You are currently viewing Joyeux Noël !

Joyeux Noël !

De qui est ce texte pré­sen­té par Jean Paul Brighelli ?

« Vous avez le droit d’exiger qu’on vous montre la Crèche, la voi­ci. Voi­ci la Vierge, voi­ci Joseph et voi­ci l’Enfant Jésus. L’artiste a mis tout son amour dans ce des­sin, vous le trou­ve­rez peut-être naïf, mais écou­tez. Vous n’avez qu’à fer­mer les yeux pour m’entendre et je vous dirai com­ment je les vois au-dedans de moi. La Vierge est pâle et elle regarde l’enfant. Ce qu’il fau­drait peindre sur son visage, c’est un émer­veille­ment anxieux, qui n’apparut qu’une seule fois sur une figure humaine, car le Christ est son enfant, la chair de sa chair et le fruit de ses entrailles. Elle l’a por­té neuf mois. Elle lui don­na le sein et son lait devien­dra le sang de Dieu. Elle le serre dans ses bras et elle dit : « Mon petit ! » Mais à d’autres moments, elle demeure toute inter­dite et elle pense : « Dieu est là », et elle se sent prise d’un crainte reli­gieuse pour ce Dieu muet, pour cet enfant, parce que toute les mères sont ain­si arrê­tées par moment, par ce frag­ment de leur chair qu’est leur enfant, et elles se sentent en exil devant cette vie neuve qu’on a faite avec leur vie et qu’habitent les pen­sées étran­gères. Mais aucun n’a été plus cruel­le­ment et plus rapi­de­ment arra­ché à sa mère, car Il est Dieu et Il dépasse de tous côtés ce qu’elle peut ima­gi­ner. Et c’est une rude épreuve pour une mère d’avoir crainte de soi et de sa condi­tion humaine devant son fils. Mais je pense qu’il y a aus­si d’autres moments rapides et glis­sants où elle sent à la fois que le Christ est son fils, son petit à elle et qu’il est Dieu. Elle le regarde et elle pense : « Ce Dieu est mon enfant ! Cette chair divine est ma chair, Il est fait de moi, Il a mes yeux et cette forme de bouche, c’est la forme de la mienne. Il me res­semble, Il est Dieu et Il me res­semble ». Et aucune femme n’a eu de la sorte son Dieu pour elle seule. Un Dieu tout petit qu’on peut prendre dans ses bras et cou­vrir de bai­sers, un Dieu tout chaud qui sou­rit et qui res­pire, un Dieu qu’on peut tou­cher et qui vit, et c’est dans ces moments là que je pein­drais Marie si j’étais peintre, et j’essayerais de rendre l’air de har­diesse tendre et de timi­di­té avec lequel elle avance le doigt pour tou­cher la douce petite peau de cet enfant Dieu dont elle sent sur les genoux le poids tiède, et qui lui sou­rit. Et voi­là pour Jésus et pour la Vierge Marie.
Et Joseph. Joseph ? Je ne le pein­drais pas. Je ne mon­tre­rais qu’une ombre au fond de la grange et aux yeux brillants, car je ne sais que dire de Joseph. Et Joseph ne sait que dire de lui-même. Il adore et il est heu­reux d’adorer. Il se sent un peu en exil. Je crois qu’il souffre sans se l’avouer. Il souffre parce qu’il voit com­bien la femme qu’il aime res­semble à Dieu. Com­bien déjà elle est du côté de Dieu. Car Dieu est venu dans l’intimité de cette famille. Joseph et Marie sont sépa­rés pour tou­jours par cet incen­die de clar­té, et toute la vie de Joseph, j’imagine, sera d’apprendre à accep­ter. Joseph ne sait que dire de lui-même : il adore et il est heu­reux d’adorer. »

Ce texte magni­fique de ten­dresse et de res­pect sur le mys­tère de Noël a été rédi­gé par un grand écri­vain fran­çais. Lequel ? Quand je vous aurai dit qu’il s’agit de l’extrait d’une pièce de théâtre écrite pour la Noël 1940 ? Pour des pri­son­niers ? Et que l’auteur a refu­sé que cette pièce figure dans ses œuvres com­plètes ? Ah oui, bien sûr : Jean-Paul Sartre !