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Rod Dre­her : « Si nous ne sommes pas prêts à souf­frir, nous sommes perdus »

PAR BENJAMIN BOIVIN pour le maga­zine : « Le Verbe »

9 AOÛT 2021

Rod Dre­her est par­mi les commen­ta­teurs chré­tiens de ten­dance conser­va­trice les plus connus en Occi­dent, du moins aux États-Unis. Il s’est sur­tout fait connaitre outre-mer avec son livre Le pari béné­dic­tin, qui pro­pose une réflexion sur l’avenir des chré­tiens en Occi­dent. Il a accep­té de répondre à nos ques­tions sur son der­nier ouvrage, Résis­ter au men­songe : vivre en chré­tiens dis­si­dents, paru chez Artège en avril dernier. 

Depuis le début de la crise sani­taire les com­men­ta­teurs poli­tiques s’indignent dès que l’on parle de l’évolution de notre socié­té vers un sys­tème tota­li­taire, on nous rap­pelle inlas­sa­ble­ment que les lois sont votées au par­le­ment (crou­pion) et que le conseil consti­tu­tion­nel, tota­le­ment insoup­çon­nable d’une moindre allé­geance au pou­voir, valide les déci­sions, nous sommes donc en démo­cra­tie, fer­mez le ban. Rod Dre­her, d’outre Atlan­tique nous rap­pelle que le livre pro­phé­tique d’Aldous Hux­ley « le meilleur des mondes » nous explique que le par­fait tota­li­ta­risme est celui du condi­tion­ne­ment habile qui nous fait dési­rer nos fers. Dans ce docu­ment il n’est pas ques­tion de COVID, mais de cette notion à laquelle il fau­dra doré­na­vant nous habi­tuer : Le tota­li­ta­risme mou, qui s’applique ici à la révo­lu­tion socié­tale anti-chré­tienne et qui ins­tru­men­ta­lise l’être humain. (AF)

L’un des traits dis­tinc­tifs de votre nou­veau livre est la place accor­dée aux témoi­gnages de chré­tiens dis­si­dents de l’ancien bloc sovié­tique. Pou­vez-vous com­men­cer par nous dire ce qui vous a ins­pi­ré l’écriture de ce livre ? S’agit-il en quelque sorte d’un pro­lon­ge­ment de votre « pari bénédictin » ? 

Oui, c’est une conti­nua­tion du pari béné­dic­tin, même si je ne l’avais pas pré­vu ain­si. Le pari béné­dic­tin est un livre pour les chré­tiens qui vivent dans un monde où le chris­tia­nisme s’effondre. Un monde qui devient moins chré­tien. Il s’agit de savoir com­ment résis­ter à la déca­dence de l’Église. Résis­ter au men­songe est un livre sur la manière de résis­ter à l’hostilité venant de l’extérieur de l’Église, d’une socié­té qui nous per­sé­cute de plus en plus. C’est quelque chose qui pro­gresse à un rythme cho­quant, cer­tai­ne­ment aux États-Unis ; et je pense qu’au Cana­da, cela va encore plus vite et plus loin. 

J’ai eu l’idée de ce livre, il y a envi­ron cinq ou six ans. Un jour, j’ai reçu un appel télé­pho­nique d’un méde­cin amé­ri­cain, un catho­lique, qui m’a dit : « Écou­tez, vous ne me connais­sez pas, mais je dois racon­ter cette his­toire à un jour­na­liste. Je pense que c’est important. » 

Il m’a par­lé de sa mère, qui est assez âgée et qui vit avec lui et sa femme. Au début de sa vie, elle avait pas­sé plu­sieurs années dans un camp de pri­son­niers dans sa Tché­co­slo­va­quie natale, où elle était accu­sée d’être une espionne du Vati­can. Pour­quoi ? Parce qu’elle conti­nuait d’aller aux réunions de prière de sa paroisse catho­lique. Les com­mu­nistes l’ont donc mise en pri­son. Après sa sor­tie, elle a émi­gré en Amé­rique, a ren­con­tré son père et a pas­sé le reste de sa vie aux États-Unis. Mais ici, vers la fin de sa vie, la vieille femme a dit : « Mon fils, les choses que je vois se pas­ser en Amé­rique aujourd’hui me rap­pellent ce qui se pas­sait quand le com­mu­nisme est arri­vé dans mon pays ». 

