par Axel Tisserand
Agrégé d’histoire et docteur en histoire contemporaine à l’IHMC (Institut d’histoire moderne et contemporaine), également diplômé de Sciences-Po Paris et boursier de la Fondation Thiers et de la Fondation Napoléon, actuellement chargé de recherches à cette même Fondation Napoléon et enseignant à l’Institut Catholique de Paris et à Sciences-Po, Baptiste Roger-Lacan vient de publier un livre sobrement et, en un sens, énigmatiquement intitulé Le Roi, mais le sous-titre vient quelque peu éclairer l’objectif du travail de recherche dont il est le fruit : « Une autre histoire de la droite ». Qu’est-ce à dire, sinon que l’auteur s’est penché de manière à la fois systématique et fort utile sur un sujet qui pourrait paraître paradoxal de premier abord : la permanence, voire la résurgence du visage du roi sous la IIIe République dans l’imaginaire et le discours de toutes les droites françaises au fur et à mesure que celles-ci, à l’instar du pays, se républicanisaient. Et de préciser non sans raison : « Cette volonté de rendre compte de la contre-révolution comme une langue vivante touche évidemment à l’histoire des idées et à celle des imaginaires politiques ».
Partant de la renonciation de Henri V au trône et de la difficulté, pour les royalistes, de devoir désormais « faire sans le roi », l’auteur, qui a beaucoup lu, et dans des domaines très variés, a l’originalité de ne pas se focaliser sur le discours politique : ce qui l’intéresse, ce sont tous les écrits qui peuvent continuer de nourrir chez les Français un imaginaire royaliste vivant à travers des livres de factures diverses, publiés par des maisons d’édition importantes dont certaines sont toujours bien vivantes, comme Fayard. C’est la partie la plus riche du livre : elle nous explique comment, face à une république agressive (loi d’exil, législation hostile à l’Église, notamment dans le domaine de l’instruction), à la fois les royalistes et les catholiques, dont les républicains renforcent au début la proximité, mènent, de manière du reste parallèle plutôt que concertée, un combat visant à répondre à ce qui devient une attaque en règle contre un « ancien monde » dont une république idéologique, qui n’a rien appris ni rien oublié depuis la Révolution, veut l’éradication. Il se penche ainsi sur la publication, en grand nombre, de Mémoires d’acteurs de la contre-révolution ou de la Restauration, sur le message porté par des romans historiques plutôt favorables à la monarchie ou sur le grand succès d’une « petite » histoire ou d’une histoire« anecdotique », comme celle de Le Nôtre, qui entretient la mémoire royale dans les familles de toutes les couches de la société car, avec le développement de l’édition, le livre n’est plus réservé aux couches aisées de la population à la fin du XIXe siècle.
Il est intéressant du reste de noter combien l’auteur, aux sympathies pourtant républicanistes — l’université qui, comme il le dit lui-même, s’est professionnalisée à mesure qu’elle se républicanisait, exige en effet un modèle de pensée unique — laisse deviner à la fois la rigueur et la richesse de la production intellectuelle contre-révolutionnaire, si bien qu’il est obligé d’admettre que, sinon la République, du moins la Révolution semble avoir perdu la partie à la fin de la IIIeRépublique, à tel point qu’il ne vient à l’idée de personne ou presque de ressusciter, pour le 150e anniversaire de 1789, les grands ancêtres afin de mobiliser les forces vives du pays : ils ne sont plus d’aucun secours.
Lorsqu’il touche à l’entre-deux-guerres l’auteur est moins convaincant : le focus exclusivement porté sur un Rebatet — qui ne fut jamais royaliste ni même contre-révolutionnaire – ou un Pierre Gaxotte au parcours devenu sinueux à partir de 1937, tente de justifier une porosité entre contre-révolution et fascisme, voire nazisme dont il voudrait démontrer le caractère nécessaire alors qu’elle n’a été qu’accidentelle ou anecdotique. L’ignorance d’un Thierry Maulnier irréprochable, d’un Jean-Pierre Maxence ou d’un Maurice Blanchot à l’originalité indéniable, d’un Bernanos ou d’un Jean de Fabrègues, qui ont toujours refusé toute compromission avec le fascisme, est évidemment utile pour, faute de combattants, vaincre sans mérite. Et laisser dire, sans critique, comme les accusateurs faussaires du procès de Lyon en 1945, que Maurras aurait été « l’intellectuel promoteur de la politique de Collaboration », ce qui, plus encore qu’une diffamation, est tout simplement un mensonge historique, puisqu’il s’opposa toujours aux collaborationnistes, se fâchant de façon définitive avec Brasillach sur ce point. Dans le même ordre d’idée, les reproches faits à Henri, comte de Paris, dont l’attitude durant la guerre aurait été sujet à caution, sont infondés. Autorisé, en raison de la loi d’exil, à s’engager uniquement dans la Légion étrangère en 1940, une fois démobilisé, il était normal qu’il allât à Vichy rencontrer le pays légal de la France. Revenu au Maroc, sa volonté de prendre la tête, à Alger, conformément à la loi Tréveneuc (loi de la IIIe République), d’un gouvernement provisoire réunissant les différentes tendances présentes en Afrique du Nord, loin de l’avoir « complètement délégitimé » ont montré au contraire son souci d’union nationale. Du reste, l’abrogation de la loi d’exil est de 1950 et on voit mal un général de Gaulle entretenant un long dialogue avec un prétendant qui eût été discrédité aux yeux des Français. Il reconnaît toutefois que l’imaginaire royal continue de jouer — comme un remords ? comme une espérance secrète ? — sous une Ve république devenue de plus en plus instable : « La monarchie continue d’empoisonner la république. »




