Les royalistes vont-ils voter ?
Maurras, le vote et le Roi
Par Antoine Clapas
En ces temps de présidentielles, rappeler le point de vue de Maurras sur le vote paraît utile d’autant plus que des “spécialistes” peu scrupuleux le déforment. S’il est vrai que le dégoût de la république inspire parfois l’abstention chez les royalistes, il est vrai d’autre part que Maurras n’encourage nullement cette forme d’apolitisme. En 1930, il écrit qu’il ne croit pas « avoir écrit une seule ligne contre le suffrage universel, qu’il ne s’agit pas de détruire, mais de rendre aux affaires où il est compétent ». Parce que le système électif est étendu à tout, on cherche à l’appliquer à des objets pour lesquels il n’est pas compétent, comme l’élection constante du chef de l’Etat.
Inversement, dans l’esprit de la monarchie française, Maurras défend le principe des “républiques françaises”. « Celles des affaires publiques que le citoyen connaît le mieux sont soumises à la surveillance ou au bon plaisir de l’État » : la centralisation administrative « ennuie et tracasse le citoyen français » ; de surcroît, « il le déshabitue de la réflexion et de l’action personnelle » ; « [il] endort et atrophie chez lui la fonction civique. » C’est au nom du civisme, et de ce que l’on appellerait aujourd’hui la participation de l’homme à la vie de la Cité, que Maurras conteste l’élection du président. Il résume sa critique et sa théorie du vote dans la formule : « L’autorité en haut, les libertés en bas ». « À ce niveau limité [local], « la démocratie, assise sur des compétences, des connaissances et des intérêts, n’est plus une mythologie irrationnelle ni une mystification désastreuse » écrit Frédéric Rouvillois (1).
Désastreuse en effet. Le chef de l’État fait l’objet d’un choix d’autant plus mythique que les candidats sont d’abord choisis par les partis, qu’ils ne sont élus que par de véritables fractions de la population, et que la légitimité du nombre est sans cesse concurrencée par la sujétion aux intérêts privés et aux lobbies. On fait beaucoup moins appel à la raison du citoyen qu’à ses sentiments et à sa sensibilité, par des campagnes et des programmes qui ont intérêt à ménager tous les électorats et à noyer les identités politiques. Face à la débauche des moyens techniques et aux spectacles télévisés qui guident l’élection du Président, la monarchie fournit une alternative ; désigné par la naissance le Roi et le peuple sont à l’abri des spectacles avilissants, et le consentement passe par d’autres voies, institutionnelles et symboliques à la fois – on le voit bien au Maroc.
Faire le Roi sans voter ?
Avant que le Roi ne soit instauré, et pour y parvenir, il importe, selon Maurras, que les royalistes rejettent absolument la politique du pire, comme l’abstention. La France en ferait les frais inéluctablement. Il convient au contraire de suivre une attitude civique et stratégique. « L’électeur, puisque électeur il y a, doit participer. » La conduite pratique de Maurras s’est toujours alignée sur ce principe. En 1924, le chef de l’Action française demande aux électeurs de voter pour un candidat du centre droit, qui, dans ses déclarations, avait pourtant conspué odieusement le mouvement royaliste : il s’agissait de faire battre l’avocat de Germaine Berthon, meurtrière de Marius Plateau. En 1919, Maurras écrit qu’« est dangereux » d’« exclure les femmes » du vote : on sait que l’idéologie progressiste et anticléricale des radicaux-socialistes rejettera le vote des femmes jusqu’en 1945.
Le vote pour “le moins mauvais” n’est donc pas aléatoire, et ne répond pas à un caractère partisan. Il ne s’agit pas de voter a priori à droite ou à gauche, pour une parti plutôt que pour un autre. Tout dépend en effet des circonstances, qu’elles soient locales ou nationales ; tout dépend du degré auquel le candidat sera en mesure de servir l’intérêt national.
D’autre part, la politique du “moindre mal” ne constitue nullement une allégeance au régime. Elle suppose d’abord que le prince prétende vraiment, qu’il se pose de lui-même comme alternative. Ensuite, elle tend à prémunir la nation de la destruction, à protéger au mieux les intérêts réels du pays. Cette prudence montre que le souci de Maurras recherche moins un triomphe idéologique, la domination d’une majorité sur une minorité, que le service désintéressé de la patrie, et le recouvrement du pouvoir par celui qui a pour tâche de l’incarner.
Aujourd’hui, nous prenons acte que l’élection du président tombe largement dans la dérision et l’histrionisme : non pas seulement en raison de l’asservissement de la France à l’Union européenne, mais du fait même que les institutions sont en crise, et que l’abstention ne cesse de s’aggraver depuis dix ans. Cela dit, les pouvoirs constitutionnels du président ne sont pas devenus nuls : le futur chef de l’État garde théoriquement la capacité de reconstruire la machine constitutionnelle, et de mettre des conditions plus strictes aux transferts de souveraineté. Parce qu’un président pourrait bien un jour appeler le roi, son choix ne peut passer pour indifférent.
Le futur président pourra-t-il redonner à la France les éléments de souveraineté indispensables à sa pérennité politique, quand les européistes veulent la réduire à une culture ? Rien n’est moins sûr. Il faudrait pour cela une autorité dégagée des partis, inaccessible au jeu des marchés, une voix indépendante de tout ce qui ne la fonde pas expressément : il n’y a que la fonction royale qui puisse remplir ce rôle pleinement. C’est pourquoi nous nous rendrons aux urnes sans illusion ni enthousiasme, mais avec un civisme intégral.
(1) Dictionnaire du vote. Article “Maurras”.
L'Action Française 2000 - 3 janvier 2002
