De l’égalité moderne…

Un vingtseptième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui, d’Honoré de Balzac.

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L’égalité moderne, développée de nos jours outre-mesure, a nécessairement développé, dans la vie privée, sur une ligne parallèle à la vie politique, l’orgueil, l’amour-propre, la vanité, les trois grandes divisions du moi social. Les sots veulent passer pour des gens d’esprit, veulent être gens de talent ; les gens de talent veulent être traités en gens de génie ; quant aux gens de génie, ils sont plus raisonnables, ils consentent à n’être que des demi-dieux. Cette pente de l’esprit public actuel, qui rend à la Chambre le manufacturier jaloux du poète, pousse les sots à dénigrer les gens d’esprit, les gens d’esprit à dénigrer les gens de talent, les gens de talent à dénigrer ceux d’entre eux qui les dépassent de quelques pouces, et les demi-dieux à menacer les institutions, le trône, enfin tout ce qui ne les adore pas sans condition.

Dès qu’une nation a très impolitiquement abattu les supériorités sociales reconnues, elle ouvre des écluses par où se précipite un torrent d’ambitions secondaires dont la moindre veut encore primer ; elle avait, dans son aristocratie, un mal, au dire des démocrates, mais un mal défini, circonscrit ; elle l’échange contre dix aristocraties contendantes et armées, la pire des solutions. En proclamant l’égalité de tous, on a promulgué la déclaration des droits à l’envie.

Nous jouissons aujourd’hui des saturnales de la Révolution transportées dans le domaine, paisible en apparence, de l’esprit, de l’industrie et de la politique ; aussi semble-t-il aujourd’hui que les réputations, dues au travail, aux services rendus, au talent, sont les privilèges accordés aux dépens de la masse. On étendra bientôt la loi agraire jusque dans le champ de la gloire. Donc jamais, dans aucun temps, on a demandé le triage de son nom sur le volet public à des motifs plus puérils.

On se distingue à tout prix par le ridicule, par une affectation d’amour pour quelque cause nationale étrangère à la nôtre, pour le système pénitentiaire, pour l’avenir des forçats libérés, pour les petits mauvais sujets au-dessus ou au-dessous de douze, pour toutes les misères sociales… Ce n’est pas ainsi que procèdent la charité catholique ou la vraie bienfaisance : elles étudient les maux sur les plaies en les guérissant, et ne pérorent pas en assemblée sur les principes morbifiques pour le plaisir de pérorer.

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