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L’A­frique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone conti­nue à tirer l’é­co­no­mie afri­caine (par­tie 2)

Par Ilyes Zouari

Pré­sident du CERMF (Centre d’é­tude et de réflexion sur le Monde francophone)

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Une acti­vi­té glo­bale en forte baisse en Afrique de l’Est francophone

La crois­sance glo­bale de cette par­tie du conti­nent a connu une baisse par­ti­cu­liè­re­ment forte, pas­sant d’en­vi­ron 4 % par an (3,8 % en 2019) à ‑7,6 % en 2020. Ce ralen­tis­se­ment bru­tal de l’ac­ti­vi­té s’ex­plique par l’im­por­tance du sec­teur tou­ris­tique dans la moi­tié des six pays de la région, et en par­ti­cu­lier à Mau­rice et aux Sey­chelles dont le PIB a chu­té, res­pec­ti­ve­ment, de 12,9 % et de 15,9 %, suite à l’ef­fon­dre­ment du tou­risme inter­na­tio­nal. Pour sa part, Mada­gas­car, plus grand pays de la région, a enre­gis­tré une baisse assez impor­tante de 4,2 % de son PIB (après une crois­sance posi­tive de 4,8 % un an plus tôt). 

De leur côté, les pays non dépen­dants du tou­risme ont été ceux ayant réa­li­sé les moins mau­vaises per­for­mances. Dji­bou­ti a ain­si connu une crois­sance néga­tive de ‑1,0 % en 2020, et qui pour­rait rebon­dir à 7,1 % en 2021 pour retrou­ver son niveau des années pré­cé­dentes. En effet, le pays avait réa­li­sé une pro­gres­sion annuelle moyenne de 7,1 % éga­le­ment sur la période de six années allant de 2014 à 2019, et ce, en tirant pro­fit de sa situa­tion géo­gra­phique stra­té­gique qui lui per­met de deve­nir pro­gres­si­ve­ment une plaque tour­nante du com­merce inter­na­tio­nal, grâce notam­ment à des inves­tis­se­ments mas­sifs en pro­ve­nance de Chine. Pour­tant, seule une dizaine d’en­tre­prises fran­çaises sont implan­tées dans ce pays, avec lequel la com­pa­gnie aérienne Air France n’as­sure qu’un seul et unique vol heb­do­ma­daire direct avec Paris. Contraste sai­sis­sant avec les sept vols directs assu­rés par Tur­kish Air­lines en direc­tion d’Is­tan­bul, ou encore avec les trois liai­sons assu­rées par le groupe Emi­rates vers Dubaï.

Cette faible pré­sence éco­no­mique de la France à Dji­bou­ti, tout comme en RDC, pre­mier pays fran­co­phone du monde et pour lequel l’hexa­gone n’est que le 11e four­nis­seur et le 24e client (ne pesant que pour moins de 2 % du com­merce exté­rieur annuel du pays, contre envi­ron 30 % pour la Chine, impor­ta­tions et expor­ta­tions confon­dues), en dit long sur la mécon­nais­sance dont souffrent nombre d’ac­teurs éco­no­miques tri­co­lores au sujet du monde fran­co­phone, et ce, … au plus grand béné­fice d’autres puissances.

Enfin, le Burun­di et les Comores ont res­pec­ti­ve­ment enre­gis­tré des taux de crois­sance de 0,3 % et de ‑1,4 %. La varia­tion légè­re­ment posi­tive affi­chée par le Burun­di s’ex­pli­quant prin­ci­pa­le­ment par le très faible niveau de déve­lop­pe­ment du pays, qui se classe par­mi les cinq pays les plus pauvres du conti­nent (avec notam­ment le Mala­wi et le Sou­dan du Sud, qui font éga­le­ment par­tie de la mino­ri­té de pays ayant réa­li­sé une crois­sance posi­tive en 2020). 

Un endet­te­ment glo­ba­le­ment maî­tri­sé en Afrique sub­sa­ha­rienne francophone

La dette publique a glo­ba­le­ment été maî­tri­sée en Afrique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone, qui demeure, et de plus en plus, la par­tie la moins endet­tée du conti­nent. En 2020, et au niveau de l’en­semble de l’A­frique sub­sa­ha­rienne, 10 des 28 pays ayant obser­vé une hausse supé­rieure à cinq points de pour­cen­tage du poids de la dette par rap­port au PIB sont fran­co­phones (soit moins de la moi­tié des pays fran­co­phones, même en y incluant les Sey­chelles), et 5 des 14 pays ayant connu une hausse supé­rieure à dix points sont fran­co­phones (Sey­chelles inclus). 

