La Côte d’Ivoire devient le pays le plus riche de toute l’Afrique de l’Ouest (14/09/2020)

La Côte d’Ivoire devient le pays le plus riche de toute l’Afrique de l’Ouest (14/09/2020)

Par Ilyes Soua­ri*

Après avoir dépas­sé le Kenya, la Côte d’Ivoire, pays fran­co­phone au sous-sol pauvre, a réus­si l’exploit de dépas­ser ses deux voi­sins regor­geant de richesses natu­relles que sont le Gha­na et le Nige­ria, pour deve­nir le pays le plus riche de toute l’Afrique de l’Ouest, selon les don­nées révi­sées de la Banque mon­diale.

Selon les sta­tis­tiques récem­ment publiées par la Banque mon­diale, le PIB par habi­tant de la Côte d’Ivoire s’établissait à 2 286 dol­lars fin 2019, soit un niveau désor­mais supé­rieur à ceux du Gha­na (2 202 dol­lars) et du Nige­ria (2 230 dol­lars). Et ce, contrai­re­ment à ce que lais­saient pré­voir les don­nées publiées ces der­nières années par l’organisme, avant que la Côte d’Ivoire ne béné­fi­cie, à son tour, d’une mise à jour de la base de cal­cul de son PIB. Un niveau qui, par ailleurs, dépasse main­te­nant lar­ge­ment celui du Kenya, qui s’élève à 1816 dol­lars.

Un véri­table exploit, dû à une crois­sance record

Cette grande per­for­mance consti­tue un véri­table exploit pour la Côte d’Ivoire, dont le sous-sol pauvre en matières pre­mières contraste avec ceux du Gha­na et du Nige­ria. En effet, le Gha­na est deve­nu le pre­mier pro­duc­teur d’or du conti­nent, avec une pro­duc­tion plus de quatre fois supé­rieure à celle de la Côte d’Ivoire (142,4 tonnes en 2019, contre seule­ment 32,5 tonnes, soit + 338 %). De plus, le pays fait désor­mais par­tie des pays pétro­liers du conti­nent, se clas­sant aujourd’hui à la qua­trième posi­tion en Afrique sub­sa­ha­rienne, devant le Gabon (avec une pro­duc­tion d’environ 200 000 barils par jour, contre moins de 40 000 pour le pays d’Houphouët-Boigny, soit cinq fois plus). Et ce, dans un domaine qui conti­nue à être lar­ge­ment domi­né par le Nige­ria, pre­mier pro­duc­teur d’or noir du conti­nent, avec une pro­duc­tion annuelle qui se situe, en moyenne, à envi­ron deux mil­lions de barils par jour.

L’importante pro­gres­sion de la Côte d’Ivoire résulte de la très forte crois­sance que connaît le pays depuis plu­sieurs années. Sur la période de huit années allant de 2012 à 2019, période suf­fi­sam­ment longue pour pou­voir éta­blir des com­pa­rai­sons inter­na­tio­nales (et hors micro-États, et plus pré­ci­sé­ment Nau­ru, pays insu­laire du Paci­fique sud ne comp­tant que 11 mille habi­tants et pour un ter­ri­toire de seule­ment 21 km²), la Côte d’Ivoire a réa­li­sé la plus forte crois­sance au monde dans la caté­go­rie des pays ayant un PIB par habi­tant supé­rieur ou égal à 1 000 dol­lars, avec une crois­sance annuelle de 8,2 % en moyenne (6,9 % en 2019). Plus impres­sion­nant encore, elle se classe deuxième toutes caté­go­ries confon­dues, pays très pauvres inclus, fai­sant ain­si mieux que 30 des 31 pays au monde qui avaient un PIB par habi­tant infé­rieur à 1 000 dol­lars début 2012. La Côte d’Ivoire n’est alors dépas­sée que par l’Éthiopie, qui a connu une crois­sance annuelle de 9,2 % en moyenne (8,3 % en 2018). Une per­for­mance qui résulte essen­tiel­le­ment du très faible niveau de déve­lop­pe­ment de ce pays d’Afrique de l’Est, qui était le deuxième pays le plus pauvre au monde début 2012 et qui en demeure un des plus pauvres avec un PIB par habi­tant de seule­ment 857 dol­lars, fin 2019 (soit près de 2,7 fois moins que la Côte d’Ivoire). Sur cette même période de huit années, le Gha­na et le Nige­ria ont enre­gis­tré, res­pec­ti­ve­ment, une crois­sance annuelle de 5,7 % et de 2,9 % en moyenne.

