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Com­ment la Tur­quie infiltre le Liban

Dans le monde moderne enva­hi d’anglicismes (mer­ci à Radio Cour­toi­sie d’être une sen­ti­nelle impla­cable) il y a le soft power et le hard power pour qua­li­fier cer­tains com­por­te­ments dans le cadre des rela­tions internationales.

​Les nou­velles routes de la soie chi­noises par exem­ple­cons­ti­tuent une manière paci­fique d’étendre sa puis­sance (soft power). L’invasion de l’Irak par les États-Unis relève bien sûr de la deuxième atti­tude (hard power).

​Toutes les grandes puis­sances savent alter­ner les deux stra­té­gies. Notre bon sul­tan Erdo­gan par exemple : guer­rier en Libye ou en Syrie, mais paci­fique au Liban. 

​Depuis plu­sieurs années, la com­mu­nau­té sun­nite est ainsil’objet de toutes les atten­tions de la part de la Tur­quie. Un hôpi­tal finan­cé par Anka­ra doit bien­tôt être inau­gu­ré dans le sud du pays, à Saï­da nous apprend par exemple le grand quo­ti­dien liba­nais l’Orient-Le Jour. 

​Les Turk­mènes sont éga­le­ment cour­ti­sés. Cette com­mu­nau­té est impor­tante en Syrie et plu­sieurs milices isla­mistes pré­sentes dans la pro­vince d’Idleb et sous contrôle turc sont com­po­sées de Turk­mènes. Moins implan­tés au Liban, ils y comptent tou­te­fois quelques dizaines de mil­liers de membres et Erdo­gan leur a pro­po­sé de leur accor­der la natio­na­li­té turque sur simple demande. Près de dix mille d’entre eux ont fait la démarche.

​Au fil du temps, l’influence turque se déve­loppe et devient agres­sive. Ain­si, plu­sieurs ras­sem­ble­ments armé­niens (nom­breux au Liban) ont fait l’objet de contre-mani­fes­ta­tions, dra­peaux turcs en tête. Un comble pour ces Armé­niens dont beau­coup des­cendent de res­ca­pés du géno­cide qui avaient trou­vé refuge au pays du cèdre lors du man­dat fran­çais. Des slo­gans très mena­çants ont été enten­dus par les médias libanais.

​On peut d’ailleurs noter en pas­sant qu’un phé­no­mène simi­laire s’est pas­sé en France cet été : à Décines, près de Lyon, des mani­fes­tants turcs ont per­tur­bé et mena­cé un grand ras­sem­ble­ment arménien… 

​La Tur­quie inves­tit aus­si pour l’avenir en offrant notam­ment des bourses pour des étu­diants sunnites.

​Poli­ti­que­ment, elle reste encore rela­ti­ve­ment pru­dente. Ain­si, le par­ti liba­nais affi­lié aux Frères musul­mans (la confré­rie isla­miste pré­fé­rée d’Erdogan), Jamaa isla­miya, n’est pas offi­ciel­le­ment sou­te­nu par Anka­ra qui pré­fère déve­lop­per un réseau plus large. La Tur­quie a par exemple pro­po­sé son aide après l’explosion du 4 août qui a rava­gé Bey­routh et Erdo­gan a vive­ment cri­ti­qué Emma­nuel Macron lors de ses dépla­ce­ments dans la capi­tale liba­naise l’accusant de vou­loir res­tau­rer l’influence colo­niale de la France. Quelle iro­nie­quand on se sou­vient que pen­dant des siècles toute cette région a subi un joug otto­man qui n’était guère suave…

​Erdo­gan tisse sa toile et entre­tient des rela­tions per­son­nelles avec plu­sieurs hommes poli­tiques impor­tants. L’ancien pre­mier ministre sun­nite, Saad Hari­ri, a ain­si été témoin du mariage de la fille d’Erdogan. 

​L’enjeu est de taille. La Tur­quie a conquis la Tri­po­li­taine en Libye, occupe la pro­vince d’Idleb en Syrie, a des bases mili­taires et navales au Qatar, en Soma­lie et tente de spo­lier le gaz au large de Chypre… Et cela ne fait que com­men­cer. C’est l’occasion pour la France de s’affirmer à nou­veau comme la pro­tec­trice du Liban.