Emma­nuel Todd : « C’est un pays en cours de sta­bi­li­sa­tion morale qui vient d’élire Trump »
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Emma­nuel Todd : « C’est un pays en cours de sta­bi­li­sa­tion morale qui vient d’élire Trump »

Le Comp­toir : Le 8 novembre 2016, Donald Trump rem­por­tait à la sur­prise géné­rale l’élection pré­si­den­tielle amé­ri­caine. Comme lors du réfé­ren­dum sur le Brexit   en juin de la même année, ou du rejet fran­çais du Trai­té éta­blis­sant une Consti­tu­tion pour l’Europe (TCE) en mai 2005 , les élites poli­ti­co-média­tiques n’avaient rien vu venir. Pour­quoi, à chaque scru­tin, les élites semblent-elles de plus en plus décon­nec­tées des électeurs ?

Emma­nuel Todd : Je crois que la sépa­ra­tion fon­da­men­tale entre peuple et élites – c’est une image, car c’est tou­jours plus com­pli­qué – a pour point de départ la dif­fé­ren­cia­tion édu­ca­tive pro­duite par le déve­lop­pe­ment du supé­rieur. Au len­de­main de la guerre, dans les démo­cra­ties occi­den­tales, tout le monde avait fait l’école pri­maire – aux États-Unis, ils avaient éga­le­ment fait l’école secon­daire –, les socié­tés étaient assez homo­gènes et très peu de gens pou­vaient se van­ter d’avoir fait des études supé­rieures. Nous sommes pas­sés, ensuite, à des taux de 40 % de gens qui font des études supé­rieures par géné­ra­tion. Ils forment une masse sociale qui peut vivre dans un entre-soi. Il y a eu un phé­no­mène d’implosion sur soi de ce groupe qui peut se racon­ter qu’il est supé­rieur, tout en pré­ten­dant qu’il est en démo­cra­tie. C’est un phé­no­mène uni­ver­sel et pour moi, c’est la vraie rai­son. Il y a des déca­lages. L’arrivée à matu­ri­té de ce groupe social se réa­lise dès 1965 aux États-Unis. En France, nous avons trente ans de retard et ça s’effectue en 1995. Les gens des diverses strates édu­ca­tives ne se connaissent plus. Ceux d’en haut vivent sans le savoir dans un ghet­to cultu­rel. Dans le cas d’un pays comme la France, nous avons par exemple l’apparition d’un ciné­ma inti­miste, avec des pré­oc­cu­pa­tions bour­geoises décon­nec­tées des cruau­tés de la glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique. Il y a des choses très bien dans cette culture d’en haut. L’écologie, les fes­ti­vals de musique clas­sique ou bran­chée, les expo­si­tions de pein­ture impres­sion­niste ou expres­sion­niste, le mariage pour tous : toutes ces choses sont bonnes. Mais il y a des per­sonnes avec des pré­oc­cu­pa­tions autres, qui sou­haitent juste sur­vivre éco­no­mi­que­ment et qui n’ont pas fait d’études supé­rieures. C’est en tout cas ce que j’écris dans mes livres, je ne vais pas chan­ger d’avis soudainement.

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