment. Un régime se juge comme l’arbre à ses fruits » (A.F. 17 février 1930). Plus encore que le droit divin, le droit de la monar­chie à gou­ver­ner est le fruit de son tra­vail sécu­laire au ser­vice du pays.

V – La monar­chie

1) Une monar­chie tra­di­tion­nelle et héré­di­taire

Il faut reve­nir à la consti­tu­tion réelle de la France, celle que la nature et l’histoire ont choi­sie sans deman­der l’avis fran­çais ; il faut reje­ter toutes les consti­tu­tions arti­fi­cielles, inven­tées de toute pièce depuis 1789 par les déra­ci­nés. Il faut retrou­ver la tra­di­tion, cette tra­di­tion qui est la capi­ta­li­sa­tion et la trans­mis­sion des gains col­lec­tifs, défal­ca­tion faite du pas­sif.

La tra­di­tion est d’ailleurs la condi­tion du pro­grès : l’une com­mande l’autre. Maur­ras se plai­sait à rap­pe­ler : nous sommes hommes de conser­va­tion et de pro­grès. Enten­due dans ce sens, la tra­di­tion est le contraire du conser­va­tisme : la monar­chie tra­di­tion­nelle réfor­me­ra. La monar­chie d’Hugues Capet à Louis XVI s’est constam­ment adap­tée, trans­for­mée selon les besoins et les cir­cons­tances, tout en res­tant fidèle à ses prin­cipes de bases. Cette consta­ta­tion a ame­né Maur­ras à refu­ser de décrire dans le détail le régime monar­chique de l’avenir pour se bor­ner à en déga­ger les lignes de force car ce sont les besoins de la socié­té qui modè­le­ront les ins­ti­tu­tions de la future France monar­chique.

Réfor­mer ne peut être que l’œuvre d’un sou­ve­rain qui suit atten­ti­ve­ment et quo­ti­dien­ne­ment le tra­vail spon­ta­né des forces du pays. La monar­chie est mémoire. Certes, les rois passent, mais l’essentiel sub­siste : la dynas­tie. « Une dynas­tie se conti­nue indé­fi­ni­ment. Elle est la conscience his­to­rique et poli­tique d’une nation. Elle est cette nation, concen­trée en une famille. Sans dynas­tie, point de conti­nui­té poli­tique ni his­to­rique pour un grand peuple ». Ain­si que le décla­rait le Comte de Lur-Saluces dans l’Enquête : « La monar­chie c’est un centre fixe. Je ne sau­rais mieux la com­pa­rer qu’à un de ces pivots qui, sans être immo­biles demeurent à la même place cepen­dant que le reste de leur appa­reil évo­lue. Ce pivot réta­bli, l’ancienne évo­lu­tion régu­lière et heu­reuse pour­ra recom­men­cer ». Tel est d’ailleurs, le sens de « réac­tion d’abord » et de l’invitation faite par le Comte de Cham­bord à la France : « Ensemble et quand vous vou­drez, nous repren­drons le grand mou­ve­ment 1789 ». C’est le retour « à la bifur­ca­tion où l’on s’est trom­pé de che­min,  mais pour reprendre la vraie voir du pro­grès conti­nu et des déve­lop­pe­ments nor­maux, non pour reve­nir en arrière ni retour­ner vers le pas­sé ».

Si tra­di­tion veut dire trans­mis­sion, tra­di­tion et héré­di­té, comme le consta­tait Burke, sont deux notions jumelles. Et Taine écri­vait que le pré­ju­gé héré­di­taire est une sorte de rai­son qui s’ignore. Il a pour source une longue accu­mu­la­tion d’expériences. Or, la trans­mis­sion héré­di­taire dans la famille, par la famille, est la trans­mis­sion par excel­lence. Encore ne s’agit-il pas de l’hérédité phy­sio­lo­gique mais de l’hérédité pro­fes­sion­nelle qui n’est pas celle des rangs et des digni­tés.

