Un neuvième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui, de Louis de Bonald une nouvelle fois…
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Espoirs français
Qu’on veuille enfin, car jusqu’ici on n’a eu que des velléités d’ordre et pas une volonté, qu’on veuille et l’on éprouvera que la France est une terre si bien préparée pour les bonnes semences, et depuis longtemps par des mains habiles, qu’il est aussi facile d’y faire germer le bien qu’il est impossible que le mal s’y enracine. Le mal, en France, ne sera jamais qu’à la surface et comme ces plantes parasites que produit une terre fertile , qui étouffe un moment le bon grain et qu’il suffit d’arracher pour qu’il pousse des jets plus vigoureux, le bien, retenu dans ses progrès par l’exubérance du mal, reprendrait de nouvelles forces ; mais on a peur du bien, on a peur du mal, on a peur des hommes, on a peur des choses, on a peur de tout ; on veut un peu de religion, un peu de royauté, un peu de justice, un peu de fidélité, pas trop de tout cela, et partout où il faut de l’amour, là où il n’y en a pas trop, on peut dire qu’il n’y en a pas assez et, quand on le mesure toujours, il en manque. On se compose un petit système, bon, si j’ose dire, au coin de son feu, qu’on appelle de la modération, ce qui n’est que de l’indifférence, avec lequel on perd tout, et on se perd soi-même, faute d’avoir connu la force irrésistible du bien et de la faiblesse intrinsèque du mal.
Dangers sociaux
Il n’y aura bientôt plus que l’opulence et la misère qui puissent vivre dans les grandes cités ; la médiocrité, qui les sépare, en sera bannie par l’impossibilité d’y subsister décemment. Alors, ce sera le contact immédiat des deux extrêmes de l’état social, et il ne sera pas sans danger.
Les fabriques et les manufactures, qui entassent dans des lieux chauds et humides des enfants des deux sexes, altèrent les formes du corps et dépravent les âmes. La famille y gagne de l’argent, des infirmités et des vices ; et l’État une population qui vit dans les cabarets et meurt dans les hôpitaux.
La féodalité financière
Qu’on ne s’y trompe pas, partout où il y a seulement deux hommes, un homme domine. À la place d’une autorité légale s’élève une autorité personnelle, celle de l’adresse, de la violence, de l’habileté en affaires, de l’obstination de caractère. L’abolition des seigneuries particulières a mis à l’aise quelques amours-propres ; mais qu’y a gagné le peuple, le peuple qui travaille ? Ce ne sont pas les gens riches qui oppriment le peuple, mais ceux qui veulent le devenir. Le seigneur ne prêtait pas usure, il ne faisait pas payer ses conseils ; il ne stipulait pas, pour prix d’un service rendu, des intérêts en denrées reçues au plus bas prix et payées au plus haut et, loin d’usurper le bien de ses voisins, il avait en général assez de peine à défendre le sien. On aura beau faire, il y aura toujours un seigneur.
À la féodalité de la terre a succédé celle de l’usure et les malheureux débiteurs sont d’humbles vassaux qu’un seigneur suzerain d’un million d’écus fait traîner en prison s’ils retardent d’un jour le paiement d’une redevance qui, dans peu d’années, a doublé le capital. La tyrannie, tant reprochée aux seigneurs des terres, n’approchait pas de celle-ci.




