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Jacques Bainville

Napoléon

Par Vincent Gaillère

Le Napoléon de Jacques Bainville fut publié chez Arthème Fayard en 1931 : c’est une date dans l’histoire intellectuelle de l’Action française, non pas seulement par son "succès de librairie", mais parce que l’écrivain politique y démontrait, avec une limpidité et une force renouvelées de Louis II de Bavière ou de Bismarck et la France, sa maîtrise de la psychologie de l’Empereur des Français.

Cet ouvrage n’est pas, comme L’Histoire de France, un « discours politique sur la manière de faire et de conserver une nation » (Gaxotte), mais une étude historique fouillée, conduite avec méthode, dont la valeur scientifique est reconnue encore aujourd’hui par l’Université, et qui suscite des vocations d’historiens – la récente thèse de Christophe Dickès le confirme. Ajoutons que cette "histoire naturelle" ne fut pas sans incidences sur l’élection de son auteur à l’Académie française, quatre ans plus tard.

Mythologie

Suivant la manière de Bainville, le sujet est traité sans idée préconçue, en privilégiant l’explication synthétique par rapport à la narration détaillée. À son époque, semblable en cela à la nôtre, Napoléon et l’Empire gardaient des nostalgiques de l’"homme de la nation" conciliant un pouvoir fort avec les idées de la Révolution. Aussi, l’historien fait-il utilement justice de la mythologie impériale pour faire apparaître le personnage, sa situation dans la période, ses forces et ses faiblesses.

Du portrait hallucinant de vérité qu’il en brosse, tout contre-révolutionnaire conséquent tirera l’horreur d’un homme que l’ambition, et l’entêtement ont porté sa patrie à un effort démesuré où elle a manqué se briser.

Né sujet corse du roi de France, Bonaparte reste longtemps attaché à une identité idéalisée, alors que son éducation militaire à Brienne, marquée par les conceptions stratégiques d’Ancien Régime, puis son « goût pour la dictature de Robespierre, moins de la guillotine », tout conspire à ce qu’il exerce ses talents en métropole. Le clan, loin de l’y aider, lui sera toujours un fardeau.

Dès sa jeunesse, il se défie de son "étoile" : c’est un lecteur vorace et un travailleur acharné. Ses préférences, son tour d’esprit littéraire le portent d’emblée « à ce qui est général et à ce qui est grand ». Au sommet de sa puissance, il lit, chaque soir ses états de situation pour les posséder à fond. Toute son histoire est « la preuve permanente de l’action personnelle des individus sur le cours des événements ». L’effort nécessaire, on doit le faire avec les moyens qu’on a. C’est le sens de son aphorisme célèbre : « Le mot impossible n’est pas français ».

En politique, même réalisme. Le pouvoir, il attendra que les circonstances et un complot civil lui permettent de le prendre au 18 Brumaire. Pendant son court règne, il s’efforcera, en vain, d’opérer la fusion des deux France issues de la Révolution : au personnel politique républicain, il mêlera des émigrés retour de Coblence. La Légion d’Honneur, la noblesse impériale, les majorats participent de ce projet destiné à consolider les acquis de 89. Et aussi d’empêcher l’instauration à la faveur d’un revers toujours possible, d’un gouvernement de militaires.

Curieux colosse

C’est ainsi qu’« il avait rencontré naturellement les désirs de la masse, trouvé le point de conciliation sans chercher à construire pour l’éternité. » C’était une œuvre d’actualité. Elle mettait fin à l’anarchie matérielle la plus voyante… Système très simple et même sommaire, une poigne, l’ordre dans la rue, le droit à l’héritage, la propriété intangible, les fonctions ouvertes à tous, la permission d’aller à la messe pour ceux qui en ont envie, pas de gouvernement des nobles ni des curés. Bref, en fait de contre-révolutoin, le strict minimum, une contrefaçon de la monarchie capétienne, un simple jacobinisme blanc qui deviendra plus conservateur après le mariage avec Marie-Louise.

Curieux colosse, en vérité, que celui décrit par Bainville, dont les campagnes d’Italie et d’Égypte ont assuré la popularité à l’intérieur et qui doit sans cesse se rétablir à l’extérieur par « l’entassement des alliances (avec la Russie, puis l’Autriche), des traités (Campo-Formio, Lunéville, Amiens, Presbourg, Tilsitt, Vienne), de ses annexions (les villes hanséatiques, la Hollande, l’Italie, les provinces illyriennes), de ses victoires mêmes ». La cause en est sa position qui fait de lui l’héritier, sans droit d’inventaire, des conquêtes des guerres de propagande entamées en 1792, au premier rang desquelles il y a la Belgique.

L’équilibre européen rompu, c’est alors avec une volonté inflexible que le cabinet de Londres devait combattre, en suscitant les coalitions successives, à la longue mortelles pour Napoléon. Le "blocus continental", conçu en représailles, étouffera les vassaux de la France en les poussant à la révolte et « n’ayant pas apporté la victoire à Napoléon, provoquera la chute de son empire », l’abdication forcée par les maréchaux, pour finir lamentablement « près de Fleurus et de Jemmapes, aux portes de Bruxelles, pour les lieux que la République avait conquis et qu’elle s’était acharnée à conserver malgré l’Europe ». « La résonance lugubre de Waterloo ne tient pas seulement à la chute d’un homme. Elle signifie, pour les Français, la fin d’un rêve par un dur contact avec le monde extérieur ».

lmaginaire collectif

Tombé du trône, l’Empereur ne cessa pas, l’auteur le montre bien, d’agir sur l’imaginaire collectif. Le Second Empire, pâle imitation, bénéficiera des chansons de Béranger et du lyrisme romantique. Mais « l’invective contre Napoléon le Petit s’arme(ra) encore de Napoléon le Grand ». Un chapitre des Déracinés (le 8e) rappelle la réalité, l’ampleur et l’actualité à la fin du "stupide XIXe siècle" de ce sentiment largement créé par l’atelier d’écriture de Sainte-Hélène.

En 1921, pour le centenaire de la mort de l’homme, le maréchal Foch, au nom de l’Armée, portera témoignage de ce que les conceptions offensives "à tout prix" du début de la Grande Guerre devaient aux souvenirs des campagnes napoléoniennes. Et s’il se trouvait encore des patriotes pour idolâtrer la mémoire du Petit Caporal, l’exemple du dépérissement des institutions dont il avait pris l’idée à la monarchie (Institut, Conseil d’État, université, lycées…) et le livre de Bainville achèveront de juger ce que les bienfaits de l’Empire eurent d’éphémère et de factice.

* Éd. Godefroy de Bouillon (de préférence) et Tel.-Gallimard, 15 €.

L'Action Française 2000 - 7 avril 2005



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