Par­mi les 10 pays les plus endet­tés d’A­frique sub­sa­ha­rienne (et éga­le­ment du conti­nent) au terme de l’an­née 2020, trois sont fran­co­phones, dont les Sey­chelles et Mau­rice. Le Congo-Braz­za­ville, pays fran­co­phone le plus endet­té, n’ar­rive qu’à la sep­tième place au niveau sub­sa­ha­rien comme au niveau conti­nen­tal. Le Congo fai­sant par­tie des cinq pays fran­co­phones sub­sa­ha­riens ayant connu la hausse la plus impor­tante de leur niveau d’en­det­te­ment en 2020, avec deux autres pays pétro­liers d’A­frique cen­trale (le Gabon et la Gui­née équa­to­riale), les Sey­chelles (extrê­me­ment dépen­dants du tou­risme) et la Gui­née (très dépen­dante des indus­tries minières).

Si trois des pays de la zone Cemac ont connu une impor­tante aug­men­ta­tion de leur endet­te­ment, les autres pays de cette même zone moné­taire, comme le Came­roun, sont à l’in­verse par­ve­nus à en assu­rer la sta­bi­li­té, à l’ins­tar de la qua­si-tota­li­té des pays fran­co­phones de la zone UEMOA, qui a été, là aus­si, la zone la plus stable du conti­nent. En effet, et selon les esti­ma­tions du FMI, l’UE­MOA est l’en­semble ayant connu la plus faible hausse de son endet­te­ment au cours de l’an­née 2020, avec une aug­men­ta­tion glo­bale de seule­ment 3,4 points (pas­sant de 45,0 % à 48,4 %). Dans cet espace, seul un des sept pays fran­co­phones membres a vu son niveau d’en­det­te­ment croître de plus de cinq points de pour­cen­tage, à savoir le Niger (+ 6,3 points, soit une hausse modé­ré­ment forte). Pour sa part, le Séné­gal est le pays ayant connu la varia­tion la plus légère (+1,3 point). 

Pour l’en­semble de l’A­frique de l’Ouest, aucun des cinq pays le plus endet­tés n’est fran­co­phone (le Togo n’ar­ri­vant qu’à la sixième posi­tion), et aucun des quatre pays ayant connu une hausse supé­rieure à dix points de leur niveau d’en­det­te­ment en 2020 ne fait par­tie de la zone UEMOA (le Gha­na, la Gui­née, la Gui­née-Bis­sau et le Cap-Vert). Par­mi ces quatre pays, le Gha­na a connu une hausse assez bru­tale de sa dette publique, dont le niveau est pas­sé de 62,8 % à 76,7 % du PIB, soit près du double de celui de la Côte d’I­voire voi­sine (41,7 %, contre 37,9 % en 2019). Le Gha­na a donc désor­mais un endet­te­ment à peu près aus­si impor­tant que celui de l’A­frique du Sud, dont la dette publique a éga­le­ment connu une très forte hausse, pas­sant de 62,2 % à 78,8 % et rap­pro­chant ain­si le pays de la liste des dix pays les plus endet­tés du conti­nent (14e). Par­mi ces dix pays, six font par­tie de ceux ayant connu la plus forte aug­men­ta­tion de leur dette publique en 2020, alors même qu’ils fai­saient déjà par­tie des dix pays le plus endet­tés un an plus tôt (le Sou­dan, le Cap-Vert, le Mozam­bique, l’An­go­la, la Zam­bie et le Congo). Arri­vant une nou­velle fois en tête du clas­se­ment des pays les plus endet­tés, le Sou­dan conti­nue à tra­ver­ser une grave crise éco­no­mique et finan­cière. Une situa­tion qui n’est pas sans consé­quences, et qui est pro­ba­ble­ment, entre autres, à l’o­ri­gine de deux déci­sions majeures ayant mar­qué la poli­tique étran­gère du pays au cours de l’an­née 2020, et pas­sées rela­ti­ve­ment inaper­çues, à savoir la conclu­sion d’un accord avec la Rus­sie pour l’ins­tal­la­tion pro­chaine d’une base mili­taire, et l’é­ta­blis­se­ment de rela­tions diplo­ma­tiques avec Israël en vue d’un rap­pro­che­ment avec les États-Unis. Deux déci­sions fai­sant du Sou­dan le pre­mier pays afri­cain à abri­ter une base mili­taire russe, ain­si que le pre­mier pays ara­bo-afri­cain non fron­ta­lier à nouer des rela­tions diplo­ma­tiques avec l’É­tat hébreu.

