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Quelles leçons fran­çaises tirer de la « déroute occi­den­tale » en Afgha­nis­tan et ailleurs ?

Par Jean Phi­lippe Chauvin

Dans quelques semaines, les der­nières troupes états-uniennes auront quit­té l’Afghanistan, mis à part quelques ins­truc­teurs et conseillers de l’armée afghane, et les Afghans seront livrés à leur des­tin qui pour­rait bien prendre les cou­leurs, plu­tôt sinistres, des tali­bans déjà maîtres de la majeure par­tie du pays. Cette « déroute de l’Occident », comme l’évoque l’hebdomadaire Le Point cette semaine, ne doit pas être négli­gée et elle doit même ser­vir de leçon, même si les Démo­cra­ties semblent avoir per­du le sens de la durée et, peut-être, le sens des choses, pré­fé­rant le mol oreiller de l’indifférence et de la « bonne conscience » (sic !), plus pra­tique pour étouf­fer les réa­li­tés qui dérangent.

La prin­ci­pale leçon à tirer (ou à reti­rer) est que la poli­tique des bons sen­ti­ments n’est pas une poli­tique en tant que telle, et que la morale (ou l’émotion ? L’intervention occi­den­tale était cen­sée répondre aux atten­tats du 11 sep­tembre aux États-Unis), si elle peut « légi­ti­mer » (mais est-ce le bon verbe ?) une opé­ra­tion mili­taire, ne peut fon­der un nou­veau régime poli­tique. Dans Le Point, le diplo­mate Gérard Araud explique « pour­quoi la démo­cra­tie ne peut jamais s’imposer, ni s’improviser », et cela nous rap­pelle aus­si que nos révo­lu­tion­naires de 1789 avaient uti­li­sé les plus grandes vio­lences (jusqu’à la ter­reur la plus extrême des années 1793 – 94, et l’extermination de popu­la­tions récal­ci­trantes) pour impo­ser « leur » concep­tion de la Nation (avec majus­cule obli­ga­toire) et « leur » Répu­blique qui, au demeu­rant, n’était pas for­cé­ment celle du voi­sin… « Des guerres occi­den­tales pour une vision occi­den­tale du monde se sont heur­tées aux dures réa­li­tés de socié­tés qui sont capables de gagner les pre­mières et de refu­ser la seconde. » C’est donc « l’échec d’une force occi­den­tale supé­rieure par la tech­no­lo­gie, l’armement, l’entraînement des sol­dats et la faillite d’une poli­tique aux bonnes inten­tions, qui visait à ins­tau­rer dans ces trois pays (ndlr : Irak, Afgha­nis­tan, Mali) une démo­cra­tie res­pec­tueuse des droits de l’homme et de l’égalité des sexes ». Pour­tant, les États-Unis et leurs alliés pen­saient pou­voir repro­duire sans trop de dif­fi­cul­tés le sché­ma de la Seconde guerre mon­diale et, sur­tout, de sa « réus­site démo­cra­tique » en Alle­magne (de l’Ouest) et au Japon après 1945, oubliant qu’il y avait là, déjà, des États poli­tiques consti­tués et un sen­ti­ment natio­nal que les guerres et les défaites avaient, somme toute, ren­for­cés. Ce n’était pas exac­te­ment le même cas de figure dans ces pays du Sud dont l’unité tenait par­fois à un « sacré » local ou his­to­rique que l’Occident n’a pas su appré­cier et savam­ment uti­li­ser… Ain­si, le refus défi­ni­tif des États-Unis de res­tau­rer comme chef d’État celui qui avait été, qua­rante ans durant, le roi d’Afghanistan (Zaher Shah, décé­dé en 2007) et qui était res­pec­té par les clans et les popu­la­tions afghanes au-delà de leurs dif­fé­rences eth­niques, voire reli­gieuses, a sans doute lar­ge­ment contri­bué à l’échec final des ten­ta­tives de paci­fi­ca­tion occi­den­tales : quand un conqué­rant ou un « enva­his­seur » (selon les points de vue, fort tran­chés sur cette ques­tion) oublie l’histoire pour ne pri­vi­lé­gier qu’une concep­tion morale de la poli­tique ou son seul inté­rêt « égo-poli­tique » (plus encore que géo­po­li­tique), la réus­site est fort dou­teuse et rentre même dans le domaine de l’utopie, c’est-à-dire de la construc­tion d’un cadre poli­tique et d’une socié­té rêvée sur les sables mou­vants d’une réa­li­té qui, en fait, se dérobe… C’est ce qu’avait d’ailleurs com­pris le pré­sident états-unien Tru­man en 1945 en lais­sant l’empereur Hiro-Hito sur le trône du Japon tout en fai­sant condam­ner à mort ses prin­ci­paux ministres et géné­raux accu­sés de crimes de guerre sur la période 1928 – 1945. George W. Bush et ses « fau­cons », per­dus dans leur croyance en une irré­mé­diable « fin de l’histoire » qui aurait été favo­rable au modèle poli­tique et de socié­té états-unien, n’ont pas eu l’intelligence de leur pré­dé­ces­seur, suc­ces­seur légal et malin de Roosevelt.