Quand le doc­teur m’a dit cela, j’ai pen­sé : « Ma mère est vieille, elle regarde beau­coup les infor­ma­tions à la télé­vi­sion, elle est très alar­mée par les choses qu’elle y voit. Peut-être que c’est ce qui se passe avec cette vieille femme. » Mais je me suis pro­mis que chaque fois que je ren­con­tre­rais quelqu’un du bloc sovié­tique, je lui deman­de­rais : « Alors, est-ce que les choses que vous voyez aujourd’hui vous rap­pellent ce que vous avez lais­sé der­rière vous ? » Cha­cun d’entre eux répon­dait : « Oui. » Si vous par­lez avec eux assez long­temps, vous décou­vri­rez qu’ils sont très en colère parce qu’aucun Amé­ri­cain ne les prend au sérieux, parce que nous, en Amé­rique du Nord, pen­sons que cela ne peut pas arri­ver ici. 

Mais ces gens savent ce qu’ils voient et ils ont aus­si du mal à l’accepter, car cela ne res­semble pas exac­te­ment à ce qu’ils ont lais­sé der­rière eux. Dans la plu­part des cas, ils ont lais­sé der­rière eux des États poli­ciers, où les gens allaient en pri­son pour leurs convic­tions, où la police secrète les espion­nait en per­ma­nence, où l’on ne pou­vait faire confiance à per­sonne, etc. Ce n’est pas ce qui se passe ici. Du moins, pas encore. 

Mais ce qu’ils constatent, c’est que les gens ont peur de dire ce qu’ils pensent vrai­ment par crainte non pas d’aller en pri­son, mais par crainte de perdre leur emploi, de voir leur répu­ta­tion pro­fes­sion­nelle rui­née, de perdre des membres de leur famille et des amis. Ils voient cer­tains livres être trai­tés comme s’ils étaient toxiques, être effec­ti­ve­ment inter­dits, même si aucune loi n’a été adop­tée pour inter­dire des livres. Et ils voient des gens être sépa­rés sur la base de leur race, de leur iden­ti­té sexuelle, etc. 

Cela leur rap­pelle ce qui se pas­sait dans le vieux pays : si le gou­ver­ne­ment qua­li­fiait quelqu’un de « bour­geois » ou d’un autre nom indi­quant qu’il était oppo­sé à la révo­lu­tion, alors vous ne deviez rien dire d’autre à son sujet, il était consi­dé­ré comme un enne­mi du peuple. On voit ce qui se passe aujourd’hui quand on traite les gens de racistes, d’homophobes ou de trans­phobes. C’est la même chose. Et c’est pour­quoi j’ai appe­lé ça du tota­li­ta­risme mou. Il n’est pas dur au sens de la per­sé­cu­tion, comme c’était le cas dans le bloc sovié­tique, mais c’est tout de même un tota­li­ta­risme parce qu’il insiste sur le fait qu’il n’y a qu’une seule façon de com­prendre le monde, et que les gens doivent être punis s’ils ne la par­tagent pas. 

Vous par­lez sou­vent de tota­li­ta­risme mou. Com­ment le défi­nis­sez-vous ? Dans quelle mesure se dis­tingue-t-il du tota­li­ta­risme au sens clas­sique, notam­ment par rap­port à l’expérience sovié­tique ? Parle-t-on de tota­li­ta­risme au sens fort ou plu­tôt au sens analogique ?

Je pense qu’il est plus proche de la réa­li­té, mais il y a plu­sieurs rai­sons pour les­quelles je le qua­li­fie de mou. 

Tout d’abord, il n’y a pas de gou­lags, il n’y a pas de police secrète, donc on ne peut pas vrai­ment dire que ce soit proche du tota­li­ta­risme dur du bloc sovié­tique. Néan­moins, les gens ont tou­jours peur pour leur emploi, ils ont tou­jours peur de dire ce qu’ils pensent. Toutes ces carac­té­ris­tiques qui étaient pré­sentes dans la socié­té sovié­tique sont de plus en plus pré­sentes dans nos démo­cra­ties libérales. 