Glo­ba­le­ment, l’A­frique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone demeure donc la par­tie la moins endet­tée du conti­nent, tout en creu­sant l’é­cart un an après le déclen­che­ment de la pan­dé­mie. Début 2021, le taux d’en­det­te­ment glo­bal de cet ensemble com­po­sé de 22 pays s’é­ta­blit à 47,7 % du PIB, en hausse de 4,1 points sur un an (57,3 % pour l’en­semble de l’A­frique fran­co­phone, Magh­reb inclus). Un niveau lar­ge­ment infé­rieur à celui de la majo­ri­té des pays déve­lop­pés. Pour le reste de l’A­frique sub­sa­ha­rienne, le taux se situe à 64,3 %, en hausse de 8,3 points (69,1 % pour l’en­semble de l’A­frique non fran­co­phone). Un an plus tôt, l’é­cart entre l’A­frique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone et le reste de l’A­frique sub­sa­ha­rienne était déjà de 12,4 points (et de 11,1 points entre l’en­semble de l’A­frique fran­co­phone et le reste du continent).

Un rebond atten­du dans un contexte inter­na­tio­nal et afri­cain plus favo­rable 

Même s’il convient de faire tou­jours preuve de pru­dence au sujet des pré­vi­sions éta­blies en cours d’an­née pour les pays en déve­lop­pe­ment, en de sur­croît dans la période actuelle, mar­quée par une pan­dé­mie non encore maî­tri­sée, l’A­frique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone devrait une nou­velle fois être la par­tie la plus dyna­mique du conti­nent en 2021, tout en en demeu­rant la par­tie la moins endettée.

Le contexte inter­na­tio­nal devrait être favo­rable à un redé­mar­rage pro­gres­sif de l’ac­ti­vi­té, avec une situa­tion sani­taire qui semble s’a­mé­lio­rer petit à petit, et avec des cours des hydro­car­bures qui devraient se main­te­nir, en dépit d’une récente hausse, à un niveau rai­son­nable pour les pays impor­ta­teurs de pétrole et de gaz (notam­ment à cause de la pro­gres­sion constante de la part des éner­gies renou­ve­lables, et des efforts en matière de réduc­tion des gaz à effet de serre), et sou­te­nir ain­si la crois­sance de la plu­part des pays fran­co­phones, assez pauvres en richesses natu­relles. Pour leur part, les pays de la zone CFA (soit 13 des 22 pays fran­co­phones sub­sa­ha­riens et la Gui­née-Bis­sau, et aux­quels l’on peut aus­si ajou­ter les Comores, dont la mon­naie est éga­le­ment arri­mée à l’eu­ro), devraient conti­nuer à béné­fi­cier, dans leurs efforts de diver­si­fi­ca­tion, d’un euro assez bon mar­ché, compte tenu de la crise éco­no­mique que connaissent les pays euro­péens par­ta­geant cette mon­naie unique, et notam­ment l’Al­le­magne dont l’é­co­no­mie était déjà en dif­fi­cul­té en 2019 (avec une crois­sance de seule­ment 0,6 %, contre 1,5 % pour la France). 

Pre­mière puis­sance expor­ta­trice d’Eu­rope, l’Al­le­magne, qui a his­to­ri­que­ment tou­jours été en faveur d’un euro fort, au risque de péna­li­ser les pays de la zone CFA dont la mon­naie y est arri­mée (et de nuire ain­si, dou­ble­ment, aux inté­rêts de la France), n’a aujourd’­hui d’autre choix que de main­te­nir l’eu­ro à un niveau rai­son­nable. Et ce, d’une part à cause de la crise éco­no­mique inter­na­tio­nale et de la baisse de la crois­sance chi­noise, et d’autre part, parce qu’elle devrait être éga­le­ment péna­li­sée par l’ac­cord com­mer­cial signé en 2019 entre les États-Unis et la Chine, et selon lequel celle-ci s’en­ga­geait à impor­ter pour 200 mil­liards de dol­lars de pro­duits et ser­vices amé­ri­cains sup­plé­men­taires au cours des deux années sui­vantes (au détri­ment donc, pro­ba­ble­ment, d’un cer­tain nombre de pro­duits et de ser­vices alle­mands). Un accord qui demeure en vigueur, même si sa mise en appli­ca­tion a pâti de la pan­dé­mie, et qu’une rené­go­cia­tion par­tielle pour­rait pro­chai­ne­ment avoir lieu.

