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Est-il déjà trop tard ?

Cri­tique ciné­ma par Pierre Builly

Ce film ter­ri­ble­ment d’actualité, mais hors normes est un pavé dans la mare qui dérange la gauche, plus par­ti­cu­liè­re­ment celle qui se démène pour mini­mi­ser la mon­tée de la vio­lence dans les zones de non-droit. Notre ami Pierre Builly nous offre son com­men­taire talen­tueux dans le site AF et donc ami : « Je Suis Fran­çais » du film « Bac nord » (AF.net).

Après la pré­sen­ta­tion de Bac Nord au der­nier Fes­ti­val de Cannes, un jour­na­liste irlan­dais a décla­ré Moi je me dis : peut-être que je vais voter Le Pen après ça ! D’une cer­taine façon, il accu­sait donc le réa­li­sa­teur, Cédric Jime­nez de faire le jeu du Ras­sem­ble­ment natio­nal, ce qui est, comme on le sait, le crime majeur de notre époque ; mieux vau­drait en effet avoir assas­si­né père et mère et vio­len­té ses enfants qu’être com­plice d’un popu­lisme tou­jours aus­si nau­séa­bond. D’ailleurs Jime­nez s’est débat­tu comme un beau diable contre cette infa­mante accusation.

On pen­se­ra ce que l’on veut et on vote­ra comme l’on veut, mais en tout cas on aurait bien tort de ne pas aller voir le film, sor­ti aujourd’hui même sur les écrans (mer­cre­di 18 août) et qui est remar­qua­ble­ment mené et inter­pré­té, qui est hale­tant, poi­gnant ; et d’une cer­taine façon, ter­ri­fiant. C’est en tout cas beau­coup mieux qu’un pré­cé­dent film du réa­li­sa­teur, La french qui date de 2015 et qui, lui aus­si, tour­nait autour du tra­fic de drogue et de l’impuissance de la police et des Pou­voirs publics d’y mettre fin.

Bac Nord s’inspire de faits réels, qui remontent à l’automne 2012 et qui avaient consti­tué un scan­dale assez grave : l’accusation por­tée contre des membres de la rude Bri­gade Anti Cri­mi­na­li­té des quar­tiers Nord de Mar­seille d’avoir racket­té des consom­ma­teurs de can­na­bis pour leur enri­chis­se­ment per­son­nel. Cela arri­vait juste après la mise en exa­men du Com­mis­saire divi­sion­naire Michel Ney­ret, n°2 de la Police judi­ciaire lyon­naise pour des faits à peu près analogues.

Il n’est pas dou­teux que les méthodes employées par les ser­vices de police étaient assez vives, assez bru­tales même mais il est cer­tain que la confron­ta­tion conti­nue avec le ban­di­tisme et la voyou­cra­tie ne conduit pas for­cé­ment à la dou­ceur des mœurs et au res­pect abso­lu des Droits de la Défense. Dans l’un et l’autre cas les poli­ciers affir­maient que les petites (ou moins petites) com­bines et les accom­mo­de­ments avec la Loi n’avaient d’autres objec­tifs que de rému­né­rer des indi­ca­teurs capables de les mettre sur le che­min de véri­tables affaires.

Le film est entiè­re­ment orien­té sur cette ver­sion des faits : l’équipe fra­ter­nelle ne res­pecte guère le Code de la route et a des pra­tiques de shé­rifs assez viriles, mais elle est abso­lu­ment hon­nête et vouée pas­sion­né­ment à son bou­lot. Cette équipe est diri­gée par Gré­go­ry (Gilles Lel­louche) qui est accom­pa­gné d’Antoine (Fran­çois Civil) et de Yas­sine, dit Yass (Karim Lek­lou). Yass vit avec Nora (Adèle Exar­cho­pou­los) qui lui donne un petit gar­çon. Les trois flics sont conti­nuel­le­ment sur le ter­rain, affron­tant l’incroyable dure­té de leur sec­teur, celui des immenses cités du nord de Marseille.

Il importe peu, après tout, à mes yeux en tout cas, que les poli­ciers aient été conduits à fran­chir la ligne jaune (même si la qua­si-tota­li­té des accu­sa­tions s’est très rapi­de­ment effon­drée). Ce que Bac Nord démontre avec une clar­té totale – et une grande luci­di­té – c’est tout d’abord la totale inuti­li­té – j’irai même jusqu’à dire la noci­vi­té – de la lutte contre la drogue, hydre inat­tei­gnable qui renaît sans cesse de ses cendres et ali­mente des flux finan­ciers pro­pices à toutes les cor­rup­tions et à tous les ter­ro­rismes. Encore bien davan­tage que la ridi­cule pro­hi­bi­tion des États-Unis de l’Entre-deux-guerres. Aujourd’hui même les Douanes viennent de sai­sir, à Dun­kerque, 416 kilos de cocaïne. Cela signi­fie que 4000 sont entrés en France. D’ailleurs, Il y a quinze jours, on en a sai­si 116 tonnes en Équa­teur. Un pro­duit qui ne coûte presque rien à pro­duire et qui se revend très cher : quelle meilleure com­bine rêver ?

Il y a la consé­quence évi­dente que des quar­tiers entiers, qui vivent de ces tra­fics, se sont ins­ti­tués en prin­ci­pau­tés indé­pen­dantes. Bien plus encore que dans Dhee­pan de Jacques Audiard, que dans Les Misé­rables de Ladj Ly), le spec­ta­teur effa­ré assiste à cette impos­si­bi­li­té des poli­ciers à sim­ple­ment entrer dans les cités sauf à y venir en grand nombre et armés ; mais d’armes dont ils ne peuvent se ser­vir que pour écar­ter la meute qui rapi­de­ment les assiège.

Ce qui est gla­çant, dans Bac Nord, dès le pré-géné­rique c’est cette impuis­sance qui entraîne frus­tra­tions et humi­lia­tions ; et l’assurance incroyable des caïds, la cer­ti­tude qu’ils sont chez eux et que l’intrusion sur leur ter­ri­toire est inad­mis­sible. Il y a plu­sieurs scènes très fortes et très bien fil­mées où l’on per­çoit la ten­sion et la haine. Et la vio­lence qui ter­ri­fie : for­mi­dable mor­ceau de bra­voure de la prise d’assaut d’une planque en plein cœur d’un quar­tier et de la défla­gra­tion de toute la chaîne du tra­fic après la réus­site de l’opération. On dirait volon­tiers que c’est du grand spec­tacle si l’on ne savait que la réa­li­té est sans doute encore pire. Ain­si va le monde, ain­si va la France dans notre siècle déjà bien enta­mé. J’aimerais assez qu’on me dise qu’on y peut encore quelque chose.