Devant l’Amérique éternelle

Par François Marcilhac

« Les plus violents, les plus bruyants nationalistes du stade, savez-vous leur patrie ? […] Ce sont les gens de l’Amérique. Venus en bande, les Yankees paraissent trois fois plus nombreux qu’ils ne sont : toutes les fois qu’une victoire est proclamée, les drapeaux de l’Union claquent au vent ; les chapeaux, les bérets s’envolent ; des bans secouent les gradins de bois. Cette Amérique ignore ce que le monde hellénisé a conçu de plus rare, et de plus secret, la mesure. » Voilà ce qu’écrivait Maurras en 1896, dans sa quatrième lettre des Jeux olympiques. Il assistait pour la première fois aux manifestations du nationalisme américain : « Ces étrangers se rendent parfaitement insupportables », écrit-il encore, ajoutant : « Le nationalisme est une belle passion. Encore la faut-il nuancer de civilité quand on est sorti de chez soi ! » On imagine sans peine le jeune Donald Trump s’égosillant sans aucune civilité sur les gradins du stade.

Un réveil douloureux

Alors que les Européens ne savent comment réagir devant l’Amérique éternelle, qu’ils semblent brusquement découvrir sous les traits de l’actuel président des États-Unis, la brutalité du personnage a au moins l’avantage de mettre fin à quatre-vingts ans de déni. L’Europe sort d’un long rêve, qui faisait des États-Unis un allié indéfectible. Aussi veulent-ils croire à un cauchemar, cherchant à se persuader que Trump, ce n’est pas l’Amérique. L’Amérique, n’est-ce pas plutôt cet oncle bienveillant qui se penche sur les Européens comme sur des neveux orphelins de leur grandeur et, au fond, lâchement satisfaits de l’être ? En dépit de la chronologie historique ? Pas si sûr. N’est-ce pas l’Amérique qui a inventé cette Europe aujourd’hui en complète déconfiture, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale ? Et n’avait-elle pas déjà agi ainsi, en 1919, lorsque Wilson imposa une paix désastreuse, qu’aussitôt Maurras dénonça, car lourde des conflits futurs dont Bainville, aussitôt, fit l’exact et sombre enchaînement ? Une paix que le Sénat américain se garda bien de ratifier, de même que la création de la Société des Nations l’année suivante. Mais Maurras n’avait pas attendu l’essor foudroyant des États-Unis dû à la Première Guerre mondiale pour voir en elle une nation « entraînée, emportée du côté où déjà elle penchait, centralisation croissante, rêve d’impérialisme politique continuant et fortifiant l’empire économique naissant » (AF du 6 novembre 1908). « La ploutocratie dirigeante des États-Unis, avait-il prévenu, a besoin d’imposer ses volontés au Monde. Et qui les subira, sinon les plus débiles des peuples de la vieille Europe ? Tout nous désigne pour ce rôle de souffre-douleur : les convoitises éveillées et la faiblesse de la résistance possible » (AF du 24 juillet 1908). La guerre américaine de 1898 contre l’Espagne et le protectorat américain de 1901 sur Cuba n’avaient fait que confirmer ses premières intuitions.