Pour­tant, au début des années 2000, l’illusion était belle : « Il était néan­moins légi­time d’espérer, à Washing­ton, à Bruxelles ou à Paris, qu’Irakiens, Afghans et Maliens se join­draient aux forces venues les libé­rer de l’oppresseur et leur appor­ter les bien­faits de la démo­cra­tie ; ils auraient pu tirer par­ti des élec­tions pour se doter d’institutions solides et de diri­geants intègres. S’ils ne l’ont pas fait, c’est parce qu’ils n’étaient pas pré­pa­rés à pas­ser sans tran­si­tion d’une socié­té auto­ri­taire et patriar­cale à une démo­cra­tie. » L’un des pro­blèmes réside aus­si dans la défi­ni­tion même de « démo­cra­tie » qui, en fait, ne peut être la même par­tout au risque de se renier elle-même si elle est défi­nie, par exemple, par un modèle ins­ti­tu­tion­nel fonc­tion­nant sur la règle majo­ri­taire à inter­valles régu­liers (les élec­tions) ; si elle est com­prise comme un mode de vie social pri­vi­lé­giant l’individu et sa liber­té per­son­nelle au détri­ment de ce qui, dans le pays consi­dé­ré, « fait corps et sens », elle appa­raît aus­si en contra­dic­tion avec la démo­cra­tie poli­tique qui fait de la majo­ri­té expri­mée du corps élec­to­ral (à un moment don­né, majo­ri­té qui n’est pas for­cé­ment confir­mée par le moment sui­vant) la source des lois et des contraintes légales, au-delà des enjeux pro­pre­ment reli­gieux. Ces dif­fi­cul­tés n’ont pas été réglées par des inter­ven­tions mili­taires qui se vou­laient « démo­cra­tiques » mais parais­saient, dans le même temps, vio­ler le prin­cipe même d’une poli­tique sou­ve­raine des États consi­dé­rés et enva­his : les dis­cours des États occi­den­taux n’étaient pas for­cé­ment illé­gi­times mais ils n’étaient pas non plus for­cé­ment com­pré­hen­sibles par des popu­la­tions locales qui oubliaient vite le bien accom­pli par les forces occi­den­tales (la libé­ra­tion de leurs vil­lages jusque-là occu­pés par des groupes armés bel­li­queux à leur égard, par exemple, et  la mise à dis­tance du péril des extré­mistes isla­mistes ; etc.) pour n’en consi­dé­rer que les côtés moins heu­reux, à tort ou à rai­son d’ailleurs.

