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Quand Patrick Cohen calom­niait une invi­tée de la mati­nale de France Inter

(Vu sur Acrimed)

par  Sabri­na Ali Benali

Nous publions ci-des­sous, sous forme de tri­bune un extrait du livre de Sabri­na Ali Bena­li, méde­cin et auteure de La révolte d’une interne. Ce texte revient sur les suites de son pas­sage à la mati­nale de France Inter, alors ani­mée par Patrick Cohen. Interne de l’Assistance publique – Hôpi­taux de Paris (AP-HP), elle était invi­tée pour témoi­gner sur le manque de moyen et l’épuisement des per­son­nels de l’institution, suite au suc­cès viral d’une vidéo où elle inter­pel­lait la ministre de la San­té. Mais le len­de­main de cette inter­view, suite à l’intervention du direc­teur de l’AP-HP, Sabri­na Ali Bena­li va être mise en cause de manière men­son­gère par l’animateur de la mati­nale. Un épi­sode qui témoigne de la mau­vaise foi et de l’impunité de cer­tains média­crates… (Acri­med)

Le 18 jan­vier 2017, je suis invi­tée par Léa Sala­mé à inter­ve­nir dans la mati­nale de Patrick Cohen sur France Inter. L’interview se passe sans encombre. Avant de quit­ter le stu­dio, je croise Manuel Valls dans les cou­loirs, qui dit me connaître. Étrange sen­ti­ment. Le Pre­mier ministre a donc été infor­mé de l’existence de ma vidéo. Elle a été relayée jusqu’aux plus hautes sphères de l’État. Tant mieux, pour une fois, la réa­li­té vient toquer à la porte des puissants.

Le soir même, je reçois un appel d’un membre de l’équipe de la mati­nale. Il m’informe que Mar­tin Hirsch, direc­teur de l’AP-HP, invi­té le même jour dans l’émission « Le télé­phone sonne », affirme que je n’exerce pas dans un hôpi­tal de l’AP-HP. Mon inter­lo­cu­teur me demande des expli­ca­tions à ce sujet. Mar­tin Hirsch a rai­son : je tra­vaille dans le ser­vice d’urgences d’un hôpi­tal pri­vé à but non lucra­tif (éta­blis­se­ment de san­té pri­vé d’intérêt col­lec­tif, ESPIC) conven­tion­né avec l’AP-HP pour les stages d’internes et d’externes. Les internes changent de stage tous les six mois et exercent dans des hôpi­taux appar­te­nant à l’AP-HP ou conven­tion­nés avec elle.

Mais la rai­son de cette pré­ci­sion m’échappe un peu, puisque je ne men­tion­nais à aucun moment l’AP-HP ni dans ma vidéo ni dans mon inter­view. J’y dénonce un cli­mat délé­tère sur tout le ter­ri­toire, pas seule­ment à Paris.

Le membre de l’équipe m’explique alors que Patrick Cohen m’a pré­sen­tée comme « interne en méde­cine au sein de l’AP-HP ». Idem pour la ban­nière d’information de l’interview en ligne. C’est ce qui les dérange. Je le ras­sure. Effec­tuant mon stage dans un hôpi­tal conven­tion­né avec l’AP-HP, je dépends bien de cette ins­ti­tu­tion. Si Patrick Cohen sou­haite faire a pos­te­rio­ri la dis­tinc­tion entre « interne au sein de l’APHP » et « interne de l’AP-HP au sein d’un l’établissement conven­tion­né », ce qui est tout à son hon­neur en matière de rigueur jour­na­lis­tique, cela ne me pose aucun problème.

Mon inter­lo­cu­teur me demande quand même de lui trans­mettre mes fiches de paie pour prou­ver qu’elles émanent de l’AP-HP. Je m’exécute et lui envoie éga­le­ment le lien vers le livret en ligne des internes de l’AP-HP, qui réfé­rence les éta­blis­se­ments conven­tion­nés avec elle, dont le mien.

Mais, lorsqu’il sou­haite rendre public le nom de l’hôpital dans lequel j’exerce, je refuse, évi­dem­ment. Ma vidéo évoque des his­toires de patients et, même s’ils ne sont pas clai­re­ment iden­ti­fiés, il est trop ris­qué pour eux de dévoi­ler l’établissement exact. De plus, il est hors de ques­tion que la direc­tion de mon ser­vice ou de mon hôpi­tal soit tout par­ti­cu­liè­re­ment poin­tée du doigt alors que le pro­blème est struc­tu­rel et lié aux poli­tiques nationales.

Au réveil le len­de­main, café à la main, encore dans les vapes, un immense flot de mes­sages appa­raît sur l’écran de mon télé­phone. Des noti­fi­ca­tions de réseaux sociaux par cen­taines. « Quelle bas­sesse ! », « Ne t’inquiète pas, on va te défendre ! », « Le chien de garde est à l’œuvre », etc. De quoi s’agit-il ?

