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La Voie héroïque (III)

Par Michel Michel

Méta­phy­sique de la guerre sainte

Il reste à sai­sir les rai­sons méta­phy­siques qui jus­ti­fient qu’on puisse pré­sen­ter à l’homme ‑ou à cer­tains d’entre eux- cette vio­lence externe et interne comme une situa­tion néces­saire, dans laquelle il aura à réa­li­ser au moins en par­tie sa vocation.

« Le sort de l’homme sur cette terre est celui du sol­dat” recon­naît Job dans le livre de la Bible qui lui est consa­cré. C’est donc l’é­tat-même de l’homme que d’être jeté dans ce monde comme dans un champ de bataille ; non pas par un absurde acci­dent, mais par une néces­si­té dont il lui faut décou­vrir le sens, car toute réa­li­té fon­da­men­tale a sa pro­vi­den­tielle rai­son d’être, y com­pris la souf­france et la guerre, ce qu’a­vait par­fai­te­ment sai­si Joseph de Maistre.

D’ailleurs, le Catho­li­cisme défi­nit l’E­glise dans ce monde comme « Eglise mili­tante », pour la dis­tin­guer de « l‘Eglise souf­frante”, celle du pur­ga­toire, ou de « l’E­glise triom­phante »”, au Ciel.

Depuis la fin de l’Age d’or, depuis la chute du jar­din d’E­den, depuis la grande pré­va­ri­ca­tion, notre nature per­ver­tie, le péché ori­gi­nel nous incline indi­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment au mal. L’homme est en lutte contre lui-même, parce qu’il ne coïn­cide plus avec lui-même. Néces­sai­re­ment, un cli­vage nous divise et sépare ce que nous sommes, et ce que nous nous sou­ve­nons d’a­voir été et aspi­rons à être, et que d’un cer­tain point de vue nous sommes encore.

Et l’His­toire ‑le temps disait un théo­lo­gien est la patience de Dieu- l’His­toire nous est don­née comme épreuve pour vivre cette ten­sion, et mener ce combat.

Aban­don­nons donc l’illu­sion de pou­voir tra­ver­ser cette vie à l’a­bri du com­bat ; le plus ver­tueux des hommes n’y par­vien­drait pas. Citons à ce pro­pos ce texte du moine ano­nyme anglais du XIVe siècle, tiré de son œuvre “Le nuage d’inconnaissance” :

« En action, donc, et à l’oeuvre sur le champ ; et prends et sup­porte en toute humi­li­té, le cha­grin et la peine, s’il se trou­vait que tu ne puisses, par ces moyens, triom­pher aus­si­tôt. Car c’est en véri­té un pur­ga­toire ; et une fois que la peine sera faite et pas­sée tout entière, et quand par Dieu ces moyens te seront don­nés, et par la grâce entrés dans tes habi­tudes : alors il ne fait aucun doute pour moi que tu seras puri­fié non seule­ment du péché, mais aus­si de la peine du péché. J’en­tends bien : de la peine par­ti­cu­lière atta­chée à tes péchés per­son­nels et déjà com­mis, et non pas de la peine du péché ori­gi­nel. Car celle-là pèse­ra sur toi jus­qu’au jour de ta mort, actif autant que tu le sois. Car de ce péché ori­gi­nel vont naître chaque jour de frais et nou­veaux appels de péché, les­quels il te fau­dra chaque jour abattre et com­battre tou­jours et tran­cher à coups ter­ribles de l’é­pée double et acé­rée de la dis­cré­tion. À quoi tu pour­ras voir et apprendre qu’il n’y a point de quiète sécu­ri­té, ni non plus aucun vrai repos en cette vie. »

Ce monde, celui de l’é­tat post-ada­mique, est le monde de la dua­li­té. Aus­si, la nos­tal­gie de l’u­ni­té dont cha­cun a le sou­ve­nir comme d’un état per­du auquel il aspire, cette intui­tion ne doit pas nous faire perdre de vue que l’é­co­no­mie actuelle de notre réa­li­sa­tion est pla­cée sous le signe de la dualité.

