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L’achevement de l’homo démocraticus

Par Ger­main Philippe

La tech­no­cra­ture, mala­die sénile de la démo­cra­tie : (19/20)

La com­bi­na­toire de trois archipels

Pro­cé­dons par ordre. Pru­dem­ment, pas à pas. La fin de cycle de la socié­té démo­cra­tique, a enclen­ché une dyna­mique d’archipelisation. Non pas avec un seul archi­pel mais en com­bi­nant trois archipels.

Com­bi­nai­son avant tout démo­gra­phique avec l’archipel de « la pré­ser­va­tion », dési­gné par le géo­graphe Guilluy comme « la France péri­phé­rique » alors que Jérôme Sainte-Marie pré­fère le terme de « bloc popu­laire ». Emma­nuel Macron le dénomme « conser­va­teur » mais on peut aus­si y retrou­ver « la France pro­fonde » du géné­ral De Gaulle pla­giant le « Pays réel » de Maur­ras. Démo­gra­phi­que­ment Guilluy l’estime à 60% de la popu­la­tion et le situe géo­gra­phi­que­ment dans les petites et moyennes villes de Pro­vince. Son éva­lua­tion se rap­porte exac­te­ment au taux d’abstention des der­nières élec­tions muni­ci­pales. Cet archi­pel majo­ri­taire est démo­gra­phi­que­ment vieillis­sant avec sa nata­li­té décli­nante depuis le fin du baby-boom en ???. Il a été dévi­ta­li­sé par les consé­quences de Vati­can II mais aus­si par la dis­pa­ri­tion de la socia­bi­li­té com­mu­niste1.

Il y a ensuite, bien sur, l’archipel de « la sou­mis­sion » sui­vant l’expression du roman­cier Michel Houel­le­becq. Plu­tôt par­ci­mo­nieu­se­ment Guilluy et Sainte-Marie pré­fèrent par­ler de « l’immigration ». Celle-ci, a vrai dire, entre mal dans leur vision pri­vi­lé­giant une pola­ri­sa­tion plus qu’une frag­men­ta­tion de la socié­té démo­cra­tique. Démo­gra­phi­que­ment le terme d’immigration éva­cue du comp­tage les clan­des­tins, les natu­ra­li­sés et les enfants béné­fi­ciant du droit du sol. Esti­mée offi­ciel­le­ment à 10 %, elle approche plus les 15% de la popu­la­tion avec sa nata­li­té conqué­rante. Géo­gra­phi­que­ment c’est la France des ban­lieues avec ses cités gour­mandes d’aides et de sub­ven­tions. Depuis la révo­lu­tion ira­nienne de 1979, l’archipel de la Sou­mis­sion s’est vita­li­sé par un retour à l’islam des origines.

Pour fina­li­ser la com­bi­na­toire il y a l’archipel de « l’américanisation », nom­mé par Guilly « classe domi­nante », Sainte-Marie « bloc éli­taire » et Macron « les pro­gres­sistes ». Démo­gra­phi­que­ment il repré­sente 23% des élec­teurs consti­tués prin­ci­pa­le­ment des décli­nants baby-boo­mers. Sa nata­li­té se carac­té­rise par sa grande fai­blesse. Sa vita­li­té dépend du suc­cès de la mon­dia­li­sa­tion et la mai­trise de l’appareil d’état et de ses puis­sants moyens de redis­tri­bu­tion. En 2019 l’Etat Pro­vi­dence redis­tri­bue2 34% du Pro­duit Inté­rieur Brut en pres­ta­tion sociales.