C’est une supé­rio­ri­té d’ordre ins­ti­tu­tion­nel que la monar­chie pré­sente sur la répu­blique. Certes, les mino­ri­tés et les régences forment la plaie des monar­chies. Mais on peut atté­nuer ce défaut par une bonne loi de suc­ces­sion et aus­si par le patrio­tisme, par la rai­son des citoyens aux­quels on demande une fois ou deux par siècle un effort sage­ment limi­té à quelques années ? Pour Maur­ras, les démo­crates qui espèrent évi­ter ce défaut en pro­cla­mant la répu­blique, res­semblent à Gri­bouille : « Car pro­cla­mer la répu­blique, c’est pré­ci­sé­ment éta­blir à demeure le mal qu’ils vou­draient éloi­gner. C’est éri­ger en  ins­ti­tu­tion per­ma­nente une période de dan­ger et de crise, c’est rendre la mino­ri­té per­pé­tuelle en offrant la Régence à l’universelle com­pé­ti­tion ! »

2) Le roi serf de la cou­ronne

Si l’hérédité évite avant tout, toute contes­ta­tion du pou­voir, l’hérédité pro­fes­sion­nelle fait que le roi est serf de la cou­ronne.

« Les Fran­çais d’autrefois disaient que leurs rois étaient serfs de la cou­ronne et nos pères vou­laient sans doute dire par là qu’elle pèse au front plus qu’elle n’y brille ». L’hérédité monar­chique assure la meilleure trans­mis­sion de l’héritage parce qu’elle assure la meilleure édu­ca­tion. Sans doute, le dau­phin aura une apti­tude plus ou moins grande à exer­cer le métier de toi. Phy­sio­lo­gi­que­ment, il peut ne pas avoir plus de qua­li­tés, plus d’aptitudes qu’un autre, mais nul ne sera aus­si bien pré­pa­ré que lui au métier de roi parce que fils de roi, éle­vé pour le trône, il lui aura été ensei­gné que le pou­voir est, en pre­mier lieu, pour lui un devoir.

Dans cette légion de monarques, on trouve tout aus­si bien l’Auguste, le Saint, le Pieux, le grand, le Cour­tois ou l’Affable, le Har­di, le Sage et l’Eloquent, le Vic­to­rieux, le Juste, le Bien-Aimé. Mais tous ces géants de la volon­té ont témoi­gné des mêmes qua­li­tés : empi­risme, patience, téna­ci­té, pas­sion du pré car­ré, ver­tus du bien de chez nous, d’un peuple pay­san qui laboure et qui herse. Ain­si, pour le duc de Lévis-Mire­poix, «  pen­dant un mil­lé­naire, une même famille a patiem­ment, inlas­sa­ble­ment appe­lé les autres autour d’elle pour com­po­ser, ensemble, dans la varié­té des ori­gines et des sols, notre grou­pe­ment natio­nal, et des­si­ner sur la terre, la forme glo­rieuse de l’hexagone fran­çais ». Dès le XVIe siècle, le poète por­tu­gais Camoens n’hésitait pas à dire que la France « était le plus beau pays éclai­ré par le soleil ». Au XVIIIe siècle, la France est la nation la plus riche et la plus peu­plée d’Europe. Le ter­ri­toire est à l’abri des assauts de la sol­da­tesque étran­gère. La monar­chie popu­laire a triom­phé de l’humeur jalouse et de l’instinct batailleur des grands féo­daux. La France est la mère des Arts, des Armes et des lois. Voi­là une aven­ture excep­tion­nelle car, avec Michel Déon, « on le sait : il est rare qu’une entre­prise pri­vée sur­vive à la troi­sième géné­ra­tion ». Maur­ras pou­vait donc conclure : « Nous ensei­gnons le  droit de la nation a être gou­ver­née par son chef his­to­rique, bien plus que le droit per­son­nel et dynas­tique de chef, lequel d’ailleurs n’est pas dou­teux. De ce point de vue, l’autorité se conçoit confor­mé­ment à ce qu’elle est : une fonc­tion et une charge ».

Mais le roi est aus­si le fonc­tion­naire de l’intelligence. Ses déci­sions ne sont pas sou­mises au vote. Le vote, qui exprime des forces qui peuvent être en elles-mêmes pen­santes, ne pense pas. Par lui-même il n’est pas une déci­sion, un juge­ment, un acte cohé­rent et moti­vé, tel qu’il l’incarne et le déve­loppe une auto­ri­té consciente, nomi­na­tive, res­pon­sable. Le roi juge en qua­li­té. Il appré­cie les témoi­gnages au lieu de comp­ter les témoins. C’est l’ancienne théo­rie de Bodin du « roi en ses conseils ». Le roi a inté­rêt à savoir la véri­té afin de rendre jus­tice, car son inté­rêt per­son­nel se confond avec celui de la nation. Sa res­pon­sa­bi­li­té assure le res­pect de l’identité de son inté­rêt et de celui de la nation : « la pire sanc­tion… c’est le régi­cide ou la dépo­si­tion ou la chute de la dynas­tie : encore peut-elle être appli­quée le plus ini­que­ment du monde comme, par exemple, à Hen­ri IV ou à Louis XVI. Mais l’idée de cette sanc­tion est assez forte pour éle­ver au-des­sus d’elle-même la moyenne des rois. La conser­va­tion de leur vie, de leur gloire et de leur héri­tage se confond, dans la psy­cho­lo­gie natu­relle des rois avec la conser­va­tion de l’Etat ».

