Les préjugés populaires contre l’Histoire de France

On cria assez généralement au paradoxe lorsque des savants, frappés d’une erreur historique, essayent de la redresser ; mais pour quiconque étudie à fond l’histoire moderne, il est certain que les historiens sont des menteurs privilégiés qui prêtent leur plume aux croyances populaires, absolument comme la plupart des journaux d’aujourd’hui n’expriment que les opinions de leurs lecteurs.

L’indépendance historique a beaucoup moins brillé chez les laïques que chez les religieux. C’est des Bénédictins, une des gloires de la France, que nous viennent les plus pures lumières en fait d’histoire. Aussi, dès le milieu du XVIIIe siècle s’est-il élevé de grands et de savants controversistes qui, frappés de la nécessité de redresser les erreurs populaires accréditées par les historiens, ont publié de remarquables travaux… Ainsi, les émules des Bénédictins, les membres trop peu connus de l’Académie des inscriptions et belles-lettres commencèrent, sur des points historiques obscurs, leurs mémoires si admirables de patience, d’érudition et de logique… Sans la Révolution française, la critique appliquée à l’histoire allait peut-être préparer les éléments d’une bonne et vraie histoire de France dont les preuves étaient depuis si longtemps amassées par nos grands bénédictins. Louis XVI, esprit juste, a traduit lui-même l’ouvrage anglais par lequel Walpole a essayé d’expliquer Richard III, et dont s’occupa tout le siècle dernier.

Comment des personnages aussi célèbres que des rois ou des reines, comment des personnages aussi importants que des généraux d’armée, deviennent-ils un objet d’horreur ou de dérision ?… À toutes les époques où de grandes batailles ont lieu entre les masses et le pouvoir, le peuple se crée un personnage grotesque, s’il est permis de risquer un mot pour rendre une idée juste… Comment l’erreur se propage-t-elle ? Ce mystère s’accomplit sous nos yeux sans que nous nous en apercevions. Personne ne se doute combien l’imprimerie a donné de consistance à l’envie qui s’attache aux gens élevés et aux plaisanteries populaires qui résument en sens contraire un grand fait historique. Ainsi, le nom du prince de Polignac est donné dans toute la France aux mauvais chevaux sur lesquels on frappe. Et qui sait ce que l’avenir pensera du coup d’État du prince de Polignac ?

Si, de là, nous passons à la littérature, chez nous, Rabelais, homme sobre qui ne buvait que de l’eau, passe pour un amateur de bonne chère, pour un buveur déterminé. Mille contes ridicules ont été faits sur l’auteur d’un des plus beaux livres de la littérature française, le Pantagruel. L’Arétin, l’ami du Titien et de Voltaire de son siècle a, de nos jours, un renom en complète opposition avec ses œuvres, avec son caractère, et qui lui vaut une débauche d’esprit en harmonie avec les écrits de ce siècle, où le drôlatique était en honneur, où les reines et les cardinaux écrivaient des contes, dits aujourd’hui licencieux. On pourrait multiplier à l’infini les exemples de ce genre.

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