Coha­bi­ta­tion cote à cote

Allons au-delà de la com­bi­na­toire démo­gra­phique et géo­gra­phique. Si l’on s’intéresse au bâti du dis­po­si­tif on dis­cerne net­te­ment une forme de « coha­bi­ta­tion ». Celle-ci ne s’adosse pas au dis­court incan­ta­toire sur le « vivre ensemble ». L’échec patent de l’intégration répu­bli­caine oblige l’archipel de l’Américanisation a se rabattre sur un plus modeste « vivre cote à cote », lui per­met­tant de pré­ser­ver sa posi­tion domi­nante. Pour cela il est prêt à faire alliance élec­to­rale avec l’archipel de la Sou­mis­sion. Ce der­nier assu­rant déjà une part de plus en plus impor­tante de la consom­ma­tion grâce aux aides et à l’économie paral­lèle de la drogue, offi­ciel­le­ment inté­grée depuis 2018 dans le cal­cul du Pro­duit Inté­rieur Brut comme contri­bu­teur de Crois­sance. Sinon une alliance, au moins une conni­vence des deux archi­pels mino­ri­taires per­met de main­te­nir celui de la Pré­ser­va­tion dans son rôle essen­tiel de vache à lait fiscale.

Cha­cun des trois archi­pels com­prend une ile prin­ci­pale, entou­rée de plu­sieurs ilots com­mu­nau­taires. Chaque archi­pel est aiman­té par un pole idéo­lo­gique – d’où l’importance de la guerre cultu­relle – et tire une force cer­taine de la cohé­rence géo­gra­phique, comme le prouve les suc­cès aux muni­ci­pales des éco­lo-bobo des grandes métropoles.

Sépa­ra­tisme face à face

Pour­tant la coha­bi­ta­tion ne cesse de se fra­gi­li­ser. C’est ce qu’expliqua le très bien infor­mé ministre de l’Intérieur Gérard Col­lomb lors de sa reten­tis­sante démis­sion du 3 octobre 2018 : « Aujourd’hui, on vit côte à côte. Moi, je le dis tou­jours : je crains que demain on vive face à face ». Moins de deux ans après, le pays légal confirme sa crainte en invo­quant la menace de « sépa­ra­tisme », chère à la men­ta­li­té jaco­bine. Après le Pré­sident Macron en février 2020, le pre­mier ministre Cas­tex veut mobi­li­ser l’Etat répu­bli­cain contre le dan­ger du « sépa­ra­tisme » lié, dit-il, au risque de com­mu­nau­tés eth­niques ou reli­gieux à sor­tir de l’ensemble national.

Pas­sons sur le fait que tout maur­ras­sien uti­li­sant les cri­tères invo­qués par l’énarque Cas­tex se ver­rait immé­dia­te­ment accu­ser d’en reve­nir à la théo­rie des quatre états confé­dé­rés. Conten­tons-nous de remar­quer que sur la crainte du com­mu­nau­ta­risme, les démo­crates sont dans la posi­tion de l’arroseur arro­sé car le pays légal répu­bli­cain, pour main­te­nir sa domi­na­tion sur le pays réel, s’est appli­qué à sys­té­ma­ti­que­ment détruire les com­mu­nau­tés natu­relles au pro­fit de ses propres com­mu­nau­tés d’élection comme les par­tis et les syn­di­cats, aujourd’hui déli­tées. La porte est ain­si ouvertes aux nou­velles com­mu­nau­tés comme celles de la diversité.

En agi­tant la menace sépa­ra­tiste, les tech­no­crates son­ge­raient-ils aux Canaques de Nou­velle-Calé­do­nie, dont ils pré­parent pour­tant l’indépendance ? Non, les tech­no­crates – nous dit-on – songent aux isla­mistes. Mais pour­quoi oublier les illu­mi­nés de l’européisme et du mon­dia­lisme pra­ti­quant le culte des droits de l’Homme ? Pour­quoi igno­rer les indi­gé­nistes, ces contre­fa­çons de des­cen­dants d’esclaves prê­chant un racia­lisme black-beur et autre zulu-nation de contrebande ?

Alter­na­tive catho­lique et royale

Si le pays légal ose tout, c’est qu’il craint le com­mu­nau­ta­risme main­te­nant au cœur de la démo­cra­tie ; la chose, pas le mot. Pour le moment la socié­té démo­cra­tique n’est pas tota­le­ment com­mu­nau­ta­ri­sée et les dif­fé­rents archi­pels main­tiennent encore des capa­ci­tés d’échanges. D’où le para­doxe du Pays légal à défendre abso­lu­ment la coha­bi­ta­tion, le « vivre cote à cote » dans une socié­té démo­cra­tique de plus deshu­ma­ni­sée et déshumanisante.

