Jean-Fran­çois Mat­tei : « Nous sommes de fait dans une socié­té eugénique »

Jean-Fran­çois Mat­tei : « Nous sommes de fait dans une socié­té eugénique »

Jean-Fran­çois Mat­tei est ancien pré­sident de la Croix Rouge fran­çaise (2004 – 2013), pro­fes­seur de pédia­trie et de géné­tique médi­cale et membre de l’A­ca­dé­mie natio­nale de méde­cine. mat­tei

FIGAROVOX.- Dans votre livre « Ques­tions de conscience », vous défen­dez la néces­si­té de l’é­thique dans notre socié­té, et reven­di­quez une cer­taine « ten­sion morale ». Com­ment défi­nir l’é­thique ? En quoi dif­fère-t-elle jus­te­ment de la morale ? 

Jean-Fran­çois MATTEI.- L’é­thique, qu’on trouve déjà dans l’an­ti­qui­té chez Aris­tote, a res­sur­gi après la seconde guerre mon­diale. Après Ausch­witz, Hiro­shi­ma, le gou­lag, l’homme s’est inter­ro­gé sur son huma­ni­té sans trou­ver de réponses évi­dentes. Or, l’é­thique est pré­ci­sé­ment un ques­tion­ne­ment sur un sujet où il n’y a pas de réponse tran­chée. C’est ce qui dif­fère l’é­thique de la morale : la morale est intan­gible et incon­di­tion­nelle. Ses prin­cipes tels que « tu ne tue­ras point » apportent la réponse avant que la ques­tion se pose. À l’in­verse l’é­thique s’ap­plique à des situa­tions où il n’y a pas de réponses mais un dilemme, un « cas de conscience ». C’est en somme la for­mule par laquelle Camus défi­nit l’es­sence de la tra­gé­die « Anti­gone a rai­son et Créon n’a pas tort ». Que faire ?

« Toute pra­tique eugé­nique ten­dant à l’or­ga­ni­sa­tion de la sélec­tion des per­sonnes est inter­dite ». Est-il ins­crit dans notre Code civil depuis 1994. Cela n’empêche pas par exemple que 95% des tri­so­miques soient éli­mi­nés après diag­nos­tic pré­im­plan­ta­toire. Existe-t-il un eugé­nisme de fait dans notre société ? 

Dans mon esprit, il n’est pas ques­tion de juger une femme ou un couple qui après avoir appris qu’ils atten­daient un enfant por­teur de la tri­so­mie 21, décident d’in­ter­rompre la gros­sesse. On a tou­jours assez de forces pour sup­por­ter les maux d’au­trui. Il faut res­pec­ter cette liber­té, qui est indi­vi­duelle. En revanche, un eugé­nisme d’É­tat, par essence poli­tique, n’est pas accep­table, sauf à orga­ni­ser une socié­té fon­dée sur la dis­cri­mi­na­tion des êtres humains pour ne gar­der que les meilleurs. Mais, quand 95 per­sonnes sur 100 font le choix indi­vi­duel d’in­ter­rompre la gros­sesse d’un tri­so­mique 21, la somme des choix indi­vi­duels des­sine une socié­té eugé­nique. Nous sommes donc de fait dans une socié­té eugé­nique nour­ris­sant le pro­jet de l’en­fant sain et par­fait. C’est cela qu’il faut com­battre. J’in­siste sur ce point pour mon­trer que cela jus­ti­fie tous les efforts de la recherche médi­cale. L’i­déal à atteindre est bien de soi­gner plu­tôt que d’é­li­mi­ner. Dès lors qu’on pour­ra pro­po­ser à une femme ou un couple de cor­ri­ger l’a­no­ma­lie géné­tique de leur enfant, on peut espé­rer que le pro­blème sera réglé.

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