« Pour la plu­part des hommes du XIXe siècle et d’aujourd’hui encore, abso­lu­tisme est syno­nyme de des­po­tisme, de pou­voir capri­cieux et illi­mi­té. C’est abso­lu­ment inexact : pou­voir abso­lu signi­fie, exac­te­ment, pou­voir indé­pen­dant ; la monar­chie fran­çaise était abso­lue dès lors qu’elle ne dépen­dait d’aucune autre auto­ri­té, ni impé­riale, ni par­le­men­taire, ni popu­laire : elle ‘en était pas moins limite, tem­pé­rée par une foule d’institutions sociales et poli­tiques héré­di­taires, cor­po­ra­tives, dont les pou­voirs propres, les pri­vi­lèges (au sens éty­mo­lo­giques : lex pri­va­ta), l’empêchaient de sor­tir de son domaine, de sa fonc­tion ».

Tou­te­fois, si la monar­chie exclut le des­po­tisme, elle recourt par­fois à la dic­ta­ture.

3) Dic­ta­teur et Roi

« Les grandes crises ne se dénouent pas sans dic­ta­ture. Le dic­ta­teur est donc néces­saire. Est-il suf­fi­sant ? L’histoire des grandes dic­ta­tures montre ce qu’il y a en elles d’heur et de mal­heur, le ser­vice qu’elles rendent, la pente qui les entraîne ».

En temps nor­mal, la royau­té rend la dic­ta­ture super­flue, mais « le prince héré­di­taire, pres­sé par cet inté­rêt public dont il est l’organe et la vive repré­sen­ta­tion, est aver­ti de prendre la dic­ta­ture quand les cir­cons­tances l’exigent et de la dépo­ser lorsqu’elles l’y invitent. S’il se dérobe à ces aver­tis­se­ments natu­rels, l’expérience l’en châ­tie et par là même, l’induit à les écou­ter ».

La dic­ta­ture est un mode d’exercice de l’autorité royale dans des cir­cons­tances excep­tion­nelles. « La magis­tra­ture royale est une chose tel­le­ment souple qu’elle ne cesse d’être elle-même lorsqu’elle varie avec le temps et affecte tan­tôt l’aspect pater­nel d’une simple pré­si­dence de ses Conseil ou des Etats de son peuple, tan­tôt l’appareil de la dic­ta­ture directe, tan­tôt la dic­ta­ture indi­recte au moyen d’un ministre de pre­mier plan ». Étant tou­jours au ser­vice de son peuple, la dic­ta­ture royale en parant aux dan­gers, pré­sente en outre cet avan­tage de renou­ve­ler les titres de la monar­chie natio­nale. La dic­ta­ture peut être  utile, mais en géné­ral (selon une for­mule sou­vent employée par Maur­ras) : « Méfiez-vous des dic­ta­tures ».

Il y a la dic­ta­ture courte et col­lec­tive, qua­si­ment ano­nyme, qui « ose tout et, pour tout sau­ver, com­pro­met tout, outre tout, abuse de tout. Elle devient rapi­de­ment tout aus­si odieuse que la pire licence dans les régimes d’extrême liber­té ». Pré­fé­rables sont déjà les dic­ta­tures per­son­nelles et via­gères qui « com­portent plus de modé­ra­tion, parce qu’elles enferment une res­pon­sa­bi­li­té directe et constante, parce que le sou­ci de l’avenir ne peut pas leur être étran­ger… cepen­dant, un seul homme, c’est peu. Une vie d’homme, un cœur d’homme, une tête d’homme, tout cela est bien expo­sé, bien per­méable à la balle, au cou­teau, à la mala­die, à maintes aven­tures ». De toute façon, le pou­voir d’un indi­vi­du est condam­né à périr avec lui. Maur­ras dénonce vio­lem­ment le dic­ta­teur, l’usurpateur, lorsque celui-ci n’agit que dans son inté­rêt per­son­nel, tel Napo­léon. N’étant pas légi­time, l’usurpateur est dépen­dant : il est l’otage d’un par­ti, d’une classe, il ne repré­sente jamais la nation. L’empire a été un gou­ver­ne­ment d’opinion, démo­cra­tique, plé­bis­ci­taire, élec­tif. Le pou­voir, issu du plé­bis­cite, res­te­ra tou­jours dans la dépen­dance des pas­sions popu­laires, sou­vent entre­te­nues ou renou­ve­lées par la guerre : Napo­léon Ier tombe à Water­loo, Napo­léon III à Sedan.