Un pays par­ti­cu­liè­re­ment dyna­mique et en chan­tier

Les résul­tats de la Côte d’Ivoire s’expliquent par les pro­fondes réformes réa­li­sées par le pays afin d’améliorer le cli­mat des affaires, ain­si que par une poli­tique de déve­lop­pe­ment tous azi­muts et se maté­ria­li­sant notam­ment par de nom­breux chan­tiers d’envergure à tra­vers le pays. Plu­sieurs mesures ont en effet été prises afin de faci­li­ter et de sécu­ri­ser les inves­tis­se­ments, en vue d’instaurer un envi­ron­ne­ment favo­rable à ces der­niers : mise en place d’un nou­veau code des inves­tis­se­ments en 2012, d’un gui­chet unique de créa­tion d’entreprises, d’une pla­te­forme d’échanges pour cen­tra­li­ser les appuis des par­te­naires au déve­lop­pe­ment de l’environnement des affaires… Le tout, assor­ti d’une assez faible pres­sion fis­cale, de l’ordre de 14 % du PIB au total pour l’année 2019 (coti­sa­tions de sécu­ri­té sociale incluses).

L’ensemble de ces mesures a ain­si per­mis à la Côte d’Ivoire de faire un bond consi­dé­rable dans le clas­se­ment inter­na­tio­nal Doing busi­ness, publié chaque année par la Banque mon­diale et rela­tif au cli­mat des affaires, en pas­sant de la 167e place en 2012 à la 110e pour l’année 2020. Dans ce clas­se­ment, elle fait donc désor­mais lar­ge­ment mieux que le Nige­ria (131e), ou encore que l’Éthiopie, pas­sée de la 111e à la 159e place sur la même période. Ce pays, où les répres­sions poli­cières et les ten­sions inter­eth­niques ont fait plu­sieurs cen­taines de morts ces quelques der­nières années, est d’ailleurs l’un des pays qui connaissent les plus fortes ten­sions sociales sur le conti­nent, avec l’Afrique du Sud (où l’on compte plus de 15 000 homi­cides par an).

Cette impor­tante pro­gres­sion de la Côte d’Ivoire s’accompagne éga­le­ment d’une remar­quable maî­trise de l’inflation (comme dans l’ensemble de l’espace UEMOA), qui s’est située à seule­ment 0,8 % en moyenne annuelle sur la période de huit années allant de 2012 à 2019, selon les der­nières don­nées de la Banque mon­diale. Un taux par­ti­cu­liè­re­ment bas, notam­ment en com­pa­rai­son avec le Gha­na et Nige­ria, dont les popu­la­tions ont gran­de­ment souf­fert d’une infla­tion qui s’est éta­blie à 11,9 % et à 11,6 % par an, en moyenne et res­pec­ti­ve­ment, et ce mal­gré une crois­sance lar­ge­ment infé­rieure à celle de la Côte d’Ivoire. Ces deux pays souffrent d’ailleurs éga­le­ment d’une impor­tante dol­la­ri­sa­tion de leur éco­no­mie, la mon­naie natio­nale étant sou­vent refu­sée et sub­sti­tuée par le dol­lar dans les échanges éco­no­miques quo­ti­diens. Enfin, la Côte d’Ivoire n‘oublie pas d’investir mas­si­ve­ment dans l’éducation et la for­ma­tion, dont les dépenses avaient atteint jusqu’à 27 % du bud­get natio­nal en 2017 (un des taux les plus éle­vés du conti­nent). Sur les cinq der­nières années, autant de classes ont d’ailleurs été ouvertes à tra­vers le pays qu’au cours des vingt années pré­cé­dentes. Une accé­lé­ra­tion qui s’explique, notam­ment, par la sco­la­ri­sa­tion ren­due obli­ga­toire à par­tir de la ren­trée 2015 pour les enfants âgés de 6 à 16 ans. Au pas­sage, il convient de rap­pe­ler que la maî­trise de l’inflation et la for­ma­tion, deux élé­ments ayant une inci­dence cer­taine sur l’environnement des affaires, ne sont pas pris en compte par l’enquête annuelle Doing busi­ness de la Banque mon­diale. Ce qui consti­tue une lacune fort regret­table, et péna­li­sante pour le clas­se­ment de la Côte d’Ivoire (tout comme le sont, dans un autre registre, les don­nées ser­vant à l’ONU de base de cal­cul pour l’indice de déve­lop­pe­ment humain, mais qui sont en géné­ral rela­ti­ve­ment anciennes pour les pays en déve­lop­pe­ment, et qui ne prennent donc pas en consi­dé­ra­tion les toutes der­nières évo­lu­tions éco­no­miques et sociales).