« Les Occi­den­taux ont fait comme s’il suf­fi­sait d’édicter une Consti­tu­tion et d’organiser des élec­tions hon­nêtes pour voir fonc­tion­ner une démo­cra­tie. Il a fal­lu deux siècles aux Euro­péens pour y par­ve­nir tant bien que mal », et notre propre his­toire natio­nale nous rap­pelle cet impé­ra­tif du temps long pour enra­ci­ner des ins­ti­tu­tions ou des habi­tudes poli­tiques qui « apaisent » les ten­sions tou­jours sen­sibles (et la période actuelle n’en est pas exempte, loin de là !) : ce n’est pas la Révo­lu­tion qui a ancré la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive (1) en France, mais bien plu­tôt les Monar­chies qui l’ont sui­vie, avec la Charte et l’établissement d’assemblées (deux, au niveau natio­nal) qui « font les lois » (à défaut de tou­jours les ins­pi­rer) quand l’État les fait appli­quer après les avoir pro­mul­guées et, sou­vent, « appe­lées » et pré­pa­rées. Et les régimes sui­vants ont pour­sui­vi ce long tra­vail de « par­le­men­ta­ri­sa­tion » de la vie poli­tique, au risque par­fois de faire bas­cu­ler cette der­nière dans un par­le­men­ta­risme exces­sif et de mau­vais aloi dont le géné­ral de Gaulle vou­dra, à son heure, libé­rer le pays par la Consti­tu­tion de la Cin­quième Répu­blique. S’il n’est pas com­plè­te­ment assu­ré que la démo­cra­tie soit for­cé­ment « arri­vée à bon port » (2), il n’est pas inter­dit de consi­dé­rer que cer­tains de ses acquis sont béné­fiques quand d’autres appellent la pra­tique d’une tra­di­tion cri­tique, mais dans le cadre pré­exis­tant d’un plu­ra­lisme poli­tique qu’il convient de pré­ser­ver et, même, d’abonder, à rebours des ten­dances glo­ba­li­taires des cou­rants « d’effacement » contemporains…

Aurait-il fal­lu, au regard de nos tra­di­tions poli­tiques et de leurs fortes contra­dic­tions d’avec les prin­cipes de vie de pays comme l’Afghanistan, l’Irak ou le Mali (entre autres), s’abstenir d’aller « mou­rir pour Kaboul » ou « pour Tom­bouc­tou » et, donc, pré­ser­ver la vie de nos propres sol­dats, la France ayant payé un tri­but très lourd ces der­nières décen­nies dans les opé­ra­tions exté­rieures et dans les actes ter­ro­ristes frap­pant notre pays en son cœur (par­ti­cu­liè­re­ment en 2015 – 16) ? La ten­ta­tion d’un désen­ga­ge­ment com­plet de notre pays des affaires du monde pour se replier sur le pré car­ré fran­çais ou la construc­tion euro­péenne est forte et elle satis­fait ceux qui ne voient plus dans les États que de simples gen­darmes de la socié­té de consom­ma­tion et de dis­trac­tion contem­po­raine (la fameuse « socié­té dis­trac­tion­naire » moquée par Phi­lippe Muray) ; mais elle n’est pas, en fait, satis­fai­sante pour qui pense en termes de temps long et de péren­ni­té d’un modèle de civi­li­sa­tion qui, pour impar­fait qu’il soit, nous donne des rai­sons de vivre et nour­rit encore les espé­rances d’une grande part de nos com­pa­triotes qui ne limitent pas leur appar­te­nance au pays à une simple ques­tion diges­tive… De plus, ces com­bats loin­tains s’inscrivent aus­si dans la pré­ser­va­tion de nos fron­tières, aus­si éloi­gnées soient-elles, et nous par­lons, là, de la France : des fron­tières qui ne sont pas, d’ailleurs, que phy­siques mais sym­bo­liques, intel­lec­tuelles, civi­li­sa­tion­nelles. « Le monde a besoin de la France », s’exclamait Georges Ber­na­nos. Le géné­ral de Gaulle, son lec­teur fidèle, le pen­sait aus­si, main­te­nant ou rele­vant (mal­gré le déclin des décen­nies pré­cé­dant son « règne ») le rang de la France dans le grand concert des nations, et cela mal­gré une stra­té­gie qui, en Algé­rie, aurait sans doute pu être différente.