Ce n’est pas la posi­tion de l’Action fran­çaise qui depuis 1951 envi­sage la pos­si­bi­li­té de cette com­bi­na­toire « dia­bo­lique » de la fin de l’histoire, sui­vant l’expression de Maur­ras dans sa lettre tes­ta­ment à Bou­tang. Rap­pe­lons aus­si les ana­lyses pros­pec­tives et qua­si pro­phé­tiques de Pierre Debray de 1970. Les « trente glo­rieuses » étaient à leur som­met et il osait annon­cer : « Il est cer­tain que la socié­té qui se pré­pare se révè­le­ra inhu­maine. Cette inhu­ma­ni­té ne sera cepen­dant que l’achèvement de l’homo demo­cra­ti­cus. Ses struc­tures men­tales le contraignent à batir des méga­lo­poles , à s’abandonner au rêve d’une expan­sion infi­nie, à débou­cher sur l’inflation géné­ra­li­sée, l’embouteillage, la dic­ta­ture bureau­cra­tique, la « pro­gram­ma­tion » » de tous les sec­teurs d’activité3 ». En 2020 nous y sommes en plein ! Du moins en dehors de l’inflation géné­ra­li­sée, mais la crise de l’euro guette. Debray, comme son maître Bain­ville, avait pra­ti­qué l’empirisme orga­ni­sa­teur auquel il n’avait pas hési­té à ajou­ter cer­tains élé­ments de l’analyse struc­tu­ra­liste. Une fois de plus, comme avec Bain­ville et Les consé­quences poli­tiques de la paix , l’Action fran­çaise avait vu juste.

Pour­tant l’Action fran­çaise du XXI° siècle évite de som­brer dans la para­ly­sante l’autosatisfaction intel­lec­tuelle. D’ailleurs Debray n’avait-il pas ces­sé, dans les camps C.M.R.D.S. de rap­pe­ler aux étu­diants natio­na­listes : « Il est bien d’avoir rai­son. Cela ne suf­fit pas. Encore convient-il de savoir faire entendre rai­son4 ». Elle écarte aus­si le fata­lisme de la déca­dence qui est étran­ger à l’univers maur­ras­sien comme l’a bien . rap­pe­lé dans la revue Réac­tion, Fran­çois Hugue­nin5. Et ce mal­gré la syn­thèse d’une pen­sée contre-révo­lu­tion­naire, pou­vant être com­prise comme une réflexion sur le déclin de la France.

Pour contrer la coha­bi­ta­tion – cette inhu­ma­ni­té qui semble ache­ver l’homo démo­cra­ti­cus – l’Action fran­çaise pro­pose une alter­na­tive pour la France. C’est la fameuse arche catho­lique et royale. Pour que celle-ci ne relève pas du rêve, l’Action fran­çaise doit amen­der sa stra­té­gie à par­tir de l’analyse réa­li­sée en se posant la ques­tion : la coha­bi­ta­tion des trois archi­pels, ce vivre cote à cote dans une socié­té de plus en plus déshu­ma­ni­sé, est-il encore pos­sible ? C’est la seule ques­tion qui vaille et de la réponse dépend car la stra­té­gie roya­liste du XXI° siècle. Cette réponse se trouve dans l’évolution déjà enga­gée par cha­cun des trois archipels.

C’est ce que nous ver­rons dans notre pro­chaine rubrique.

Ger­main Phi­lippe ( à suivre)

1 Voir l’indispensable article de Phi­lippe Ariès
2 Her­vé Lebras, entre­tien à Le Monde , février-avril 2020 : « 40 cartes pour com­prendre la France », p3.
3 Pierre Debray, « L’homme démo­cra­tique, mort de l’homme », Aspects de la France n°1.157, 19 novembre 1970.
4 Pierre Debray, Que faire, Le cour­rier de l’Ordre fran­çais n°1, Biblio­thèque natio­na­liste, 1962.
5 Fran­çois Hugue­nin, « Pro­grès et déca­dence dans la pen­sée de Charles Maur­ras », Réac­tion n° 3, 1991.