Cet envi­ron­ne­ment par­ti­cu­liè­re­ment favo­rable aux inves­tis­se­ments que connait aujourd’hui la Côte d’Ivoire s’accompagne d’une poli­tique ambi­tieuse de déve­lop­pe­ment et de grands chan­tiers, dans tous les domaines : routes, ponts, trans­ports publics (comme le futur tram­way d’Abidjan), cen­trales élec­triques, hôpi­taux, réseaux de télé­com­mu­ni­ca­tions, indus­tries de base… et ce, sans oublier l’agriculture qui conti­nue à se déve­lop­per, le pays étant même deve­nu récem­ment le pre­mier pro­duc­teur mon­dial de noix de cajou (en plus d’être déjà le pre­mier pro­duc­teur de cacao). Des noix de cajou qui sont d’ailleurs par­tiel­le­ment trans­for­mées par des machines de fabri­ca­tion ivoi­rienne, grâce à une entre­prise locale qui la seule du type en Afrique sub­sa­ha­rienne. Pour leur part, les sec­teurs de la tech­no­lo­gie et de l’informatique se déve­loppent eux aus­si assez rapi­de­ment, notam­ment avec la mul­ti­pli­ca­tion des jeunes pousses (ou start-up), ou encore avec la construc­tion d’une usine d’assemblage d’ordinateurs qui contri­bue à la réa­li­sa­tion du pro­jet natio­nal « un citoyen, un ordi­na­teur ». Une fabri­ca­tion locale qui consti­tue une avan­cée rare sur le conti­nent. Quant à l’électrification du pays, point d’une grande impor­tance pour la réus­site de toute poli­tique de déve­lop­pe­ment, le taux de cou­ver­ture est pas­sé de 33 % des loca­li­tés ivoi­riennes début 2012 à 73 % au mois de mai 2020. Et ce, avec une aug­men­ta­tion paral­lèle du taux d’accès à l’électricité, qui atteint désor­mais près de 90 % de la popu­la­tion du pays. Sur la même période, celui-ci a connu une pro­gres­sion d’environ 60 % de sa pro­duc­tion d’électricité, deve­nant un des prin­ci­paux expor­ta­teurs en la matière sur le conti­nent (11 % de la pro­duc­tion ivoi­rienne est actuel­le­ment expor­tée vers un total de six pays d’Afrique de l’Ouest).

Par ailleurs, la Côte d’Ivoire com­mence enfin à s’intéresser au déve­lop­pe­ment du sec­teur tou­ris­tique, encore embryon­naire. Une situa­tion tota­le­ment anor­male pour un pays qui ne manque pas d’atouts en la matière, et que le monde doit enfin connaître et décou­vrir. À titre d’exemple, la qua­si-inté­gra­li­té de la popu­la­tion fran­çaise (et donc éga­le­ment des autres popu­la­tions occi­den­tales) ignore l’existence même de la Basi­lique Notre-Dame de la Paix de Yamous­sou­kro, qui n’est autre que le plus grand édi­fice chré­tien au monde, et qua­si-réplique de la basi­lique Saint-Pierre de Rome. Une situa­tion absurde qui résulte de la longue négli­gence dont a souf­fert le sec­teur du tou­risme, contrai­re­ment à ce que l’on observe dans des pays comme le Kenya ou l’Afrique du Sud, ou encore la Tuni­sie et le Maroc, qui inves­tissent depuis long­temps dans ce domaine qui contri­bue de manière impor­tante à leur déve­lop­pe­ment. Au pas­sage, il convient de rap­pe­ler que la Côte d’Ivoire est un pays bien plus grand qu’on ne le pense, étant, par exemple, légè­re­ment plus éten­due que l’Italie et un tiers plus vaste que le Royaume-Uni, et non deux ou trois plus petite comme l’indique la majo­ri­té des cartes géo­gra­phiques en cir­cu­la­tion (y com­pris en Afrique). Des cartes qui dressent géné­ra­le­ment une repré­sen­ta­tion ter­ri­ble­ment défor­mée des conti­nents, en rédui­sant consi­dé­ra­ble­ment la taille des pays du Sud.