Par ailleurs, et paral­lè­le­ment à l’a­mé­lio­ra­tion du contexte inter­na­tio­nal, le contexte afri­cain devrait lui aus­si connaître une évo­lu­tion favo­rable à la crois­sance éco­no­mique, avec la mise en place pro­gres­sive de la Zone de libre-échange conti­nen­tale afri­caine (ZLECA), enta­mée le 1er jan­vier 2021. Du moins d’un point de vue théo­rique, puisque qu’il convient de rap­pe­ler que la hausse des échanges entre pays ne dépend pas seule­ment de l’a­bais­se­ment ou de l’é­li­mi­na­tion des bar­rières doua­nières entre ces mêmes pays, mais éga­le­ment et sur­tout de la capa­ci­té de ces der­niers à pro­duire des biens et ser­vices, à tra­vers la mise en place préa­lable d’un envi­ron­ne­ment natio­nal favo­rable à l’in­ves­tis­se­ment (cadres juri­dique, régle­men­taire et fis­cal, infra­struc­tures et for­ma­tion, devant per­mettre à la fois de pro­duire des biens et ser­vices et d’en assu­rer la com­pé­ti­ti­vi­té). L’é­vo­lu­tion mar­gi­nale des échanges au sein des ensembles régio­naux ayant déjà abais­sé ou sup­pri­mé les taxes doua­nières est là pour le démontrer.

Il en va d’ailleurs de même pour ce qui est de la ques­tion d’une mon­naie unique, à l’ins­tar de l’E­co que les pays d’A­frique de l’Ouest, membres de la CEDEAO, semblent sou­hai­ter mettre en place. Ain­si, force est de consta­ter que les pays de la zone UEMOA, qui béné­fi­cient déjà, et depuis long­temps, d’une vaste zone de libre-échange dou­blée d’une mon­naie unique, n’ont vu leurs échanges que fai­ble­ment aug­men­ter à l’in­té­rieur de cet espace, et demeu­rer à des niveaux glo­ba­le­ment assez bas. Autre exemple inté­res­sant, la part de la zone euro dans le com­merce exté­rieur de la France a bais­sé depuis la mise en place de cette mon­naie unique, suite à une aug­men­ta­tion plus impor­tante des échanges entre la France et le reste du monde qu’a­vec les pays de la zone euro. Ce qui per­met, d’ailleurs, de consta­ter que les flux com­mer­ciaux entre la France et les autres pays de la zone moné­taire étaient déjà très impor­tants avant l’a­dop­tion d’une mon­naie unique… 

Une pru­dence qui s’im­pose avant l’a­dop­tion d’une éven­tuelle mon­naie ouest-africaine

Si la réduc­tion signi­fi­ca­tive des bar­rières doua­nières et la mise en place d’une qua­si-zone de libre-échange à l’é­chelle conti­nen­tale demeurent un élé­ment favo­rable, à terme, au déve­lop­pe­ment des pays du conti­nent, ceux-ci doivent donc tou­te­fois et paral­lè­le­ment pour­suivre leurs réformes éco­no­miques afin de tirer plei­ne­ment pro­fit de l’ou­ver­ture des dif­fé­rents mar­chés afri­cains. Des réformes qui ont d’ailleurs déjà été nom­breuses dans la majo­ri­té des pays fran­co­phones, et en par­ti­cu­lier dans ceux d’A­frique de l’Ouest membres de la zone UEMOA. Mais ces der­niers, et afin de conser­ver les béné­fices de leurs efforts, devront faire preuve à l’a­ve­nir de la plus grande pru­dence avant d’adhé­rer à une éven­tuelle mon­naie unique cou­vrant l’en­semble de l’A­frique de l’Ouest, et ne pas agir avec précipitation. 

En atten­dant, les pays de zone UEMOA doivent déjà pro­chai­ne­ment sor­tir du franc CFA pour le rem­pla­cer par une nou­velle mon­naie plus indé­pen­dante de la France, qui en res­te­rait la garante. Une impor­tante réforme qui com­prend, entre autres, la fin de l’o­bli­ga­tion his­to­rique et sou­vent cri­ti­quée de cen­tra­li­ser en France 50 % des réserves en devises des pays de la zone (ce qui n’é­tait pour­tant qu’une ques­tion tech­nique, n’en déplaise à cer­tains qui le recon­naissent indi­rec­te­ment aujourd’­hui en mini­mi­sant l’im­por­tance de la réforme, et dont l’a­ban­don, déjà rati­fié par la France, ne modi­fie­ra pas les capa­ci­tés finan­cières des pays de l’es­pace UEMOA, mais per­met­tra par contre à la France de ne plus avoir à ver­ser des inté­rêts à des taux sou­vent supé­rieurs à ceux dont elle peut béné­fi­cier sur les mar­chés internationaux).