C’est pour­quoi, la Tra­di­tion juive n’hé­site pas à pro­cla­mer ce para­doxe : « au sein de la Créa­tion, l’u­ni­té est prin­cipe de malé­dic­tion, et la dua­li­té prin­cipe de béné­dic­tion” (Bere­shit Rab­ba F‑14).

Ce à quoi Pas­cal fait écho en affir­mant (Pen­sées n°498) : « la plus cruelle guerre que Dieu puisse faire aux hommes en cette vie, est de les lais­ser sans cette guerre qu’Il est venu apporter”.

Dans son étude sur les armes sym­bo­liques, (“Sym­boles de la science sacrée” p.170 – 174) René Gué­non observe le carac­tère récur­rent des deux tran­chants de l’é­pée, de la double hache, du mar­teau de Thor, du maillet, ou des flèches à deux pointes qui ren­voient sans doute au pou­voir de pro­duc­tion et de des­truc­tion, à la lutte exté­rieure et inté­rieure, aux prin­cipes com­plé­men­taires du Yin et du Yang, à solve et coa­gu­la, aux deux phases de l’as­pir et de l’ex­pir uni­ver­sels, mais plus géné­ra­le­ment encore, à la condi­tion duelle de la mani­fes­ta­tion dans laquelle l’hu­ma­ni­té est jetée. Condi­tion que l’homme peut sans doute (comme le moine) dépas­ser en se reliant au Prin­cipe trans­cen­dant unique, mais dont la néga­tion est à la source de toutes les uto­pies tota­li­taires modernes.

  • Pax in bello

Car l’an­ta­go­nisme est la loi néces­saire de ce monde, et la flèche ne s’en­vole que par le jeu de forces qui opposent la corde et le bois de l’arc.

Tous les contes nous disent que le dra­gon qui semble s’op­po­ser à la marche du preux che­va­lier vers son but ‑le tré­sor, la belle ou le Saint Graal- ce dra­gon, l’obs­tacle appa­rent est en réa­li­té le che­min qui conduit au but.

Certes, d’un cer­tain point de vue, ces temps d’a­près la Chute sont mau­vais, et tant de chutes ont suc­cé­dé à celle de notre père Adam : celle du pre­mier meurtre d’A­bel par Caïn, celle des géants fils des anges et des filles des hommes, celle de Babel qui vit la fin d’un lan­gage com­mun entre les hommes, celle de Sodome et Gomorrhe, celle de la fin de la pro­phé­tie au sein du peuple élu, et tant d’autres.

« L’his­toire prouve mal­heu­reu­se­ment que la guerre est l’état habi­tuel du genre humain dans un cer­tain sens, c’est à dire que le sang humain doit cou­ler sans inter­rup­tion sur le globeici où là ; et que la paixpour chaque nation, n’est qu’un répit »[1]. Joseph de Maistre (« Consi­dé­ra­tions sur la France » 1796)

Toutes les Tra­di­tions parlent de ce temps comme l’âge sombre, l’âge de fer, l’âge du loup, le Kali-Yuga, le temps de Kali la déesse des­truc­trice, celui des “der­niers temps” dont parle la Bible…

Mais il ne faut pas se plaindre d’être plon­gés dans ce temps d’en­du­rance, celui des com­bats difficiles.

D’abord parce que :« La guerre est donc divine en elle-mêmepuisque c’est une loi du monde ».( Joseph de Maistre 1821 « Les Soi­rées de Saint-Pétersbourg » ).