La fai­blesse majeure des dic­ta­tures tient en effet à leur dépen­dance à l’égard de leur opi­nion. Ces régimes doivent tout, ou presque, à la popu­la­ri­té. En ce sens, ils res­semblent aux régimes par­le­men­taires même si ces der­niers s’expriment dif­fé­rem­ment ; « tan­tôt la démo­cra­tie nomme des repré­sen­tants qui font un par­le­ment. Tan­tôt elle n’en nomme qu’un qui fait un césa­risme ».

La mys­tique contre la rai­son : tel est le propre de ces dic­ta­tures qui dépendent d’abord de l’enthousiasme. Elles cherchent à créer une mys­tique, un fana­tisme qui est un état anor­mal de la socié­té. «  Le par­ti hit­lé­rien a su orga­ni­ser autour de ses dieux tout un ensemble de musiques dont s’enivre l’Allemagne. Sans les chants des sec­tions d’assaut, que serait l’hitlérisme » deman­dait Bain­ville ? Ce roman­tisme tel­lu­rique est aus­si étran­ger que pos­sible à l’esprit des Fran­çais. Il n’en reste pas moins que les peuples fana­ti­sés sont des peuples dan­ge­reux.

Lorsque l’enthousiasme cesse, les points d’appui de la dic­ta­ture démo­cra­tique ne peuvent être que le par­ti et l’étatisme, ou la recherche éper­due de la gloire.

Hit­ler comme Mus­so­li­ni se sont appuyés sur un par­ti qui, comme tous les par­tis, ne pou­vait faire pré­va­loir ses volon­tés et ses inté­rêts par­ti­cu­liers. Le dic­ta­teur n’est alors qu’un chef de bande, et non un homme d’Etat au ser­vice de la nation.

L’aventure contre la paix est le plus grave des dan­gers que les dic­ta­teurs peuvent faire naître. Elle est en quelque sorte consub­stan­tielle au césa­risme démo­cra­tique, comme la déma­go­gie l’est au par­le­men­ta­risme : l’un a besoin de l’élection, l’autre de la popu­la­ri­té et de la gloire. La légi­ti­mi­té des dic­ta­tures est liée à leur suc­cès ; elles doivent sans cesse mani­fes­ter leur force pour êtres craintes et obéies : la ten­ta­tion de l’aventure est per­ma­nente. Ici encore, rien de plus étran­ger au natio­na­lisme d’Action Fran­çaise qui est pure­ment défen­sif en vue de conser­ver la paix à l’intérieur comme à l’extérieur.

Seul le Roi peut réel­le­ment l’assurer car « la seule forme ration­nelle et sen­sée de l’autorité est celle qui repose dans une famille… c’est un pou­voir tel­le­ment natu­rel que, com­por­tant la dic­ta­ture et la déte­nant de façon vir­tuelle, le chef qui l’exerce ne s’appelle plus dic­ta­teur : il est roi (com­pre­nons bien le mot : rex, direc­teur et conduc­teur, fonc­tion­naire de l’intelligence) ».

Com­ment alors res­tau­rer la Monar­chie ?

4) Une monar­chie anti­par­le­men­taire et décen­tra­li­sée

His­to­ri­que­ment, le par­le­men­ta­risme, sous sa forme aris­to­cra­tique d’abord, bour­geoi­sie ensuite, a tou­jours été l’adversaire du pou­voir royal. Il a sus­ci­té frondes et révo­lu­tions. Vou­loir conci­lier l’institution par­le­men­taire et le régime monar­chique est donc, dans un pays comme la France, une entre­prise d’avance vouée à l’échec.