Si vous regar­dez la défi­ni­tion du tota­li­ta­risme, il n’est pas stric­te­ment néces­saire qu’il y ait un gou­ver­ne­ment auto­ri­taire der­rière. Tout ce dont vous avez besoin, c’est d’une socié­té dans laquelle une seule idéo­lo­gie est auto­ri­sée, et où chaque aspect de la vie est idéo­lo­gique. C’est pour­quoi nous pou­vons l’avoir dans une démo­cra­tie libérale. 

Le gou­ver­ne­ment des États-Unis — et le gou­ver­ne­ment du Cana­da, pour autant que je sache — ne vous pour­sui­vra pas pour avoir cru ou dit des choses cho­quantes, mais vous pou­vez quand même payer un lourd tri­but, parce que les grandes entre­prises vous pour­sui­vront, les uni­ver­si­tés vous pour­sui­vront, la foule de Twit­ter vous atta­que­ra, votre Église pour­rait vous atta­quer, etc. Vous n’avez pas besoin d’aller en pri­son pour perdre beau­coup en offen­sant l’idéologie domi­nante, que nous appe­lons « woke ».

Un deuxième aspect de la mol­lesse est le fait que tout est fait au nom de la com­pas­sion. Nous n’avons pas le droit de dire quoi que ce soit qui puisse être consi­dé­ré comme une cri­tique des per­sonnes trans, par exemple, car si nous le fai­sons, nous pour­rions les pous­ser au sui­cide. C’est ce qu’on nous dit. Nous n’avons pas le droit de cri­ti­quer Black Lives Mat­ter parce que nous devons être com­pa­tis­sants envers les Afro-Amé­ri­cains qui ont souf­fert de discrimination. 

Il défi­nit la com­pas­sion comme le fait d’être d’accord sans dévia­tion avec un pro­gramme idéo­lo­gique par­ti­cu­lier. Par consé­quent, les per­sonnes qui n’affirment pas l’idéologie du genre, par exemple, ne peuvent pas faire preuve de com­pas­sion, quelle que soit leur dou­ceur envers les per­sonnes trans. C’est une forme de contrôle poli­tique. Lorsque vous voyez à quel point les gens sont ter­ri­fiés au sein des uni­ver­si­tés, des entre­prises, de tant d’institutions de notre socié­té, que vous voyez à quel point ils sont ter­ri­fiés à l’idée de s’opposer à ce pro­gramme idéo­lo­gique, cela vous indique qu’il se passe quelque chose de totalitaire. 

Il est beau­coup plus dif­fi­cile de résis­ter à ce type de tota­li­ta­risme, car si vous l’acceptez, vous vous sen­tez bien. 

Notre idée du tota­li­ta­risme est for­te­ment ins­pi­rée de celle de 1984 de George Orwell. Ce à quoi nous avons affaire main­te­nant, ce tota­li­ta­risme mou, res­semble beau­coup plus au Meilleur des mondes d’Aldous Hux­ley. Dans Orwell, l’État oblige les gens à se confor­mer en leur fai­sant craindre de souf­frir. Dans la dys­to­pie d’Huxley, l’État oblige les gens à se confor­mer en contrô­lant leurs plai­sirs. Il leur donne des diver­tis­se­ments constants, des drogues constantes, du sexe. Tout ce que vous vou­lez pour vous rendre heu­reux, l’État vous le donnera. 

Mus­ta­pha Menier, une figure majeure du roman, appelle cela le chris­tia­nisme sans larmes. C’est beau­coup plus ce à quoi nous sommes confron­tés aujourd’hui, l’idée que la pire chose à laquelle nous pou­vons faire face est l’anxiété, que la souf­france est la pire chose au monde. Tout ce qui sou­lage la souf­france est donc jus­ti­fié. Il est beau­coup plus dif­fi­cile de résis­ter à ce type de tota­li­ta­risme, car si vous l’acceptez, vous vous sen­tez bien. 

Dans votre livre, vous expri­mez un cer­tain nombre d’inquiétudes à l’égard des grandes entre­prises. Est-elle au pro­gres­sisme contem­po­rain ce que l’État était aux tota­li­ta­rismes du pas­sé, notam­ment sovié­tique ? Com­ment cela fonctionne-t-il ?