Ensuite parce que l’a­van­tage des temps dif­fi­ciles est de ne don­ner aucune illu­sion sur la nature du temps et de ce monde. D’autre part notre pré­sence, ici et main­te­nant, ne peut être aus­si que pro­vi­den­tielle puis­qu’il n’a pas plu à la Pro­vi­dence de nous pla­cer ailleurs. Remer­cions-La, ser­vi­teurs inutiles, de l’hon­neur qu’Elle nous fait : c’est aux endroits les plus dan­ge­reux de la bataille que sont pla­cés les corps d’é­lite ; il n’y a pas à rêver d’être ailleurs, mais à tenir notre place, au cré­neau qui nous a été octroyé.

Puisque cet état de guerre est néces­saire, il faut donc bien y éta­blir sa demeure ; si telle est la volon­té divine, nous devons bien pou­voir y trou­ver notre Paix. Pour une pen­sée myope, le com­bat exclut la paix ; et pour­tant ne doit-on pas tou­jours, pour recou­vrer la paix, mener une guerre au chaos ?

« La paix, nous l’au­rons au bout de nos lances ! » s’é­criait Jeanne d’Arc. La paix ne sau­rait être dans ce monde ni un droit, ni un acquis mais une conquête tou­jours à reprendre.

Dès lors se pose cette ques­tion qui est au centre de l’i­ni­tia­tion che­va­le­resque : est-il pos­sible de trou­ver son centre au milieu des ten­sions, d’être stable dans la bataille ? Est-il pos­sible de “che­vau­cher le tigre” sans être dévo­ré ? (cf. J. Evo­la) Oui, peut-être, si l’on connaît la vraie nature de cette guerre sainte qui est  actua­li­sa­tion des grands com­bats cos­mo­go­niques et escha­to­lo­giques, ceux des dieux et des titans, des anges et des démons, que tous les mythes fon­da­teurs placent à l’o­ri­gine et à la fin de la Création.

Car c’est au ciel même, où s’illustre le Deus Sabaoth, le Dieu des armées célestes, que s’en­ra­cine le modèle arché­ty­pal de la chevalerie.

Alors on com­pren­dra que l’his­toire des hommes et l’his­toire de la che­va­le­rie ne font qu’un, ou comme l’é­crit Gérard de Sor­val : “l’his­toire du monde com­mence par la lutte des milices célestes contre les légions infer­nales, elle se pour­suit par la garde vigi­lante d’un archange à l’é­pée flam­boyante à l’en­trée du para­dis per­du, et elle s’a­chève pour toute âme, par la ren­contre à sa mort, de l’ar­change, tenant la balance et l’é­pée du juge­ment. » (p.28 “Tra­vaux de Vil­lard de Hon­ne­court” n°16).

La guerre sainte comme l’autre, celle qui ne l’est pas, dure­ra autant que dure­ra l’His­toire de la mani­fes­ta­tion du monde ; mais comme le monde a une fin – c’est à dire pro­ba­ble­ment un achè­ve­ment et de toute façon, une fina­li­té – la guerre aus­si fini­ra ; et la voie héroïque n’est qu’une voie transitoire.

« En ce monde, vous faites l’ex­pé­rience de l’ad­ver­si­té, mais soyez pleins d’as­su­rance, j’ai vain­cu le monde » dit le Christ (Jean XVI 33). L’ex­pé­rience de l’ad­ver­si­té est une phase néces­saire mais non ultime. C’est pour­quoi, le chris­tia­nisme, comme toute ortho­doxie tra­di­tion­nelle, subor­donne le tem­po­rel au spi­ri­tuel, et l’ac­tion à la contem­pla­tion, Léa à Rachel (cf. la note de René Gué­non sur les deux femmes de Jacob p.117 – 118 in “Auto­ri­té spi­ri­tuelle et pou­voir tem­po­rel”) et Marthe à Marie.

« Marthe, Marthe, dit le Christ, tu t’in­quiètes et tu t’a­gites pour bien des choses, alors qu’il n’est besoin que d’une seule. C’est Marie qui a choi­si la meilleure part : elle ne lui sera pas enle­vée » (Luc 10 41 – 42)

Mais pour autant Marthe n’est pas tota­le­ment pri­vée des secours de la Providence.

