Ciné­ma : Le fils d’un roi

Ciné­ma : Le fils d’un roi

Par pierre Builly 

La place vide.

Il y a dans le pro­ces­sus démo­cra­tique et dans son fonc­tion­ne­ment un absent. Dans la poli­tique fran­çaise, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fon­da­men­ta­le­ment que le peuple fran­çais n’a pas vou­lu la mort. La Ter­reur a creu­sé un vide émo­tion­nel, ima­gi­naire, col­lec­tif : le Roi n’est plus là ! On a essayé ensuite de réin­ves­tir ce vide, d’y pla­cer d’autres figures : ce sont les moments napo­léo­nien et gaul­liste, notam­ment. Le reste du temps, la démo­cra­tie fran­çaise ne rem­plit pas l’espace.

sin­gu­lier, sur­pre­nant, déto­nant qui rejoint, dans un large mesure ce que pen­sait le Géné­ral de Gaulle et que la Consti­tu­tion de la Vème Répu­blique a ten­té d’arranger ? Tout sim­ple­ment notre actuel Pré­sident, Emma­nuel Macron, dans une inter­view de 2015.

Que dire ? Il fau­drait être d’une grande mau­vaise foi pour contes­ter qu’une grande par­tie de la mélan­co­lie de notre socié­té fran­çaise est due à une absence, à un manque. Absence de clar­té sur l’avenir, manque d’espérance et de confiance envers demain. Pour contes­ter aus­si que depuis long­temps les Fran­çais traînent une sorte de mala­die insi­dieuse. D’autant plus grave qu’elle est insi­dieuse, à peine dou­lou­reuse, un engour­dis­se­ment confor­table, une eutha­na­sie tiède.

Intui­tion du film de Cheyenne Car­ron est de faire sur­gir une inter­ro­ga­tion, un constat de carence là où on pour­rait le moins les attendre : la ban­lieue. Une ban­lieue qui n’est pas, il est vrai, celle de Ladj Ly, celle des Bos­quets à Mont­fer­meil, celle des Misé­rables. Une ban­lieue pauvre pavillon­naire mais qui n’est pas (encore ?) un ter­ri­toire per­du ; quelque part du côté de Saint-Ouen ou d’Aubervilliers peut-être. Posé dans un salon com­pas­sé du Fau­bourg Saint-Ger­main ou dans l’obscurité d’une cha­pelle inté­griste, le ques­tion­ne­ment aurait man­qué à la fois de force et de pertinence.

lycée mul­ti­co­lore, ignare mais glo­ba­le­ment à peu près pai­sible, le pro­fes­seur d’histoire, pur doux pro­duit décé­ré­bré de l’Éducation natio­nale annonce une leçon sur la Révo­lu­tion fran­çaise et l’exécution de Louis XVI. Sur quoi s’indigne Elias (Aïmen Der­ria­chi), Maro­cain qui juge incon­ce­vable, scan­da­leux, sacri­lège, même qu’on puisse assas­si­ner ain­si le Com­man­deur des Croyants, le Sou­ve­rain que dans son pays on révère. Pour­quoi ? Parce qu’il est l’emblème, l’essence, le sym­bole de sa Nation. Parce qu’il porte à la fois la beau­té, la gran­deur et la trans­cen­dance qui seules fondent et jus­ti­fient le Pou­voir, donc l’Autorité, dans un monde qui croule sous le matérialisme.

séduit Kévin (Arnaud Jouan), un gar­çon un peu fruste mais pas­sion­né d’histoire, dont le père est bro­can­teur au Mar­ché aux puces et dont la mère, ouvrière, sur­vit – mal, impo­tente et inerte – après une rup­ture d’anévrisme sur­ve­nue lors d’un acci­dent du tra­vail. Les deux jeunes gens s’accordent, dis­cutent, se retrouvent pour pré­pa­rer un expo­sé qui mine­ra la doxarépu­bli­caine : la Révo­lu­tion a écra­sé les cor­po­ra­tions, débri­dé un libé­ra­lisme achar­né, ren­du esclave l’ouvrier jadis pro­té­gé par un pays héris­sé de libertés.

Si esti­mable qu’est le pro­pos et si exactes les consta­ta­tions, on est tout de même un peu éton­né que les deux lycéens s’incorporent aus­si vite des concepts aus­si éla­bo­rés. Et le film, à ce moment-là devient sans doute trop didac­tique, trop démonstratif.

ar exemple une scène un peu fac­tice : une jeune femme pro­fes­seur dans le lycée d’Élias et de Kevin tient une sorte de cercle d’études où une jeune Russe, une jeune Japo­naise, une jeune Serbe font part de leurs argu­ments monar­chistes. Une autre où un Égyp­tien explique qu’il sou­haite renouer avec la reli­gion antique de son pays et sacri­fie au dieu Toth.

Et puis sur­gissent des intrigues adven­tices qui diluent un peu le pro­pos : la rapa­ci­té de la com­pa­gnie d’assurance qui mégote les indem­ni­tés que devrait rece­voir la mère acci­den­tée de Kevin ; la mort acci­den­telle d’Elias ; le coup de cha­leur du père de Kevin avec l’infirmière qui soigne sa femme ; les conver­sa­tions des bro­can­teurs autour de la valeur patri­mo­niale des objets qu’ils vendent ; et aus­si cette sorte de troupe de théâtre qui se grise à jouer de beaux textes clas­siques dans une belle clai­rière. Tout cela ne manque pas d’intérêt et pour­rait même se jus­ti­fier au milieu du récit prin­ci­pal, mais part un peu dans tous les sens et demeure sou­vent figé sur l’écume des choses.

Comme Cheyenne Car­ron ne béné­fi­cie d’aucune des muni­fi­cences dis­pen­sées par le ver­tueux ciné­ma fran­çais, on ne peut pas lui repro­cher de ne pas don­ner dans son film ce qu’elle ne peut pas se payer. En pre­mier lieu un accom­pa­gne­ment musi­cal satis­fai­sant ; la répé­ti­tion à la gui­tare de la Marche des Rois(Lul­li et Bizet) est un peu pesante ; mais les acteurs sont extrê­me­ment justes – parce que fer­me­ment diri­gés -, le rythme est sou­te­nu, très bien mené et, dans la médio­cri­té des rues de ban­lieue, la réa­li­sa­trice par­vient à semer des images belles.

Quand le ciné­ma fran­çais se déci­de­ra-t-il à lui don­ner les moyens qu’elle mérite ?