« Même cor­ri­gé par un prince, le par­le­men­ta­risme appa­raî­tra tou­jours comme le régime de la com­pé­ti­tion des par­tis, sinon de la guerre civile. Il signi­fie­ra l’oppression des mino­ri­tés. Les chefs du par­le­men­ta­risme ne repré­sen­te­ront jamais que des par­tis, des cote­ries, des riva­li­tés per­son­nelles, des que­relles de clans. » La monar­chie est donc le contraire du par­le­men­ta­risme qui sup­pose des par­tis. Les par­tis divisent, la monar­chie unit : elle ne connaît ni droite, ni gauche. Elle ne connaît que des Fran­çais ? « Le roi de France ne peut être le roi d’un par­ti. Il est l’ennemi des fac­tions. » Le roya­lisme n’existe, comme il doit exis­ter, qu’à l’état d’opinion, de mou­ve­ment : il ne sau­rait, lui-même, être un par­ti.

Mais alors, com­ment assu­rer la repré­sen­ta­tion des inté­rêts par­ti­cu­liers ? Cette repré­sen­ta­tion sera celle du peuple « en ses Etats », qui y défen­dra ses inté­rêts locaux et pro­fes­sion­nels. Ain­si, anti­par­le­men­ta­risme et décen­tra­li­sa­tion sont indis­so­lu­ble­ment liés dans la for­mule maur­ras­sienne : l’autorité en haut, les répu­bliques en bas. La monar­chie est décen­tra­li­sa­trice, le pou­voir royal est, par essence, fédé­ra­tif.

« Il faut bien le remar­quer, la durée de l’ancien régime était due à la décen­tra­li­sa­tion : la féo­da­li­té, les com­munes ensuite, puis les cor­po­ra­tions reli­gieuses, ouvrières et autres, les uni­ver­si­tés, les par­le­ments étaient autant d’organisme qui s’interposaient entre le pou­voir cen­tral et l’individu et pre­naient leur part de res­pon­sa­bi­li­té et de liber­té ».

Régime faible, la répu­blique a été conduite, afin d’asseoir son auto­ri­té, à détruire les pro­vinces et les corps inter­mé­diaires. Seul un roi, un pou­voir stable et héré­di­taire, peut répondre de l’unité de la patrie. La monar­chie, pou­voir fort, mais limi­té au bien com­mun, pour­ra et devra décen­tra­li­ser. C’est d’ailleurs un besoin natu­rel car la France étouffe dans la main de l’Etat. Mais il ne suf­fit pas d’une décen­tra­li­sa­tion ter­ri­to­riale, il faut éga­le­ment une décen­tra­li­sa­tion pro­fes­sion­nelle.

« L’ordre mili­taire excep­té, tous les degrés de tous les ordres de la hié­rar­chie poli­tique, admi­nis­tra­tive, juri­dique et civile doivent être décen­tra­li­sés, c’est-à-dire com­por­ter une cer­taine somme de liber­té (par rap­port au pou­voir), d’autorité (par rap­port au public) et de res­pon­sa­bi­li­té (par rap­port à l’un et à l’autre). Les organes divers et de créa­tion plus ou moins spon­ta­née qui s’échelonneront entre le pou­voir cen­tral et les indi­vi­dus devront fonc­tion­ner sous une sur­veillance plu­tôt que sous une direc­tion et don­ner la mesure de leur uti­li­té et de leur acti­vi­té bien­fai­sante, bien plus par les résul­tats pro­duits que par leur doci­li­té et leur aveugle sou­mis­sions aux cir­cu­laires venues d’en haut. J’estime, pour ma part, que c’est dans cette juste répar­ti­tion des res­pon­sa­bi­li­tés qu’il faut cher­cher la solu­tion du pro­blème de l’alliance, de l’autorité et de la liber­té. »

La créa­tion de ces nou­veaux organes ne devra pas résul­ter de l’improvisation d’un décret, mais doit être l’œuvre des forces vives du pays ren­dues à leur liber­té d’agir de telle sorte que la fonc­tion en vienne d’elle-même à créer l’organe.

Pour sau­ver le Fran­çais de l’état d’isolement auquel l’a réduit l’individualisme révo­lu­tion­naire, il faut mettre à sa dis­po­si­tion une force puis­sante : l’association. « Plus on don­ne­ra aux asso­cia­tions de liber­tés et, par consé­quent, de pou­voir, plus l’initiative de chaque citoyen aura sa chance de se déve­lop­per et de s’aiguiser. » La remarque est du Comte de Cham­bord.

La décen­tra­li­sa­tion orga­nise ain­si autour du pou­voir royal, une repré­sen­ta­tion réelle, vivante, parce que ce ne seront point des indi­vi­dus abs­traits qui seront repré­sen­tés, mais des hommes situés dans leur réa­li­té ; elle crée, éga­le­ment, les contre­poids néces­saires à l’autorité cen­trale. Le roi est alors le chef des répu­bliques, le fédé­ra­teur des inté­rêts par­ti­cu­liers dans le bien com­mun.