  • L’héroïsme divin

Dans ce contexte, la venue du Mes­sie se pro­duit bien « à la fin des Temps ». Non pas comme nous l’in­si­nue une caté­chèse anti-tra­di­tion­nelle issue des spé­cu­la­tions pro­gres­sistes de Joa­chim de Flore quand les hommes furent assez « évo­lués » pour sai­sir la por­tée du mes­sage chré­tien ; mais au contraire dans les bas-fonds de l’hu­ma­ni­té déchue. La litur­gie situe la nais­sance du Sau­veur au sol­stice d’hi­ver, à mi-nuit de la nuit la plus longue…

Sans cette pers­pec­tive his­to­rique ou l’hé­roïsme du Dieu incar­né est plus fort que l’in­fi­dé­li­té des hommes, l’in­té­rêt du chris­tia­nisme pour le « Pauvre », la bre­bis éga­rée, le fils pro­digue, le borgne, le boi­teux, le per­cep­teur, le pécheur, le cri­mi­nel jus­te­ment condam­né à mort, c’est-à-dire pour ce qui reste de l’homme le plus déqua­li­fié — sans cette pers­pec­tive, cette « pré­fé­rence pour les pauvres » est incom­pré­hen­sible, ou plu­tôt relève d’une per­ver­sion des valeurs que Nietzsche a jus­te­ment fus­ti­gée. Si elle n’est pas une façon de per­mettre que se révèle, par le geste héroïque du Sau­veur, la ruse et la force abso­lue de la Trans­cen­dance, la misère humaine n’a aucun inté­rêt. Et la com­plai­sance pour elle relève d’un misé­ra­bi­lisme morbide.

La « jus­ti­fi­ca­tion » pos­sible de la misère de l’homme, c’est de glo­ri­fier la Toute-puis­sance de Dieu et l’héroïsme de Jésus Christ. « Je me van­te­rai sur­tout de mes fai­blesses afin que repose sur moi la puis­sance du Christ » (saint Paul, Corin­thiens, XII, 9).

  • L’Espérance et les espoirs

L’In­car­na­tion et la Rédemp­tion inau­gurent un temps para­doxal, car en un sens depuis la Résur­rec­tion du Christ tout est joué : la porte du Ciel est ouverte, spi­ri­tuel­le­ment la vic­toire est acquise.

Mais d’un autre côté, visi­ble­ment, la Jéru­sa­lem céleste n’est pas encore des­cen­due, les loups conti­nuent à dévo­rer les agneaux et l’en­tro­pie, le désordre, conti­nuent leur course à l’abîme.

C’est le temps de la Foi, la paren­thèse ou le salut est déjà là mais encore invi­sible, sinon à tra­vers le témoi­gnage des mar­tyrs, des héros et des saints.

C’est le temps de la Patience de Dieu, le temps de l’épreuve des hommes ou le « bon grain » pousse avec « l’i­vraie » (Mathieu, XIII, 25).

La per­ver­sion serait de négli­ger le Vrai Remède Sur­na­tu­rel qu’est le Christ et de se glo­ri­fier de l’é­vo­lu­tion natu­relle de l’E­glise en le pré­sen­tant comme en « pro­grès ». Car, tout « pro­grès » venant de l’Hu­ma­ni­té n’est que celui des pro­thèses que l’homme se construit au fur et à mesure qu’il perd ses facultés.

Certes la pro­thèse n’est pas le mal, elle témoigne de notre infir­mi­té. Encore pour­rait-on prendre en consi­dé­ra­tion les réflexions d’Hei­deg­ger sur la volon­té de puis­sance qui « anime » le pro­grès de la tech­nique d’un mou­ve­ment ver­ti­gi­neux qu’au­cune puis­sance humaine ne par­vient à contrô­ler. L’im­puis­sance des légis­la­teurs à l’é­gard de la tech­nique bio­gé­né­tique est tout à fait exem­plaire de l’in­ca­pa­ci­té des hommes à maî­tri­ser les méca­nismes qu’ils ont mis en mouvement.