Je finis par cli­quer sur le lien duquel émanent toutes ces noti­fi­ca­tions et tombe sur cette chro­nique de Patrick Cohen, datée du matin même :

Bien­ve­nue dans la mati­nale de France Inter.

Patrick Cohen : Avec, ce matin, le sen­ti­ment de s’être un peu fait avoir… par l’invitée d’hier matin de 7 h 50. Vous savez, la jeune interne mili­tante du Par­ti de gauche qui dénonce la grande misère de l’hôpital public dans des vidéos à plu­sieurs mil­lions de vues. On l’avait pré­sen­tée comme une sala­riée de l’Assistance publique des hôpi­taux de Paris et pour cause…

Extrait de mes vidéos : “Bon­jour madame Mari­sol Tou­raine, ministre de la San­té, je suis interne en der­nière année de méde­cine à l’Assistance publique des hôpi­taux de Paris.”

Patrick Cohen : En fait, non, mea culpa, nous aurions dû véri­fier. Mise au point de Mar­tin Hirsch, le direc­teur de l’AP-HP, hier soir au “Télé­phone sonne” de Nico­las Demorand. 

(Voix de Mar­tin Hirsch.) “En fait, elle n’est pas à l’AP-HP, donc elle a été pré­sen­tée ou elle s’est lais­sé pré­sen­ter comme une interne de l’AP-HP. Comme tous les internes, elle peut pas­ser par des hôpi­taux de l’AP. Là, elle est dans une cli… (Il hésite.) Dans un hôpi­tal pri­vé à but non lucra­tif qui est tout à fait res­pec­table et j’espère qu’il se porte bien.” 

(Voix de Nico­las Demo­rand.) “Donc elle n’est pas de l’AP-HP ?” 

(Voix de Mar­tin Hirsch.) “Non, elle y est de temps en temps si je puis dire, mais depuis son semestre-là et ce qu’elle évo­quait en disant ’la semaine der­nière j’ai vécu cela’ ne s’est pas pas­sé dans les hôpi­taux de l’AP-HP.”

Patrick Cohen : Sabri­na Ali Bena­li est donc affec­tée actuel­le­ment à un hôpi­tal pri­vé du 12e arron­dis­se­ment de Paris où il n’y a pas de ser­vice d’urgences, ce qu’elle disait pour­tant dans sa vidéo pré­ci­sé­ment, c’était ceci.

Extrait de mes vidéos : “Moi, je suis interne en ce moment aux urgences et, la semaine der­nière, je devais trans­fé­rer une dame qui s’est pré­sen­tée avec une insuf­fi­sance car­diaque assez sévère, une dame de 75 ans, qu’il fal­lait trans­fé­rer vers une uni­té de soins inten­sifs car­dio­lo­giques assez rapidement.” […]

Je suis frap­pée d’aphasie devant mon écran. Le pire, c’est qu’il a l’air de prendre du plai­sir à me remettre en cause. Je réécoute sa chro­nique une deuxième fois comme pour prendre conscience que tout cela est bien réel.

La fatigue de ces der­niers jours extrê­me­ment char­gés et la décharge de stress font ruis­se­ler un tor­rent inin­ter­rom­pu de larmes sur mon visage. J’éprouve un pro­fond sen­ti­ment de tra­hi­son. Un coup de poi­gnard dans le dos, gra­tuit, men­son­ger et tel­le­ment injuste. Je suis dévas­tée. Mettre toute mon éner­gie à défendre sim­ple­ment les per­son­nels soi­gnants et les patients, pour finir par être calom­niée… Je me bats pour que tous les citoyens, des gens comme lui ou ses proches, ne passent pas qua­rante-huit heures sur un bran­card. Il me dégoûte.

Je passe à nou­veau la bande et ne com­prends pas. Ce n’est qu’un tis­su de men­songes. Pri­mo, je suis bien sala­riée de l’AP-HP puisque je reçois mes fiches de paie de sa part. Ils le savent puisque je les leur ai envoyées la veille. Deu­zio, pas d’urgences dans l’hôpital où je tra­vaille ? Aurais-je depuis trois mois des hal­lu­ci­na­tions sur le ser­vice dans lequel j’officie ? Bien sûr que je suis aux urgences. Du moins, c’est écrit à l’entrée du ser­vice et sur mon badge. Ter­tio, mon hôpi­tal n’est pas dans le 12e arron­dis­se­ment de Paris mais dans le 20e. Et enfin, d’où pro­vient cet extrait où je me pré­sente comme interne de l’AP-HP ? Je regarde une nou­velle fois ma vidéo « du buzz ». Je n’y pro­nonce jamais les mots d’AP-HP. Je visionne éga­le­ment le replay de mon inter­view de la veille sur leur antenne. Rien non plus. Sou­dain, cela me revient et je com­prends. Il s’agit de la phrase d’introduction de ma toute pre­mière vidéo d’octobre 2016. À l’époque, étant au sein même d’un hôpi­tal de l’AP-HP, je m’étais évi­dem­ment pré­sen­tée comme telle. Ils ont ain­si pro­cé­dé à un mon­tage sur mon ancienne vidéo, sans le pré­ci­ser, pour pas­ser à l’antenne cette phrase iso­lée afin d’abonder leur pro­pos. Je suis autant éner­vée qu’effrayée par ces pro­cé­dés abjects, a for­tio­ri pour une grande radio de ser­vice public. Patrick Cohen, à défaut de faire une cor­rec­tion, a donc déli­bé­ré­ment pré­fé­ré ali­gner les men­songes les uns der­rière les autres, ten­tant de me faire dis­cré­di­ter et de se faire pas­ser pour une vic­time qui s’est fait « un peu avoir » par son invi­tée. Sacrée performance.