En par­tie, oui. Ce qui rend le tota­li­ta­risme mou si inté­res­sant pour moi en tant que phé­no­mène par rap­port au tota­li­ta­risme pas­sé, c’est que, pour l’instant du moins, il n’implique pas vrai­ment l’État. Il implique plu­tôt la plu­part des ins­ti­tu­tions de la socié­té civile. 

Nous avons vu cette idéo­lo­gie tra­ver­ser les ins­ti­tu­tions de la socié­té civile en Amé­rique du Nord, les uni­ver­si­tés, les médias, le droit, la méde­cine et ain­si de suite, mais la plus grande chose qu’elle a conquise, ce sont les grandes entre­prises, parce que les entre­prises sont si puis­santes dans notre culture consu­mé­riste que si elles décident de pro­mou­voir une idéo­lo­gie, elles dis­posent d’immenses res­sources pour le faire. 

Dans le tota­li­ta­risme mou, les entre­prises jouent le rôle joué par l’État dans le tota­li­ta­risme dur.

Pen­dant la majeure par­tie de ma vie, le monde des affaires s’est tenu à l’écart de tout ce qui était contro­ver­sé parce qu’il sup­po­sait que c’était mau­vais pour les affaires. Mais vers 2010, les entre­prises ont com­men­cé à deve­nir vrai­ment progressistes. 

En 2015, juste avant la déci­sion Ober­ge­fell — la déci­sion de la Cour suprême des États-Unis léga­li­sant le mariage homo­sexuel — l’État de l’Indiana a adop­té une loi qui aurait don­né aux per­sonnes reli­gieuses une cer­taine pro­tec­tion s’ils étaient pour­sui­vis pour dis­cri­mi­na­tion. Cela n’aurait pas garan­ti qu’ils gagnent, mais cela leur aurait don­né un argu­ment pour défendre leur liber­té reli­gieuse. Les grandes entre­prises ont atta­qué mas­si­ve­ment l’État de l’Indiana. Une coa­li­tion de socié­tés comme AppleSales­force — de grandes socié­tés — a dit à l’État de l’Indiana : « Si vous n’abrogez pas cette loi, vous serez sévè­re­ment sanc­tion­nés ». L’État a abro­gé la loi et aucun autre État n’a essayé d’adopter ce type de loi depuis lors, même si la loi de l’État était cal­quée sur une loi fédé­rale amé­ri­caine exis­tante qui avait été adop­tée en 1993. 

Ce fut le Water­loo du conser­va­tisme social en Amé­rique, car pour la pre­mière fois, les entre­prises se sont oppo­sées de manière très dure à cet acte d’une légis­la­ture démo­cra­ti­que­ment élue, l’obligeant à se rétrac­ter pour des rai­sons socia­le­ment pro­gres­sistes. Depuis lors, le monde des affaires est deve­nu encore plus « woke », non seule­ment en ce qui concerne les per­sonnes LGBTQ+ mais aus­si, bien sûr, en ce qui concerne l’identité raciale. En ce sens, dans le tota­li­ta­risme mou, les entre­prises jouent le rôle joué par l’État dans le tota­li­ta­risme dur.

Dans la pre­mière par­tie de votre livre, vous vou­lez infor­mer vos lec­teurs des dan­gers d’un tota­li­ta­risme mou. Dans la seconde par­tie, vous cher­chez à les y pré­pa­rer. Quels sont les prin­cipes à suivre pour se défendre contre la menace d’un tota­li­ta­risme mou tel que décrit dans votre livre ? 

Comme vous le dites, la deuxième moi­tié du livre porte sur ce sujet. Il s’agit d’histoires racon­tées par des dis­si­dents catho­liques, pro­tes­tants et ortho­doxes qui l’ont vécu et qui ont des conseils à nous don­ner. La chose la plus impor­tante que nous puis­sions faire est de com­prendre que nous devons défendre la véri­té, quoi qu’il nous en coute. Si nous ne croyons pas que la véri­té est la chose la plus impor­tante, alors nous nous per­sua­de­rons de n’importe quoi, nous accep­te­rons de capi­tu­ler devant n’importe quoi. 