Il est clair que sous cet éclai­rage, il ne faut espé­rer d’autre issue à cette ten­sion que celle de la Jéru­sa­lem céleste. La seule issue à (la chute dans) l’His­toire est l’A­po­ca­lypse, c’est-à-dire la Révé­la­tion du sens de cette his­toire dans sa fin et son dépassement.

Toutes les tra­di­tions l’af­firment, cette Révé­la­tion vien­dra quand l’homme sera tom­bé au plus bas de sa déré­lic­tion ; et non pas comme nous le serinent nos curés quand, en retrous­sant ses manches, l’Hu­ma­ni­té aura bâti « un monde plus juste et plus fra­ter­nel ». La Jéru­sa­lem céleste « des­cend du Ciel », elle n’est pas œuvre humaine.

Les hommes ne peuvent que bâtir des Temples repro­dui­sant la créa­tion et pré­fi­gu­rant le der­nier Temple, celui de l’A­gneau immo­lé. Mais ces Temples pré­caires, ces bulles d’ordre dans un uni­vers de la chute, sont eux aus­si des­ti­nés à pas­ser. Un cer­tain pes­si­misme sur nos œuvres est la seule façon d’é­vi­ter l’al­ter­nance cyclo­thy­mique des illu­sions et des désespoirs.

Faut-il pour autant renon­cer à agir parce que les temps seraient mau­vais ? Par­mi ces voca­tions, cer­tains sont appe­lés à la contem­pla­tion, d’autres cer­tai­ne­ment à témoi­gner de la véri­té par l’ac­tion et le com­bat. Certes la fonc­tion de ksha­triya (guer­rier) est subor­don­née à celle du brah­mane (clerc contem­pla­tif), comme celle de Marthe l’est à celle de Marie, mais pour main­te­nir l’ordre du monde — même à tra­vers la chute — cette fonc­tion est irremplaçable.

D’ailleurs, que nous soyons situés à la fin du kâli-yuga, dans le temps le plus sombre de l’âge de fer, ne nous relève en rien de nos devoirs d’é­tat. Si les che­va­liers ne guer­roient pas, qui pro­tè­ge­ra la veuve et l’or­phe­lin ? Nous avons des devoirs vis-à-vis de notre cité ; et plus elle est à mal, plus nous avons de devoirs vis-à-vis d’elle, c’est-à-dire vis-à-vis des nôtres et de nous-mêmes.

Nos « chances » — chance est un bien mau­vais mot — de par­ve­nir à réta­blir une socié­té éthique, com­mu­nau­taire, hié­rar­chique, catho­lique et royale dans la post-moder­ni­té sont minces, pen­se­ront les « mar­chands » qui cal­culent… Mais nous avons pour­tant les mêmes devoirs qu’une mère de famille qui cui­sine avec ce qu’elle a ; même en temps de disette il faut quand même nour­rir sa famille.

La cité est de cet ordre, et il faut en tout temps prendre par­ti pour le moindre mal, com­battre pour ces biens rela­tifs en gar­dant en conscience qu’ils sont les sym­boles hié­ro­pha­niques du Sou­ve­rain Bien. Et ces biens rela­tifs ne sont pas rien !

Et même si, au plan tem­po­rel, tout espoir nous était ôté, notre devoir d’é­tat res­te­rait le même et nous ne pour­rions sans déchoir être réduit à l’état « d’individus » c’est-à-dire mettre la lumière sous le bois­seau[2].  Que seraient des guer­riers qui n’ac­cep­te­raient de com­battre que dans des condi­tions de bon confort pour une vic­toire tem­po­relle cer­taine ? (Je dis « vic­toire tem­po­relle » car la vic­toire spi­ri­tuelle, elle, est cer­taine puisque déjà acquise…)

Les cré­neaux sur les­quels nous sommes pla­cés sont sans doute périlleux ; mais nous y avons été pla­cés pro­vi­den­tiel­le­ment. Pou­vons-nous refu­ser d’y combattre ?

