par Adègne Nova
Quentin,
Je ne te connaissais pas et pourtant…
Pourtant, depuis l’instant où j’ai entendu parler de toi, je trouve l’air irrespirable autour de moi. Dès lors que les minutes avant ton trépas ont été comptées, mon cœur de mère s’est empli de colère et mon esprit s’est chargé d’effroi !
Pourquoi parti de chez toi, en disant certainement « à tout à l’heure, maman », pour assurer la sécurité de jeunes femmes dénonçant des évidences – qui attisent la violence dans les poings de ceux qui la font naître – tu n’es jamais revenu ? Pourquoi tes amis et toi avez-vous été pourchassés à travers la ville pour avoir choisi de défendre quelques partisanes d’un monde sans haine ? Pourquoi es-tu tombé sous les coups de la folie furieuse qui s’est exprimée ce soir-là dans les gants barbares de ces hommes, aussi jeunes que toi ? Pourquoi un tel déchaînement d’agressivité dans ces têtes emplies de brutalité mais vides de sens commun, un tel déferlement de férocité dans ces âmes chargées de rancœur mais totalement dépourvues d’humanité ?
Aujourd’hui, alors que le soleil revient après des jours de gros ciel, je ne peux pas imaginer que tu ne puisses plus dire tout doucement « je t’aime ma petite maman » à son oreille… Comment va-t-elle pouvoir désormais vivre avec ton absence inadmissible et surtout illogique : on n’enterre pas son enfant, le cours normal de la vie n’est pas celui-ci ! Comment va-t-elle pouvoir maintenant laisser ta sœur sortir de la maison sans crainte ? Comment va-t-elle pouvoir lui dire qu’on peut mourir, non pas pour ses idées, mais parce qu’on n’épouse pas celles de fanatiques dégoulinants d’intolérance ?
Alors, de toutes parts depuis l’annonce officielle de ta mort, on en appelle à la retenue et à la non-récupération politique de ta fin tragique. Bien sûr, il ne s’agit pas d’accuser sans preuves, mais il serait quand même bon de savoir toujours dire ce que l’on voit et, surtout, ce qui est plus difficile pour certains, voir ce que l’on voit. La maman que je suis a tristement vu les images de ton assassinat, puisque c’est bien de cela dont tu as été victime et non d’une agression. J’ai vu des individus qui avaient masqué leur sombre figure, certainement par trop peu d’excès de courage, te frapper de leurs poings et de leurs pieds, sur tout le corps et singulièrement à la tête ; c’est même avec de l’élan que le dernier coup de pied a atteint ton visage. J’ai vu des hommes de noir vêtus, un peu à la façon des black-blocs – que l’on connaît hélas trop bien à force de les subir manifestation après manifestation –, très nombreux taper comme des forcenés sur trois ou quatre jeunes garçons au visage découvert. Et puis, plus tard, j’ai lu, révulsée, les mots de journalistes, d’hommes politiques et autres ne sachant plus quelles expressions employer pour montrer quel individu tu étais, les qualificatifs semblant même leur manquer pour salir ta mémoire ; à les lire, de victime tu es presque devenu agresseur…
J’ai beau ouvrir bien grand les yeux quand sont diffusées les images te concernant, j’ai beau écouter attentivement, faisant fi de leur parti pris, les médias et tous ceux qui prennent la parole – même quand on ne la leur donne pas –, j’ai beau lire la presse de tout bord, de toute conviction, je ne vois qu’une chose : un enfant, un fils de 23 ans, mort de la cruauté exercée par des extrémistes haineux qui n’ont pas admis que tu n’aies pas pensé comme eux.
Tu sais, Quentin – non, tu ne le sais pas puisque nous ne nous connaissions pas, et pourtant… –, j’ai lu un livre il y a quelques temps, d’un auteur que j’apprécie beaucoup par ailleurs, qui a fait naître en moi un sentiment de malaise d’abord, puis un écœurement profond, de l’incompréhension aussi avant de se transformer en totale dévastation : Mangez-le si vous voulez. La folie, née de la bêtise des hommes, accrue par leur nombre aboutissait dans ce texte à l’assassinat d’un jeune homme qui s’était trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, accusé de tous les maux de la terre, même de la sècheresse. Un homme, puis dix, vingt, trente, le village tout entier enfin, en une foule écumant de rage l’avait traqué, poursuivi, débusqué, malmené avant de s’acharner sur lui avec sadisme encore et encore… comme l’ont fait avec toi ces misérables, boursoufflés de sauvagerie, qui à six contre un se sont sentis des hommes forts. Le manque d’éducation, puis la mauvaise éducation qui a été la leur, faisant d’eux de jeunes crétins bouffis de rogue et de muscles – sculptés à force d’entraînement –, a conduit à ta disparition. À l’issue de ma lecture de ce roman, inspiré d’une histoire vraie mais méconnue du XIXe siècle, au paroxysme du dégoût, j’ai jeté le livre à la poubelle mais je n’ai jamais pu oublier l’événement qu’il racontait. Ah, si seulement tes assassins, comme ce livre, pouvaient être enfermés à jamais dans une benne à ordures avec tous les déchets – et pas seulement ménagers, hélas – qui pourrissent nos villes, les esprits, nos enfants, notre vie, notre culture, notre traditionnelle courtoisie, notre savoir-vivre…
Quentin, je ne te connaissais pas et pourtant… comme toutes les mamans de France et d’ailleurs je n’ai qu’une hâte : que tes assassins soient jugés et emprisonnés pour le plus longtemps possible. Je m’interroge sur le monde qui est devenu le nôtre dans lequel un jeune homme bien élevé, intelligent, sain d’esprit, aux mentalités chevaleresques – protégeant non plus la veuve et l’orphelin mais, ici, des femmes orphelines du respect que n’ont plus à leur endroit des hommes décivilisés, incivilisés, déculturés – peut mourir sous les coups de ces colonnes de l’enfer – infernales ? – qui se développent, semble-t-il impunément, un peu partout dans le pays, en dignes filles de la Révolution…
Quentin, mon cœur de maman ne t’oubliera jamais, repose en paix !