Une fois cette réforme effec­tuée, et même si la créa­tion ulté­rieure d’une mon­naie unique ouest-afri­caine pren­dra encore de nom­breuses années, prin­ci­pa­le­ment du fait de l’im­pré­pa­ra­tion des pays non membres de l’UE­MOA (pays anglo­phones, Cap-Vert et Gui­née) qui sont loin de rem­plir les cri­tères de conver­gence, faute d’être habi­tués, à l’in­verse de leurs voi­sins fran­co­phones, aux prin­cipes de dis­ci­pline bud­gé­taire et moné­taire qu’im­pose l’a­dop­tion d’une mon­naie unique (ce qui explique le report per­ma­nent de la créa­tion d’un Eco ouest-afri­cain depuis déjà quelques décen­nies), les pays fran­co­phones de l’UE­MOA, devront faire preuve d’une approche pure­ment ration­nelle et non « affec­tive » lorsque les autres pays de la région seront prêts à adhé­rer à une mon­naie unique (et dont le cours sera pro­ba­ble­ment déter­mi­né en fonc­tion d’un panier de devises pour abou­tir à un taux de change flexible, ce qui consti­tue une solu­tion pré­fé­rable à long terme pour l’en­semble des pays de la région, même si de nom­breux pays dans le monde ont aujourd’­hui une mon­naie arri­mée à une autre devise, y com­pris en Afrique non francophone).

Une réflexion qui s’im­po­se­ra notam­ment lors­qu’il s’a­gi­ra d’exa­mi­ner une éven­tuelle adhé­sion du Nige­ria, dont le poids démo­gra­phique, d’une part, et les graves dif­fi­cul­tés éco­no­miques, d’autre part, sont pro­ba­ble­ment incom­pa­tibles avec les inté­rêts des autres pays de la région, qu’ils soient fran­co­phones, luso­phones ou anglo­phones (comme le Gha­na, par exemple). En effet, et bien qu’en voie d’ap­pau­vris­se­ment, le Nige­ria conti­nue­ra tout de même à peser assez lour­de­ment en Afrique de l’Ouest du simple fait de son poids démo­gra­phique (et, in fine, éco­no­mique). Une adhé­sion de sa part à une mon­naie ouest-afri­caine repré­sen­te­rait ain­si une grave menace pour la sou­ve­rai­ne­té de l’en­semble des pays de la région, dont l’in­fluence sur la ges­tion de cette mon­naie supra­na­tio­nale pour­rait être limi­tée. La fer­me­ture récente fin 2019 des fron­tières du Nige­ria aux mar­chan­dises venant des pays fron­ta­liers de la CEDEAO, sans concer­ta­tion préa­lable et en dehors des règles mêmes de l’or­ga­ni­sa­tion, était d’ailleurs assez révé­la­trice de ce que pour­rait être l’at­ti­tude du pays dans le cadre de la ges­tion d’une mon­naie com­mune ouest-afri­caine (qui aurait pro­ba­ble­ment pour prin­ci­pal objec­tif de ser­vir avant tout les inté­rêts du Nigeria). 

À cela, s’a­joutent donc les graves dif­fi­cul­tés struc­tu­relles aux­quelles fait face le Nige­ria, qui connaît une crois­sance éco­no­mique très faible depuis plu­sieurs années (lar­ge­ment infé­rieure à sa crois­sance démo­gra­phique, contrai­re­ment aux pays fran­co­phones fron­ta­liers), une infla­tion assez forte (11,6 % en moyenne annuelle sur les huit années de la période 2012 – 2019, soit à peu près comme le Gha­na, 11,9 %, mais très lar­ge­ment au-des­sus de la Côte d’I­voire ou du Séné­gal, res­pec­ti­ve­ment 0,8 % et 0,7 %), une mon­naie ayant per­du près de 60 % de sa valeur face au dol­lar depuis 2014 (et plus de 99 % de sa valeur depuis sa créa­tion en 1973, lorsque la livre ster­ling valait 2 nai­ras, contre 530 au 15 février 2021), et dont 94 % des expor­ta­tions reposent encore aujourd’­hui sur le pétrole et le gaz (le pays n’é­tant tou­jours pas par­ve­nu, plus de 60 ans après son indé­pen­dance, à diver­si­fier son éco­no­mie et à mettre en place un tis­su indus­triel capable d’exporter).