La rapide pro­gres­sion de l’Afrique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone

Ces dif­fé­rents élé­ments font que la Côte d’Ivoire devrait conti­nuer à connaître une crois­sance robuste dans les pro­chaines années, du moins une fois que la crise mon­diale majeure liée au Covid-19 sera pas­sée (et dont les consé­quences défi­ni­tives pour l’année en cours, et pour l’ensemble du conti­nent, ne peuvent encore être cor­rec­te­ment esti­mées). Le pays devrait même, à moyen terme, dépas­ser en richesse la Tuni­sie, pour deve­nir le pre­mier pays d’Afrique sub­sa­ha­rienne au sous-sol pauvre à dépas­ser, dans l’histoire, un pays d’Afrique du Nord. La Côte d’Ivoire fait d’ailleurs par­tie de l’espace UEMOA, qui n’est autre que la plus vaste zone de forte crois­sance du conti­nent, avec une hausse annuelle du PIB de 6,4 % en moyenne sur la période de huit années allant de 2012 à 2019. Un espace fai­sant lui-même par­tie de l’Afrique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone, qui consti­tue glo­ba­le­ment la zone la plus dyna­mique – et his­to­ri­que­ment la plus stable – du conti­nent, dont elle a enre­gis­tré en 2019 les meilleures per­for­mances éco­no­miques pour la sixième année consé­cu­tive et pour la sep­tième fois en huit ans. Sur la période 2012 – 2019, la crois­sance annuelle de cet ensemble de 22 pays s’est ain­si éta­blie à 4,4% en moyenne (5,0 % hors cas très par­ti­cu­lier de la Gui­née équa­to­riale), contre 2,8% pour le reste de l’Afrique sub­sa­ha­rienne.

Un dyna­misme par ailleurs sou­te­nu par une assez bonne maî­trise de la dette publique, les pays fran­co­phones n’étant qu’au nombre de deux par­mi les dix pays les plus endet­tés du conti­nent (à savoir la Mau­ri­ta­nie et le Congo-Braz­za­ville, qui n’arrivent, res­pec­ti­ve­ment, qu’à la 9e et à la 10e place début 2020, selon le FMI). Une maî­trise de la dette qui fait que l’Afrique fran­co­phone sera glo­ba­le­ment mieux armée pour faire face à la pré­sente crise éco­no­mique inter­na­tio­nale. Pour la Côte d’Ivoire, cette dette s’est éta­blie à 38 % du PIB fin 2019 (après reba­sage tar­dif du PIB), soit un niveau lar­ge­ment infé­rieur à celui de la grande majo­ri­té des pays déve­lop­pés, et un des taux les plus faibles du conti­nent (par exemple, lar­ge­ment infé­rieur à ceux du Gha­na, 63,8 %, et du Kenya, 61,6 %).  

Par ailleurs, il est à noter qu’il n’y a désor­mais plus qu’un seul pays fran­co­phone par­mi les cinq pays les plus pauvres du conti­nent, tous situés en Afrique de l’Est (en l’occurrence le Burun­di, avec quatre pays anglo­phones que sont le Sou­dan du Sud, deve­nu le pays le plus pauvre du monde, le Mala­wi, la Soma­lie et le Sou­dan). Enfin, il n’y a aujourd’hui plus aucun pays fran­co­phone dans les six der­nières places du clas­se­ment inter­na­tio­nal rela­tif au cli­mat des affaires de la Banque mon­diale, désor­mais majo­ri­tai­re­ment occu­pées par des pays anglo­phones (en 2012, cinq des six der­niers pays étaient fran­co­phones).