En fait, il me semble de plus en plus que l’erreur ori­gi­nelle est d’avoir trop « occi­den­ta­li­sé » les inter­ven­tions exté­rieures, dans une logique états-unienne de « colo­nia­lisme démo­cra­tique » (qui, en temps de paix, porte le nom de « Déve­lop­pe­ment », comme l’a jus­te­ment signa­lé depuis fort long­temps le décrois­sant Serge Latouche), et cela au lieu de jouer la carte qui fut celle du mili­taire fran­çais Lyau­tey en son temps au Maroc, celle que l’on pour­rait bap­ti­ser « l’adaptation convi­viale » : s’appuyer sur les popu­la­tions locales et sur leurs tra­di­tions pour les mener, peu à peu (même si le plus tôt serait le mieux), sur le che­min d’un « mini­mum poli­tique » (en atten­dant et en espé­rant mieux, même si le calen­drier peut être long dans cer­tains pays et pour cer­taines popu­la­tions avant d’atteindre les canons « uni­ver­sels » d’une vie poli­tique plu­ra­liste et apai­sée sou­hai­table). Comme le sou­ligne avec rai­son Gérard Araud : « on n’instaure une démo­cra­tie ni avec un mar­teau ni avec des baïon­nettes, comme ont essayé de le faire en vain Amé­ri­cains et Fran­çais. On ne l’impose pas ; elle doit répondre aux besoins des popu­la­tions même si elle ne cor­res­pond pas aux normes amé­ri­caines et euro­péennes ». Cela ne doit pas nous empê­cher de prô­ner quelques-uns des élé­ments (voire des fon­de­ments) de notre civi­li­sa­tion (en poli­tique comme dans la vie sociale), mais sans les confondre avec la socié­té de consom­ma­tion qui oublie l’esprit ni avec la démo­cra­tie par­le­men­taire et oli­gar­chique qui ne cor­res­pond pas for­cé­ment à ce que les peuples locaux veulent faire de leur des­tin ;  ce des­tin qui doit res­ter le leur, tant qu’il n’atteint pas le nôtre en cher­chant à le sub­ver­tir ou à le détruire pour ins­tal­ler « leur » ordre, poli­tique ou reli­gieux, qui n’est pas et ne peut être le nôtre… C’est parce que la France sera sûre d’elle-même (et capable de défendre, y com­pris mili­tai­re­ment, sa par­ti­cu­la­ri­té his­to­rique et civi­li­sa­tion­nelle) qu’elle pour­ra, non seule­ment vivre et « sur-vivre » face aux risques du monde, et qu’elle pour­ra entraî­ner des nations et des peuples, non à lui res­sem­bler, mais à s’inspirer d’elle. Et confir­mer ain­si son éter­ni­té nécessaire…

(1) : Il s’agit là de la démo­cra­tie élec­to­rale dite repré­sen­ta­tive (même si elle peut accep­ter, rare­ment, des formes de démo­cra­tie plus directe comme le réfé­ren­dum), au sens d’une par­ti­ci­pa­tion indi­recte des citoyens aux affaires d’un État pour­tant – ou par consé­quent ? – de plus en plus intru­sif au cours de ces deux der­niers siècles, ce que rele­vait, avec une cer­taine inquié­tude, Ber­trand de Jou­ve­nel dans « Du Pou­voir » dès les années 1940.

(2) : Il faut bien se rap­pe­ler que la démo­cra­tie telle que nous la connais­sons n’est sans doute pas « défi­ni­tive », ne serait-ce que parce que l’histoire ins­ti­tu­tion­nelle n’est jamais figée même si elle peut paraître fixée, et que le rap­port aux pou­voirs des com­mu­nau­tés et des per­sonnes peut néces­si­ter d’autres formes d’institutions et de pré­ju­gés poli­tiques pour satis­faire le corps civique en ses dif­fé­rentes acceptions.