J’imaginais les mil­lions d’auditeurs de cette émis­sion me prendre main­te­nant pour une men­teuse. D’ailleurs, les pre­miers médias mains­tream s’en don­naient déjà à cœur joie : « La fausse interne qui a pié­gé France Inter », etc. La veille, c’était le conseiller du cabi­net de la ministre de la San­té, Gabriel Attal, deve­nu depuis dépu­té LREM, qui avait twee­té : « Quand une pré­ten­due inter­pel­la­tion citoyenne apo­li­tique se révèle être une mani­pu­la­tion politicienne. »

En arri­vant à l’hôpital, mes col­lègues ont tout de suite vu mon visage décon­fit. Mais très vite, cha­cun m’a épau­lée, outré par les der­niers évé­ne­ments. Des chefs des étages des­cen­daient aux urgences pour sim­ple­ment m’apporter leur sou­tien : « Sabri­na, ce qui s’est pas­sé est abso­lu­ment innom­mable ! » L’une de mes col­lègues ne s’en remet­tait pas : « Mon conjoint a failli balan­cer la radio par la fenêtre. France Inter, quand même, c’est pas pos­sible ! »

Toute la jour­née, la ligne télé­pho­nique des urgences a été inon­dée d’appels de jour­na­listes qui vou­laient véri­fier si je tra­vaillais bien dans ce ser­vice. En men­tion­nant le 12e arron­dis­se­ment, Patrick Cohen avait faci­le­ment per­mis aux jour­na­listes de retrou­ver la struc­ture prin­ci­pale hos­pi­ta­lière dans laquelle j’exerçais. J’étais mal à l’aise vis à‑vis de mes col­lègues. Avec l’accord de mes supé­rieurs, je répon­dais au flot d’appels. Par chance, comme un coup de pouce du des­tin, le rythme, ce jour-là, était rela­ti­ve­ment calme aux urgences. À croire que les patients vou­laient me lais­ser le temps de me défendre. J’expliquais tout aux jour­na­listes. Eux-mêmes esti­maient que cette his­toire était innom­mable et ne fai­sait pas hon­neur à leur profession.

Plu­sieurs jour­naux n’ont pas tar­dé à réta­blir la véri­té, par­mi les­quels Libé­ra­tionLe MondeMedia­partLe Huf­fing­ton Post, qui a publié ma lettre de réponse à Patrick Cohen. Gabriel Attal, lui, ban­cal dans ses bottes, avait déjà sup­pri­mé son tweet.

Mais la divul­ga­tion, par la radio, d’une antenne de la struc­ture dans laquelle j’exerçais a eu inévi­ta­ble­ment des consé­quences en interne. Une preuve sup­plé­men­taire de l’irresponsabilité de ces « jour­na­listes » qui ne se sou­cient pas plus du res­pect que du devoir de réserve, et qui n’ont que faire des réper­cus­sions de leurs révé­la­tions sur les per­son­nels, les patients concer­nés et leurs familles.


Sabri­na Ali Benali


Épi­logue : Dans la suite de son livre, Sabri­na Ali Bena­li explique com­ment elle a été contac­tée par la Socié­té des jour­na­listes de France Inter, afin de consti­tuer un dos­sier pour la direc­tion juri­dique de France Inter, et contraindre Patrick Cohen à recon­naître son erreur et s’excuser. Mais, sou­te­nu par la direc­tion, Patrick Cohen a refu­sé. Le démen­ti n’aura jamais lieu. Pire : le média­teur de Radio France s’est enfon­cé un cran dans la bas­sesse, en évo­quant notam­ment les « men­songes de l’interne » et en expli­quant que « France Inter (et d’autres médias) a été abu­sée. Patrick Cohen a eu l’honnêteté de le recon­naître. Mais une véri­fi­ca­tion aurait dû être opé­rée en amont. ». Sabri­na Ali Bena­li explique n’avoir eu ni le temps, ni l’énergie de faire un pro­cès, mais avoir pu comp­ter sur le sou­tien cha­leu­reux de ses col­lègues et de nom­breux internautes.


Extraits tirés de La révolte d’une interne
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