Cette évo­lu­tion glo­ba­le­ment favo­rable de l’Afrique fran­co­phone n’était d’ailleurs pas aus­si faci­le­ment pré­vi­sible il y a quelques décen­nies, au moment des indé­pen­dances. En effet, il convient de rap­pe­ler que le Royaume-Uni avait pris le contrôle des terres les plus fer­tiles du conti­nent (le Gha­na, la Nige­ria – avec le del­ta du fleuve Niger et ses affluents, le Sou­dan et le Sou­dan su Sud – avec le Nil et ses affluents, la Tan­za­nie, le Zim­babwe…), ain­si que des ter­ri­toires les plus riches en matières pre­mières (les trois pre­miers pays pro­duc­teurs d’or du conti­nent, que sont le Gha­na, le Sou­dan et l’Afrique du Sud – long­temps pre­mier pro­duc­teur mon­dial en la matière, le pre­mier pro­duc­teur de pétrole qu’est le Nige­ria – devant l’Angola, ancienne colo­nie por­tu­gaise, le pre­mier pro­duc­teur de dia­mants qu’est le Bots­wa­na, ou encore le deuxième pro­duc­teur de cuivre qu’est la Zam­bie). L’Afrique fran­co­phone a donc réus­si son rat­tra­page par rap­port au reste du conti­nent, dont elle consti­tue même désor­mais la par­tie la plus pros­père, glo­ba­le­ment (ou la moins pauvre, selon la manière de voir les choses). Des pays comme le Mali et Bénin, qui ne font pour­tant pas par­tie des pays les plus riches d’Afrique de l’Ouest, ont même un PIB par habi­tant supé­rieur à des pays comme l’Éthiopie ou le Rwan­da, situés en Afrique de l’Est et béné­fi­ciant étran­ge­ment d’une cou­ver­ture média­tique exa­gé­ré­ment favo­rable.

Le déclin éco­no­mique du Nige­ria, et son inci­dence sur une éven­tuelle mon­naie unique ouest-afri­caine

Depuis plu­sieurs années, l’économie du Nige­ria est en déclin et le pays en voie d’appauvrissement constant. En effet, celui-ci (et comme l’Afrique du Sud, par ailleurs), affiche chaque année un taux de crois­sance éco­no­mique très faible et lar­ge­ment infé­rieur à son taux de crois­sance démo­gra­phique, contrai­re­ment aux pays fran­co­phones qui l’entourent. Ain­si, la hausse du PIB n’a été que 1,2 % en moyenne annuelle sur les cinq der­nières années (2015 – 2019), contre une crois­sance démo­gra­phique de 2,6 % en moyenne sur la même période (com­pa­rable à celle de la Côte d’Ivoire, 2,4 %). Le Séné­gal et le Came­roun devraient d’ailleurs assez rapi­de­ment dépas­ser à leur tour le Nige­ria en matière de richesse par habi­tant (chose assez mécon­nue, le Came­roun connaît régu­liè­re­ment une crois­sance éco­no­mique deux à trois fois supé­rieure à celle du Nige­ria). À cette situa­tion, s’ajoutent de graves dif­fi­cul­tés struc­tu­relles aux­quelles fait face le pays, et qui se mani­festent notam­ment par une infla­tion assez forte (11,6 % en moyenne annuelle sur les huit années de la période 2012 – 2019, contre 0,8 % pour la Côte d’Ivoire), une mon­naie ayant per­du près de 60 % de sa valeur face au dol­lar depuis 2014 (et plus de 99 % de sa valeur depuis sa créa­tion en 1973, lorsque la livre ster­ling valait 2 nai­ras, contre 488 au 10 sep­tembre 2020), et par des expor­ta­tions qui reposent encore à près de 95 % sur le pétrole et le gaz (le Nige­ria n’étant tou­jours pas par­ve­nu à mettre en place un tis­su indus­triel capable de le sor­tir de sa dépen­dance aux hydro­car­bures, en diver­si­fiant les expor­ta­tions).

Au pas­sage, il est à noter qu’il est tou­jours assez sur­pre­nant de voir régu­liè­re­ment paraître en Afrique des articles pré­sen­tant le Nige­ria comme étant le pays le plus riche du conti­nent, et ce, au détri­ment d’autres pays et en se basant donc uni­que­ment sur le cri­tère du PIB glo­bal, qui dépend pour­tant en bonne par­tie du poids démo­gra­phique. Une méthode de com­pa­rai­son de la richesse que l’on observe uni­que­ment en Afrique, seul conti­nent au monde dans lequel sont publiés par les médias des articles se basant sur le cri­tère du PIB glo­bal, au lieu de prendre en compte celui du PIB par habi­tant, uni­ver­sel­le­ment consi­dé­ré comme étant le cri­tère de com­pa­rai­son le plus ration­nel et le plus adé­quat. Au niveau inter­na­tio­nal, clas­ser le niveau de richesse des pays en fonc­tion du poids de leur PIB revien­drait à dire, par exemple, que la Tur­quie et le Mexique sont à peu près aus­si riches que l’Arabie Saou­dite et l’Espagne, res­pec­ti­ve­ment. Ce qui serait d’une grande absur­di­té.