D’ailleurs, qui peut nous reti­rer cet espoir de socié­té tra­di­tion­nelle quand nous avons vu en plein âge de fer s’é­pa­nouir le miracle médié­val de la chré­tien­té, avec saint Ber­nard, les cathé­drales et le roi très chré­tien ? Jeanne d’Arc est pos­sible puisque Jeanne d’Arc s’est déjà manifestée.

Sans doute rien au tem­po­rel n’est jamais défi­ni­ti­ve­ment acquis ; et les Temples que les hommes construisent sont des­ti­nés à être détruits. La cathé­drale de Reims sera détruite un jour, d’une façon ou d’une autre, mais nous l’a­vons bâtie en plein kâli-yuga et nous en jouis­sons encore et rien ne nous dis­pense de la restaurer.

Mais la pas­to­rale de nos curés qui prêchent exclu­si­ve­ment l’Amour et le Bon­heur pro­mis à l’Eglise triom­phante alors que nous nous débat­tons dans le com­bat, celui de l’Eglise mili­tante, cette pas­to­rale ne cor­res­pond en rien à ce que vivent les fidèles. Elle prend le gout, par­fois écœu­rant, des confi­tures trop sucrées. La veille de la bataille, ce sont les enne­mis qui, pour décou­ra­ger les troupes, font de la pro­pa­gande sur la dou­ceur du foyer ou le désir de repos. Ne serait-il pas plus per­ti­nent de prê­cher avec Saint Paul de cou­rir “avec endu­rance l’épreuve qui nous est pro­po­sée” ? (lettre aux Hébreux XII- 1/4).


[1] La guerre est dans le monde et comme l’Eglise mili­tante est dans le monde. Jésus com­pare l’Eglise à un filet de pêche où à la fin, les bons pois­sons sont sépa­rés des mau­vais ; Dans la para­bole, il l’évoque comme un champ où le bon grain et l’ivraie poussent ensemble et ne seront triés qu’à la mois­son. Rêver d’une Eglise en paix est une illusion.

[2] “Nous bâtis­sons l’arche nou­velle, catho­lique, clas­sique, hié­rar­chique, humaine, où les idées ne seront plus des mots en l’air, ni les ins­ti­tu­tions des leurres incon­sis­tants, ni les lois des bri­gan­dages, les admi­nis­tra­tions des pille­ries et des gabe­gies, où revi­vra ce qui mérite de revivre, en bas les répu­bliques, en haut la royau­té et par-delà tous les espaces, la Papau­té ! Même si cet opti­misme était en défaut et si, comme je ne crois pas tout à fait absurde de le redou­ter, si la démo­cra­tie était deve­nue irré­sis­tible, c’est le mal, c’est la mort qui devaient l’emporter,  et qu’elle ait eu pour fonc­tion his­to­rique de fer­mer l’histoire et de finir le monde, même en ce cas apo­ca­lyp­tique, il faut que cette arche fran­co-catho­lique soit construite et mise à l’eau face au triomphe du Pire et des pires. Elle attes­te­ra dans la cor­rup­tion uni­ver­selle, une pri­mau­té invin­cible de l’Ordre et du Bien. Ce qu’il y a de beau et de bon dans l’homme ne se sera pas lais­sé faire. Cette âme du bien l’aura empor­té, tout de même, à sa manière, et per­sis­tant dans la perte généale elle aura fait son salut moral et peut-être l’autre. Je dis peut-être, parce que je ne fais pas de méta­phy­sique et m’arrête au bord du mythe ten­ta­teur, mais non sans foi dans la vraie colombe, comme au vrai brin d’olivier, en avant de tous les déluges” (Charles Maur­ras “Lettres de pri­son” Flam­ma­rion 1958)