L’in­té­gra­tion d’une éco­no­mie en aus­si mau­vaise san­té et en déclin comme celle du Nige­ria à une mon­naie ouest-afri­caine semble être incon­tes­ta­ble­ment de nature à désta­bi­li­ser pro­fon­dé­ment les éco­no­mies de tous les autres pays qui par­ta­ge­raient cette même mon­naie, à tra­vers une impor­tante perte de valeur de celle-ci, accom­pa­gnée, de sur­croît, d’une poli­tique moné­taire plus adap­tée à un pays en crise (le Nige­ria, par son poids démo­gra­phique et donc éco­no­mique, dic­tant pro­ba­ble­ment en grande par­tie cette poli­tique), et ne cor­res­pon­dant donc pas aux besoins des pays dyna­miques de la région. À com­men­cer par ceux de l’UE­MOA, zone la plus dyna­mique d’A­frique de l’Ouest et de l’en­semble du conti­nent, qui ver­raient ain­si leur dyna­misme bais­ser signi­fi­ca­ti­ve­ment et assez rapi­de­ment. Par ailleurs, le déclin éco­no­mique du Nige­ria est de nature, à terme, à accroître consi­dé­ra­ble­ment l’é­mi­gra­tion de Nigé­rians, en quête d’une vie meilleure, vers des pays d’A­frique de l’Ouest et d’A­frique cen­trale, et en par­ti­cu­lier vers la Côte d’I­voire, le Gha­na, le Bénin, le Séné­gal, le Came­roun et le Gabon. Des pays qui devront alors faire face à ce qui pour­rait être un véri­table choc migra­toire, compte tenu de la popu­la­tion du Nige­ria, et, pour l’A­frique de l’Ouest, des règles de la CEDEAO qui pré­voient la liber­té de cir­cu­la­tion et de rési­dence pour les res­sor­tis­sants des pays membres.

Mais si l’in­té­gra­tion du Nige­ria à une zone moné­taire ouest-afri­caine mérite réflexion (sachant d’ailleurs que la zone UEMOA repré­sente déjà un vaste ter­ri­toire et un vaste mar­ché), celle d’un pays comme le Gha­na semble à l’in­verse bien plus com­pa­tible. En effet, et même si le Gha­na est un impor­tant pro­duc­teur d’or et de pétrole, très dépen­dant du cours de ces deux matières pre­mières (qui repré­sentent plus des deux tiers de ses expor­ta­tions, à peu près à part égales), et qu’il souffre d’une assez forte infla­tion et d’un niveau éle­vé d’en­det­te­ment, celui-ci a tou­te­fois le double avan­tage d’a­voir une popu­la­tion com­pa­rable en nombre à celle d’autres pays de la région, et de faire par­tie des rares pays dont l’é­co­no­mie peut s’ap­puyer sur deux richesses natu­relles dont les cours évo­luent sou­vent de manière oppo­sée (la baisse du prix de l’une étant plus ou moins com­pen­sée par la hausse du cours de l’autre). Chose qui contri­bue à la sta­bi­li­té du Gha­na, qui, et en dépit de taux de crois­sance par­fois assez faibles, n’a jamais enre­gis­tré de crois­sance néga­tive au cours des dix der­nières années. L’en­thou­siasme mani­fes­té par le pré­sident gha­néen fin 2019, lors­qu’il avait annon­cé sa volon­té de rejoindre au plus vite les pays de la zone UEMOA dans leur pro­jet de créa­tion d’une nou­velle mon­naie unique devant se sub­sti­tuer au franc CFA, témoigne d’ailleurs de la proxi­mi­té et de la com­pa­ti­bi­li­té du pays avec ces voi­sins. Mais le pré­sident gha­néen avait dû ensuite rapi­de­ment reve­nir sur ses pro­pos, non pas au nom des inté­rêts de son pays (qui béné­fi­cie­rait gran­de­ment d’un rap­pro­che­ment avec l’es­pace UEMOA, compte tenu de ses dif­fi­cul­tés), mais suite aux pres­sions exer­cées par le Nige­ria, et dic­tées par les inté­rêts de ce dernier.