Le titre du livre Résis­ter au men­songe pro­vient d’un essai que Sol­je­nit­syne a écrit à ses par­ti­sans en Rus­sie en 1974, juste avant que les Sovié­tiques ne l’expulsent. Il leur disait : « Écou­tez, nous n’avons pas le pou­voir de faire quoi que ce soit contre ce gou­ver­ne­ment tota­li­taire, mais la seule chose que nous pou­vons faire est de refu­ser de dire des choses aux­quelles nous ne croyons pas ». Et il leur a don­né une liste de choses qu’ils devaient faire, afin qu’il n’y ait aucun doute sur le fait qu’ils n’acceptaient pas les men­songes qu’il fal­lait croire pour se confor­mer à cette socié­té. C’est une chose impor­tante à faire pour nous aussi. 

Si nous ne sommes pas prêts à souf­frir, alors nous sommes perdus.

Nous devons avoir peur de vivre dans le men­songe. Lorsque j’étais en Répu­blique tchèque récem­ment, j’ai ren­du visite aux membres de la famille Ben­da. J’ai écrit sur eux dans mon livre. L’un d’eux m’a dit : « Vous savez, mes parents nous ont appris la crainte de men­tir. Nous pen­sions que c’était quelque chose à évi­ter, une chose hon­teuse, de men­tir. Il valait mieux souf­frir pour la véri­té que de men­tir pour évi­ter de souffrir ». 

Cela nous amène à la chose la plus impor­tante que nous devons apprendre si nous vou­lons résis­ter à cela : accep­ter la souf­france comme quelque chose que Dieu peut nous envoyer pour notre propre salut. Le tota­li­ta­risme mou va très loin parce que per­sonne ne veut s’y oppo­ser. Les gens ont peur de s’y oppo­ser parce qu’ils ne veulent pas souf­frir. Même si la souf­france est très légère com­pa­rée à ce que les gens des pays com­mu­nistes ont dû endu­rer — la pri­son, la tor­ture, ce genre de choses — nous ne vou­lons pas souf­frir. Nous ne vou­lons pas perdre notre emploi, notre sta­tut, nos amis, etc. Si nous ne sommes pas prêts à souf­frir, alors nous sommes perdus.

L’Église catho­lique et les tra­di­tions plus anciennes enseignent que la souf­france vien­dra à nous : on ne peut l’éviter. Si nous pou­vons joindre notre souf­france au Christ, alors le Sei­gneur peut uti­li­ser cette souf­france, d’une cer­taine manière, pour la rédemp­tion du monde. 

Dans mon livre, je raconte l’histoire d’un Russe ortho­doxe, Alexandre Ogo­rod­ni­kov qui, jeune homme, a été jeté au gou­lag en 1978 à cause de son chris­tia­nisme. Il a com­men­cé à prê­cher l’Évangile aux pri­son­niers du cou­loir de la mort. Ogo­rod­ni­kov n’était pas condam­né à mort, mais les Sovié­tiques vou­laient faire de lui un exemple et l’ont pla­cé dans le cou­loir de la mort avec les cri­mi­nels les plus endur­cis de Rus­sie. Il a com­men­cé à leur prê­cher l’Évangile et cer­tains d’entre eux se sont conver­tis. Les Sovié­tiques se sont mis tel­le­ment en colère contre lui qu’ils l’ont pla­cé dans une cel­lule d’isolement et l’ont tor­tu­ré. Il a com­men­cé à dou­ter du but que Dieu avait pour lui en pri­son. Il a com­men­cé à perdre la foi. Il pen­sait que la souf­france qu’il subis­sait — ces coups, cet enfer­me­ment — ne ser­vait à rien. 

Et puis Dieu lui a envoyé un ange, nuit après nuit, un ange qui lui a mon­tré une vision de pri­son­niers mar­chant avec leurs mains menot­tées der­rière eux, conduits par des gardes vers leur exé­cu­tion. Ce que Ogo­rod­ni­kov a fina­le­ment com­pris, c’est que ces hommes qu’il avait ame­nés au Christ allaient certes être tués, mais qu’ils allaient être avec notre Sei­gneur au para­dis parce qu’il avait été là, en pri­son, pour par­ta­ger l’Évangile avec eux. 