Cette théo­rie du natio­na­lisme inté­gral reste cepen­dant jusqu’au bout empreinte d’une cer­taine rela­ti­vi­té : « N’étant pas les char­la­tans de la Monar­chie, comme il y a des char­la­tans de la Démo­cra­tie, nous n’avons ensei­gné que la Monar­chie  détourne par sa seule pré­sence les maux dont la guerre civile ou la guerre étran­gère, les épi­dé­mies phy­siques ou les pestes morales peuvent mena­cer les nations. Ce que nous disons, c’est que, dans les pays qui sont faits comme la France, la Monar­chie héré­di­taire réunit non les meilleures, mais les seules condi­tions de défense contre ces fléaux. »

5) Un com­plot à ciel ouvert

Sans doute, tout mou­ve­ment de contes­ta­tion aus­si radi­cale du régime démo­cra­tique et répu­bli­cain ne peut-il que vou­loir le ren­ver­ser « par tous les moyens, mêmes légaux ».

« L’Action Fran­çaise a tou­jours dit que le gou­ver­ne­ment exis­tant serait très pro­ba­ble­ment ren­ver­sé – comme la plu­part des gou­ver­ne­ments qui l’ont pré­cé­dé – par la force. L’Action Fran­çaise a tou­jours dit que la pré­pa­ra­tion de l’organisation de ce coup de force, comme la consti­tu­tion et la dif­fu­sion de l’état d’esprit qui doit per­mettre au coup de force de réus­sir, étaient des élé­ments essen­tiels et néces­saires de son pro­gramme. Elle en a tou­jours hau­te­ment reven­di­qué la res­pon­sa­bi­li­té. C’est dans la plé­ni­tude des droits et des devoirs qu’un état d’anarchie à peine voi­lé nous confère que, citoyens fran­çais, nous tra­vaillons à jeter à bas la fic­tion légale et consti­tu­tion­nelle qui s’oppose à l’ordre, à la loi et au Roi » (A.F. le 2 décembre 1909).

Tout adhé­rent à la ligue d’Action fran­çaise s’engage « à com­battre le régime répu­bli­cain. La Répu­blique en France est le règne de l’étranger. L’esprit répu­bli­cain désor­ga­nise la défense natio­nale et favo­rise les influences reli­gieuses direc­te­ment hos­tiles au catho­li­cisme tra­di­tion­nel. Il faut rendre à la France un régime qui soit fran­çais. »

CONCLUSION

 Le déses­poir en poli­tique est une sot­tise abso­lue

Ain­si, la théo­rie du natio­na­lisme inté­gral pré­sente une vue glo­bale de la poli­tique. La doc­trine mau­ras­sienne débouche sur un huma­nisme radi­ca­le­ment dif­fé­rent de celui des idéo­lo­gies libé­rales ou socia­listes, pour ne prendre en consi­dé­ra­tion que l’homme situé dans son milieu natu­rel. Certes, Maur­ras n’a pen­sé la solu­tion monar­chique que dans le cadre fran­çais, puisque c’est dans la nature du peuple qu’il faut cher­cher et décou­vrir sa consti­tu­tion ; mais les prin­cipes de poli­tique natu­relle et la méthode de l’empirisme orga­ni­sa­teur ont une por­tée uni­ver­selle.

Nous avons, déli­bé­ré­ment, écar­té toutes les impli­ca­tions poli­tiques de cette doc­trine pour mettre l’ac­cent sur sa logique pro­fonde car Maur­ras se range par­mi les théo­ri­ciens qui font de la poli­tique une  science.

Certes, « rien n’est fait aujourd’­hui », mais si  « rien n’est fait aujourd’­hui, tout sera fait demain ! Il ne reste plus au Fran­çais conscient que d’a­gir pour que sa volon­té soit faite et non une autre : non celle de l’o­li­gar­chie, non celle de l’é­tran­ger. Reste le rude effort d’action pra­tique et réelle, celui qui a vou­lu main­te­nir en fait une France, lui gar­der son bien, la sau­ver de son mal, résoudre au pas­sage ses crises ; c’est un ser­vice trop ancien et trop fier de lui-même pour que l’œuvre amor­cée en soit inter­rom­pue ni ralen­tie. »