L’intégration d’une éco­no­mie en aus­si mau­vaise san­té et en déclin comme celle du Nige­ria à une mon­naie ouest-afri­caine, quelle qu’elle soit, est donc incon­tes­ta­ble­ment de nature à désta­bi­li­ser pro­fon­dé­ment les éco­no­mies de tous les autres pays qui par­ta­ge­raient la même mon­naie, à tra­vers une impor­tante perte de valeur de celle-ci, accom­pa­gnée, de sur­croît, d’une poli­tique moné­taire plus adap­tée à un pays en crise (le Nige­ria, par son poids démo­gra­phique, déci­dant de l’essentiel de cette poli­tique), et ne cor­res­pon­dant donc pas aux besoins des pays dyna­miques de la région. À com­men­cer par ceux de l’UEMOA, plus vaste zone de forte crois­sance du conti­nent, qui ver­raient ain­si leur dyna­misme se réduire assez rapi­de­ment, ain­si que leur niveau de sou­ve­rai­ne­té. La fer­me­ture récente des fron­tières du Nige­ria aux mar­chan­dises venant des pays fron­ta­liers de la CEDEAO, sans concer­ta­tion préa­lable et en dehors des règles mêmes de l’organisation, est d’ailleurs assez révé­la­trice de ce que pour­rait être l’attitude du pays dans le cadre de la ges­tion d’une mon­naie unique ouest-afri­caine.

Par ailleurs, et dans un autre registre, il convient de sou­li­gner que le déclin de l’économie nigé­riane est de nature, à terme, à accroître consi­dé­ra­ble­ment l’émigration de Nigé­rians, en quête d’une vie meilleure, vers des pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique cen­trale, et en par­ti­cu­lier vers le Came­roun, la Côte d’Ivoire, le Séné­gal et le Gha­na. Ces pays doivent donc se pré­pa­rer à faire face à ce qui pour­rait être un véri­table choc migra­toire, compte tenu de la popu­la­tion du Nige­ria, et notam­ment les pays de la CEDEAO dont les règles pré­voient la liber­té de cir­cu­la­tion et de rési­dence pour les res­sor­tis­sants des pays membres. Des règles qu’il fau­dra peut-être son­ger à revoir en fonc­tion des inté­rêts des autres pays de la région, fran­co­phones et anglo­phones.

Enfin, et pour reve­nir à la ques­tion d’une mon­naie com­mune, il est utile de rap­pe­ler que l’argument selon lequel une mon­naie ouest-afri­caine per­met­trait de sti­mu­ler les échanges com­mer­ciaux entre les pays de la région, est un argu­ment erro­né qui ne cor­res­pond pas à la réa­li­té des choses (et qui rap­pelle, d’ailleurs, une cer­taine pro­pa­gande ayant pré­cé­dé la créa­tion de l’Euro, pour une par­tie des pays de l’Union euro­péenne). À titre d’exemple, les échanges entre les pays fran­co­phones de la zone UEMOA n’ont que très mar­gi­na­le­ment béné­fi­cié de l’existence d’une mon­naie com­mune à ces pays, et demeurent même encore glo­ba­le­ment très faibles. Autre exemple inté­res­sant, la part de la zone euro dans le com­merce exté­rieur de la France a bais­sé depuis la mise en place de la mon­naie unique, suite à une aug­men­ta­tion plus impor­tante des échanges entre la France et le reste du monde qu’avec les pays de la zone euro. Ce qui per­met, d’ailleurs, de consta­ter que les flux com­mer­ciaux entre la France et les autres pays de la zone moné­taire étaient déjà très impor­tants avant la créa­tion de la mon­naie unique… Ain­si, la hausse des échanges entre pays d’une région don­née ne dépend pas de l’existence d’une même mon­naie qu’ils auraient en par­tage, mais sim­ple­ment de leur capa­ci­té à expor­ter des pro­duits, à tra­vers la mise en place préa­lable d’un envi­ron­ne­ment favo­rable pour y par­ve­nir (cadres juri­dique, régle­men­taire et fis­cal, infra­struc­tures, for­ma­tion, accords com­mer­ciaux, et en s’appuyant, sur­tout dans le cas de cer­taines indus­tries néces­si­tant de lourds inves­tis­se­ments, sur un mar­ché assez impor­tant… comme le sont déjà ceux de l’UEMOA et de la CEDEAO).

* Pré­sident du CERMF (Centre d’é­tude et de réflexion sur le Monde fran­co­phone)

Spé­cia­liste du Monde fran­co­phone, Confé­ren­cier.

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