Ogo­rod­ni­kov m’a racon­té cette his­toire dans un hôtel de Mos­cou il y a deux ans et il pleu­rait. Il a envi­ron soixante-dix ans main­te­nant, mais il pleu­rait rien qu’en s’en sou­ve­nant. C’est une his­toire puis­sante, très puis­sante, pour nous tous aujourd’hui, pour que nous sachions que même lorsque nous souf­frons pour notre témoi­gnage, pour la Foi, Dieu a ses fins. Nous devons être prêts à le faire, sinon nous serons écrasés. 

Il y a aus­si l’histoire du bien­heu­reux Franz Jägerstät­ter, le catho­lique autri­chien, qui a été mar­ty­ri­sé par les nazis parce qu’il a refu­sé, en tant que catho­lique, de prê­ter allé­geance à Hit­ler. Tous les autres catho­liques de son vil­lage se sont confor­més aux nazis, mais pas Franz Jägerstät­ter. Il était prêt à subir l’emprisonnement et même la mort plu­tôt que d’apostasier. C’est le genre de chose que nous devons tous apprendre dès main­te­nant, avant que la per­sé­cu­tion ne com­mence, si nous vou­lons nous en sortir.

Les dis­si­dents parlent éga­le­ment de l’importance des réseaux de petits groupes : ceux-ci sont abso­lu­ment essen­tiels pour vous aider à res­ter sain d’esprit et à faire des choses comme vous nour­rir et vous occu­per de votre famille, en contexte de persécution. 

Je dédie le livre à cet éton­nant prêtre catho­lique, le père Tomi­slav Kola­ko­vic, un prêtre croate qui a échap­pé aux nazis. Ils le pour­sui­vaient parce qu’il fai­sait du tra­vail anti­na­zi à Zagreb, en 1943. Il leur a échap­pé et est allé en Slo­va­quie pour ensei­gner dans une uni­ver­si­té catho­lique, cachée. Il a dit à ses étu­diants : « La bonne nou­velle est que les Alle­mands vont perdre cette guerre. La mau­vaise nou­velle, c’est que les Sovié­tiques vont s’emparer de ce pays quand elle sera ter­mi­née. La pre­mière chose qu’ils vont faire est de per­sé­cu­ter l’Église. Nous devons nous pré­pa­rer ». Ce qu’il a fait, c’est orga­ni­ser de petits groupes d’étudiants catho­liques, qui se réunis­saient pour prier, mais aus­si pour par­ler de ce qui se pas­sait dans leur socié­té et trou­ver des moyens d’agir dans le monde pour pré­pa­rer l’Église clandestine. 

En deux ans, Kola­ko­vic a construit un réseau de ces groupes d’étudiants dans tout le pays. Les évêques de son époque l’ont aver­ti d’arrêter cela. Ils lui ont dit : « vous ne faites qu’effrayer les gens, cela n’arrivera jamais ici. » Kola­ko­vic n’a pas écou­té parce qu’il avait étu­dié au Vati­can pour être mis­sion­naire en Rus­sie et qu’il connais­sait la men­ta­li­té com­mu­niste. Bien sûr, en 1948, lorsque le rideau de fer est tom­bé sur la Tché­co­slo­va­quie, la pre­mière chose que les com­mu­nistes ont faite a été de per­sé­cu­ter l’Église. Le réseau de catho­liques clan­des­tins que le père Kola­ko­vic a mis en place avec l’aide d’autres prêtres est deve­nu la struc­ture de l’Église clan­des­tine, qui a été la seule résis­tance signi­fi­ca­tive au com­mu­nisme pen­dant les qua­rante années suivantes. 

Toutes ces choses — construire de petits groupes, nous entrai­ner à res­ter forts dans la véri­té, nous pré­pa­rer à souf­frir, et bien d’autres — sont très impor­tantes. L’essentiel, c’est que nous devons le faire main­te­nant, pen­dant que nous sommes libres. Le père Kola­ko­vic savait que si l’Église en Slo­va­quie atten­dait la venue du com­mu­nisme pour com­men­cer à se pré­pa­rer, il serait trop tard. Je crois fer­me­ment que nous, en Amé­rique du Nord et en Europe, vivons un moment Kola­ko­vic. Nous ne savons pas quand cela va se ter­mi­ner, nous ne savons pas quand notre ver­sion du rideau de fer va tom­ber. Nous devons pro­fi­ter du cadeau de la liber­té pour com­men­cer ces pra­tiques et construire ces struc­tures dès maintenant.

