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L’Éditorial de Fran­çois Marcilhac

Entre fri­lo­si­té et démobilisation

Le suf­frage uni­ver­sel est conser­va­teur. Il l’est d’autant plus dans une période incer­taine, où il ne convient pas d’ajouter les risques d’un bou­le­ver­se­ment poli­tique aux aléas de la situa­tion. La « prime aux sor­tants », obser­vée au len­de­main des dépar­te­men­tales et des régio­nales, est la consé­quence de cette atti­tude fri­leuse. Pour­quoi voter pour des can­di­dats ou des équipes inex­pé­ri­men­tés ou sans implan­ta­tion locale quand celles qui ont diri­gé les régions et les dépar­te­ments depuis sept ans ont fait hon­nê­te­ment ce qu’elles ont pu, sur­tout durant la période de crise sani­taire que nous venons de tra­ver­ser ? Le fait, d’ailleurs, que les Fran­çais connaissent mal les pré­ro­ga­tives tant des régions que des dépar­te­ments, s’il a joué un rôle dans l’abstention record à ces élec­tions, n’a pas été non plus, para­doxa­le­ment, sans favo­ri­ser les équipes sor­tantes. Car c’est l’Etat, c’est le Gou­ver­ne­ment, clai­re­ment iden­ti­fiés, que visent les cri­tiques (mais, là encore, dans un réflexe légi­ti­miste que nous avons maintes fois iden­ti­fié éga­le­ment lors des atten­tats ter­ro­ristes, ni l’un ni l’autre ne se sont effondrés).

Car par­ler d’effondrement pour les macro­nistes lors de ces élec­tions seraient un contre­sens. Pour qu’il y ait effon­dre­ment, encore fau­drait-il que la REM eût été détrô­né. C’est d’autant moins le cas que, la REM n’existant pas lors des pré­cé­dentes échéances dépar­te­men­tales (mars 2015) et régio­nales (décembre 2015), le mou­ve­ment de Macron a sur­tout mon­tré son inca­pa­ci­té à s’ancrer dans les ter­ri­toires. Les élec­teurs de ce mou­ve­ment hors sol ont même sou­vent fait le choix de reve­nir aux can­di­dats de l’ancien monde, lorsqu’un bas­cu­le­ment de majo­ri­té se pro­fi­lait, comme dans la région Pays-de-la-Loire ou en Île-de-France. En région PACA, l’alliance LR-REM contre le RN anti­ci­pait ce risque. C’est aus­si la rai­son pour laquelle le Gou­ver­ne­ment n’a rien fait pour sus­ci­ter une forte par­ti­ci­pa­tion, jusqu’à un fias­co géné­ra­li­sé dans l’envoi de la pro­pa­gande : moins la par­ti­ci­pa­tion est impor­tante, moins il est pos­sible de tirer des consé­quences au plan natio­nal d’un échec cer­tain à s’ancrer dans le pays réel. Tou­te­fois, le camou­flet, lui, est réel, sur­tout dans les Hauts-de-France, où la majo­ri­té pré­si­den­tielle, en dépit de la pré­sence de cinq ministres, dont deux réga­liens (inté­rieur et jus­tice), ne lui a même pas per­mis de se qua­li­fier pour le second tour.

Mais qu’importe, au fond, pour Macron ? Ce qu’il vise, c’est la pré­si­den­tielle et les res­sorts de celle-ci ne sont pas les mêmes que ceux des élec­tions locales. Oui, conclure quoi que ce soit de l’abstention à ces pré­sentes élec­tions ou de leurs résul­tats, ce serait tirer des plans sur la comète élec­to­rale. Par­ler de séces­sion est peut-être pré­ma­tu­ré, même si le second tour de la pré­si­den­tielle de 2017 a connu, avec 25,44 %, le plus haut taux d’abstention de toute l’histoire de la Ve Répu­blique, à l’exception de celui de la pré­si­den­tielle de 1969 (31,1 %) mais alors sans vrai enjeu poli­tique (oppo­sant la droite, avec Pom­pi­dou, au centre droit, avec Poher). On explique l’effondrement du RN par le phé­no­mène de la double abs­ten­tion mas­sive de son élec­to­rat, jeune et popu­laire. C’est un fait. Mais c’est un fait aus­si que le RN, en se chi­ra­qui­sant, en deve­nant chaque jour davan­tage inco­lore, inodore et sans saveur, n’a rien fait non plus pour cap­ter ce double élec­to­rat et l’inciter à se dépla­cer pour voter. On peut tou­jours par­ler de phé­no­mène social ou géné­ra­tion­nel : il n’en reste pas moins que le RN a de com­mun avec la REM son manque d’implantation locale, à l’exception, pour le RN, de quelques ter­ri­toires pré­cis, qui res­semblent sur­tout à des mai­sons témoins… La ges­tion auto­ri­ta­riste et erra­tique du mou­ve­ment en est évi­dem­ment la cause prin­ci­pale. Mais aus­si un dis­cours poli­tique éva­nes­cent et de plus en plus inau­dible aux classes popu­laires. Marine Le Pen fut aux abon­nés absents lors du mou­ve­ment des Gilets jaunes pour les mêmes rai­sons qu’elle s’abstient sur les ques­tions socié­tales : le refus de s’engager par peur de se lais­ser enfer­mer dans un quel­conque dis­cours. Elle ne s’aperçoit pas qu’elle ne peut que s’essouffler à cou­rir après la res­pec­ta­bi­li­té poli­ti­cienne en affa­dis­sant son pro­jet et que plus elle se dédia­bo­li­se­ra, plus elle sera dia­bo­li­sée par les autre for­ma­tions, qui ver­ront désor­mais en elle, une pos­sible concur­rente sur leur pré-car­ré politicien.

Que nos ins­ti­tu­tions ne soient plus capables de mobi­li­ser les Fran­çais, c’est la seule leçon cer­taine que nous puis­sions tirer de l’abstention à ces élec­tions dépar­te­men­tales et régio­nales. Avec une seconde : les Fran­çais ne sont pas prêts à l’aventure, sur­tout si l’objet est mal iden­ti­fié. Avec un Emma­nuel Macron, un Xavier Ber­trand ou un Laurent Wau­quiez, ils sau­ront à peu près à quel abat­toir ils seront conduits, et dans quelles condi­tions. C’est tou­jours plus ras­su­rant, pour un peuple que l’on convainc chaque jour un peu plus qu’il sort iné­luc­ta­ble­ment de l’histoire.

Fran­çois Marcilhac