Une Europe vassalisée

Car cette Europe que Vance, avec la virulence du néo-converti, a critiquée à Munich, pour sa décadence, n’est-ce pas celle que les États-Unis n’ont eu de cesse d’affaiblir durant tout le XXe siècle ? N’est-elle pas la création même d’une Amérique imbue d’elle-même, désireuse d’imposer sa suzeraineté sur un Occident qu’elle remodelait à sa guise ? Et cette décadence n’a-t-elle pas été imposée par des États-Unis désireux d’exporter, dès la fin de la guerre, leur modèle fondé sur l’avoir, incompatible avec nos vieilles civilisations ? Maurras, encore, dans L’AF du 25 juillet 1928 : « Le dédain systématisé du monde américain à l’égard de l’Europe n’est pas une bonne chose. Le dédain n’a jamais été bon à rien. Dès qu’un groupe humain se figure qu’il est le maître sur une aire donnée, à l’intérieur de laquelle il se croit sûr de garder éternellement son hégémonie, un tel groupe se prépare de graves déceptions ». Nous n’en sommes malheureusement pas encore là. En revanche, la politique des États-Unis, de manière continue depuis l’importation de l’« American way of life », a consisté à imposer aux Européens ce dédain d’eux-mêmes qu’ils ont intégré en vassaux d’une puissance faussement tutélaire. Donald Trump et ses affidés ne font que poursuivre une politique impériale dont le caractère parfois erratique ne doit pas nous induire en erreur. Oui, l’« insupportable » Trump, en dépit de sa généalogie paternelle, est bien un pur enfant de l’Amérique. Si les Américains critiquent l’Union européenne, c’est uniquement pour ce que sa politique peut avoir de bureaucratique et de technocratique, conduisant à des mesures qui s’opposent, ici ou là, à la liberté du commerce, qu’ils conçoivent évidemment de façon unilatérale, afin d’assurer leur toute-puissance. Les leçons qu’ils donnent aujourd’hui à une Europe passoire et wokiste ont surtout pour objet de faire oublier que ce wokisme n’est que le fruit pourri d’une civilisation puritaine qui ne veut plus s’assumer, après avoir, dès la déclaration d’indépendance, cherché à influer sur la marche du monde par la promotion d’une religion séculière à son seul bénéfice réel. Était universel ce qui était bon pour l’Amérique. Seul le vocabulaire change, non la certitude d’être le nouveau peuple élu.

Trump, le visage sans fard de l’Amérique

C’est pourquoi, leur subite et paradoxale plaidoirie pour la promotion des États-nations ne doit pas impressionner : les Américains agissent avec l’Europe comme avec un jouet qu’ils pourraient casser s’ils y voyaient quelque intérêt. Car cette Europe contre les États qu’ils ont promue dès 1945 visait à affaiblir le vieux continent en écartant le politique — Jean Monnet fut en ce sens un parfait agent américain — au profit de hautes autorités invalidant les souverainetés nationales. D’autant que la brutalité de ce prétendu revirement a pour paradoxe de promouvoir la souveraineté des États en s’ingérant dans leurs affaires intérieures par le soutien accordé à tel ou tel parti : diviser l’Union après avoir affaibli les États la composant. Tout en se permettant de menacer ouvertement, au nom affiché de leurs seuls intérêts, l’intégrité territoriale d’un de leurs plus fidèles alliés, le Danemark au sujet du Groenland. Mais les États-Unis n’avaient-ils déjà pas fait de même dès 1803, en exigeant de Bonaparte, alors que la France avait été leur premier allié en concourant par la volonté de Louis XVI, moins de trente ans auparavant, à leur indépendance, qu’il leur cède l’immense Louisiane — 25% de leur territoire actuel —, sous la menace d’une guerre ? Cerise sur le gâteau : Trump a décidé de créer un très orwellien « Conseil de la paix » à sa main !

Trump n’est que le visage sans fard de l’Amérique et ses références au dépassement « de très loin » de la doctrine Monroe — qui devient la doctrine Donroe — le montrent. « Dans le cadre de notre nouvelle stratégie de sécurité nationale, la domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question » a-t-il assuré le jour de l’enlèvement de Nicolas Maduro. Or, après le Venezuela et le Groenland, quelles limites à l’« hémisphère occidental » ? Demain l’Islande, qui n’a pas d’armée et goûte peu l’humour du nouvel ambassadeur US à Reykjavik ? Trump ne cherche, vis-à-vis de notre continent, qu’une seule chose : le conserver comme la proie financière (le dollar reste LA devise internationale), économique et militaire des États-Unis, lesquels, de plus, demeurent maîtres de l’armement qu’ils ont vendu à leurs obligés : il est techniquement inutilisable sans leur aval.

Des « nationaux » croient voir dans l’Amérique incarnée par Trump une planche de salut pour une Europe en pleine déliquescence. L’Allemagne joua le même rôle pour d’autres « nationaux » entre 1940 et 1945. S’affranchir du joug atlantique en se libérant de l’illusion européenne : il n’y a pas d’autre exigence pour un patriote français, à l’heure où l’Europe lorgne de plus en plus sur notre autonomie stratégique pour la neutraliser. Au profit ultime de qui ?

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