En vous lisant, beau­coup seraient sans doute frap­pés par l’inquiétude que vous sem­blez avoir face à l’avenir. Com­ment répon­drez-vous à ceux qui vous reprochent d’être pes­si­miste ? Quelle est la place de l’espérance chré­tienne dans votre réflexion ? 

Je dirais qu’on peut être à la fois pes­si­miste et plein d’espérance. J’essaie de l’être. Mais je pense que l’optimisme n’est pas la même chose que l’espérance. Un opti­miste dit : « tout va s’arranger quoi qu’il arrive, il faut juste avoir la convic­tion que tout va bien se pas­ser ». Eh bien, je ne pense pas que ce soit vrai. 

Si vous êtes le père Kola­ko­vic en 1943 à Bra­ti­sla­va et que vous voyez ce qui va arri­ver, si vous êtes opti­miste, vous êtes un idiot. Les évêques qui disaient : « ça n’arrivera pas ici » étaient des imbé­ciles. Sol­je­nit­syne lui-même a dit que les gens dans le monde qui disent : « ce qui est arri­vé en Rus­sie ne peut pas arri­ver ici » se mentent à eux-mêmes. Car ce qui s’est pas­sé en Rus­sie peut se pro­duire dans n’importe quel pays du monde, si les cir­cons­tances sont favo­rables. Un faux opti­misme peut nous empê­cher de faire la pré­pa­ra­tion que Dieu nous demande de faire. Après tout, pen­sez à l’époque où Noé construi­sait l’Arche : il devait y avoir des gens qui pen­saient qu’il était pes­si­miste, qui auraient dit : « Oh, allez ! La pluie s’arrêtera bien assez tôt ». 

Alors, d’où vient l’espoir ? Pour un chré­tien, l’espoir est la croyance que même si nous devons souf­frir de la pire des choses — la mort —, si nous le fai­sons en soli­da­ri­té avec notre Sei­gneur, le Sei­gneur peut en user pour le salut de nos propres âmes et la rédemp­tion du monde. Toute l’histoire de l’Église, en remon­tant jusqu’à l’Église pri­mi­tive, en témoigne. Que sont les mar­tyrs ? Les mar­tyrs avaient-ils l’occasion d’être opti­mistes ? Non. Mais ils étaient pleins d’espérance, car ils savaient que leur sang serait la semence de l’Église. 

Quand j’ai par­lé à tous ces gens de l’ancien bloc sovié­tique, aucun d’entre eux ne pen­sait qu’il vivrait un jour pour voir la fin du com­mu­nisme. Ils ont résis­té parce que c’était la bonne chose à faire. Parce qu’ils vou­laient ser­vir Dieu, être fidèles à Dieu, être fidèles à la véri­té. Ils ont eu la chance de voir la fin du com­mu­nisme, mais même si nous avions encore le com­mu­nisme, cela n’enlèverait rien à la signi­fi­ca­tion de leur sacri­fice. J’encourage donc les gens à réflé­chir à la dif­fé­rence entre opti­misme et espoir. 

Je pense que les choses vont empi­rer avant de s’améliorer, mais je sais que si nous res­tons fidèles au Christ, nous nous en sor­ti­rons. Cer­tains d’entre nous devien­dront peut-être des mar­tyrs « blancs » — ils per­dront leur emploi, leur gagne-pain, mais ne ver­se­ront pas de sang — et il y aura peut-être même des mar­tyrs « rouges », des per­sonnes qui ver­se­ront du sang pour la foi à tra­vers cette crise. Tout est pos­sible. Nous devons tra­vailler dur pour empê­cher que cela ne se pro­duise, mais nous devons éga­le­ment nous y pré­pa­rer. Nous le fai­sons en lisant la vie des saints, en par­ti­cu­lier celle des mar­tyrs, et en réa­li­sant que cela pour­rait être ce à quoi Dieu nous a appe­lés à notre époque. 

Si le pro­gres­sisme est en quelque sorte une reli­gion, il tend cer­tai­ne­ment à pour­suivre une uto­pie poli­tique, une ten­ta­tion à tra­vers les âges, res­sen­tie par­fois au sein même de l’Église. Il semble que ce genre d’entreprise — cher­cher à éta­blir la socié­té par­faite sur Terre, avec nos propres moyens humains, poli­tiques — soit à dis­tin­guer d’une com­pré­hen­sion chré­tienne tra­di­tion­nelle de l’espérance, ren­due dif­fi­cile à com­prendre à notre époque séculière. 

