Un trentième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui, un extrait de Frédéric Le Play.
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Il est de l’égalité d’une part et de l’inégalité ou de la hiérarchie de l’autre, comme de la liberté ou de la contrainte, comme du progrès et de la décadence. Ce ne sont point des principes absolus : ce sont des faits essentiels à toute société.
Dans l’ordre naturel, l’inégalité se montre partout. Elle caractérise en quelque sorte les principaux éléments de la vie physique. Elle apparaît avec évidence dans les trois termes de l’union sociale, le père, la mère et l’enfant. Elle se révèle, en outre, dans les familles fécondes par l’extrême diversité d’aptitudes qui règne entre les enfants issus des mêmes parents. Les régions habitables, avec leurs variétés infinies, modifient d’ailleurs profondément la constitution physique de l’homme, et créent à la longue entre tous des inégalités considérables.
On se met en contradiction avec l’expérience et la pratique quand on présente aux peuples l’égalité et la liberté comme des principes absolus, dont il faudrait poursuivre à tout prix la réalisation pratique. L’égalité et la liberté ne sauraient prétendre à être élevées, comme la religion, la propriété et la famille au rang des principes primordiaux. Ce sont des préceptes d’ordre secondaire, dont l’application, variant partout avec la nature des hommes et des choses, doit être tempérée et souvent interdite par les préceptes d’ordre supérieur qui recommandent au respect des peuples l’autorité et la hiérarchie.
L’inégalité est un trait nécessaire du corps social.
Les inégalités sociales dérivent de la nature humaine, de même que les météores proviennent de la constitution de l’atmosphère. Comme la pluie qui ravage ou féconde nos champs, comme le vent qui détruit ou anime nos vaisseaux, l’inégalité, considérée en elle-même, ne doit point être signalée comme un mal absolu. Loin de là, elle est une force précieuse pour les nations qui savent en conjurer les inconvénients et en conquérir les bienfaits.
L’égalité est journellement vantée par nos écrivains et nos créateurs comme le plus sacré des principes sociaux, mais tous nos parvenus la repoussent même dans ce qui est légitime, avec un entraînement qui ne se manifeste chez aucune autre nation européenne. De cette contradiction entre la doctrine et la pratique naît un état de malaise qui affecte la société entière et qui pèse principalement sur les classes inférieures. Celles-ci, voulant atteindre le but chimérique qu’on leur montre, et se sentant incapables d’égaler les supériorités créées par l’intelligence et le travail, s’irritent contre l’ordre établi. Elles sont peu portées à demander à leurs chefs la direction sans laquelle elles ne sauraient s’élever ; tandis que ces derniers s’épargnent volontiers les soucis qu’elle impose. Lorsque la hiérarchie sociale est régulièrement fondée sur la vertu, le talent et la richesse, ou sur le souvenir des services rendus, les classes dirigeantes ont intérêt à la fortifier par l’affection et les succès de leurs subordonnés. Lorsque, au contraire, elle est sans cesse contestée par la haine et l’esprit de nivellement, les chefs de la société sont disposés à étouffer tous les mérites naissants qui pourraient dans l’avenir leur faire concurrence. C’est ainsi que les sociétés s’élèvent et prospèrent à la faveur d’une hiérarchie légitime ; tandis qu’elles s’abaissent et souffrent par l’exagération du principe d’égalité.