Oui. L’une des autres véri­tés chré­tiennes clés — com­prise, je pense, par Mar­tin Luther King Jr, le lea­deur des droits civiques — que nous avons per­dues aujourd’hui est l’idée de la failli­bi­li­té humaine et de la misé­ri­corde, l’importance de la misé­ri­corde. Sol­je­nit­syne a dit que l’une des leçons les plus impor­tantes qu’il a apprises en pri­son était que la ligne entre le bien et le mal ne se situe pas entre le pro­lé­ta­riat et la bour­geoi­sie, mais au milieu de chaque cœur humain. Il s’agit d’un ensei­gne­ment chré­tien clas­sique, selon lequel cha­cun d’entre nous a péché. Cha­cun a en soi la capa­ci­té de cru­ci­fier le Christ. Lorsque nous arri­vons à Pâques et que l’Évangile de la Pas­sion est lu et que nous devons tous dire « cru­ci­fie-le, cru­ci­fie-le », c’est nous ! Qui a cru­ci­fié le Christ ? C’est nous. 

C’est le genre de chose qui, je crois, devrait nous obli­ger à faire preuve d’humilité lorsque nous abor­dons la poli­tique, lorsque nous abor­dons la socié­té, parce que nous sommes capables de faire un grand mal même si nous pen­sons faire un grand bien. En ce qui me concerne, une chose avec laquelle j’ai de la dif­fi­cul­té, c’est que je me mets vrai­ment en colère contre « les wokes » lorsqu’ils font ceci ou cela, lorsqu’ils can­cellent des gens, lorsqu’ils en per­sé­cutent d’autres… Mais je dois me rap­pe­ler que dans cer­taines cir­cons­tances, je pour­rais faire la même chose, et pen­ser alors que je fais du bien. 

Tout cela est un mys­tère très pro­fond et je pense que la seule façon de sur­vivre dans l’abime, quoi qu’il advienne, est d’approfondir notre foi, d’être radi­caux dans notre chris­tia­nisme, de deve­nir très fidèles à la messe, à la confes­sion, au jeûne et de construire nos com­mu­nau­tés de rési­lience. Je sup­pose que c’est là que le pari béné­dic­tin inter­vient également… 

Oui. Il semble, lorsque vous décri­vez la manière d’aller de l’avant dans la deuxième par­tie de votre der­nier livre, que ceux qui n’ont pas lu Le pari béné­dic­tin gagne­raient à s’y plon­ger, car une grande par­tie des idées que vous essayez de trans­mettre ici s’y trouve éga­le­ment sous une cer­taine forme.

Oui. La seule façon de s’en sor­tir est de construire ces fortes com­mu­nau­tés de foi et de rési­lience. Je me sou­viens, quand j’ai regar­dé le film Une vie cachée de Ter­rence Malick sur Franz Jägerstät­ter, il m’a sem­blé que le vrai mys­tère — où la chose à laquelle nous devons pen­ser — est que Franz était juste un fer­mier du village. 

Com­ment la vie qu’il a vécue avant l’arrivée des nazis lui a‑t-elle per­mis tout d’abord de voir qu’Hitler était une sorte d’antéchrist, et aus­si d’avoir le cou­rage de résis­ter ? Tout le monde allait à l’église dans ce vil­lage, mais seuls Franz et sa famille étaient des résis­tants. Je pense que nous devons tous réflé­chir — quelle que soit notre confes­sion — à ceci : com­ment Franz a‑t-il vécu d’une manière qui lui a don­né cette clair­voyance et ce cou­rage ? Et nous devons com­men­cer à le faire main­te­nant parce qu’il a vécu cela avant que les nazis n’arrivent. Il était prêt pour eux. Nous devons l’être aussi. 


Ben­ja­min Boivin

Can­di­dat à la mai­trise à l’Université du Qué­bec à Mont­réal, Ben­ja­min Boi­vin se pas­sionne pour les enjeux de socié­té au car­re­four de la poli­tique et de la religion.