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La média­sphère, ins­tru­ment du pays légal républicain ?

Par jean Phi­lippe Chauvin

Cette cam­pagne pré­si­den­tielle qui a com­men­cé depuis quelques semaines (quelques mois ?) déjà sus­cite à la fois de l’agacement et des craintes et de l’enthousiasme et des espoirs : en fait, en ces temps d’incertitude glo­ba­li­sée, cha­cun cherche des cer­ti­tudes dans les dis­cours et les pro­messes des uns et des autres, et le « déga­gisme » de la pré­cé­dente cam­pagne de 2017 n’est jamais très loin, même s’il est for­te­ment contre­ba­lan­cé par le désir de conti­nui­té, désir aujourd’hui incar­né par M. Macron, mieux encore que par ses pré­dé­ces­seurs en leurs temps res­pec­tifs : le vieil incons­cient monar­chique fran­çais joue, pour l’heure, au béné­fice du pré­sident sor­tant, dans une sorte de double réflexe, à la fois légi­ti­miste et dynas­tique, mais, pour le roya­liste que je suis, la légi­ti­mi­té et la dynas­tie en moins, évidemment !

Dans la « classe dis­cu­tante », selon le mot de Max Weber, cer­tains essaient de prendre un peu de hau­teur pour sai­sir le sens de l’élection qui vient, et c’est le cas de Jean-Pierre Le Goff, à qui l’on doit la meilleure syn­thèse sur Mai 68 publiée à ce jour (1), et qui s’inquiète de l’actuelle cam­pagne pré­élec­to­rale et de ses aspects majeurs (2), peu com­pa­tibles avec la « dis­pu­ta­tio » poli­tique et avec l’exercice civique : « L’agitation dans tous les sens, la recherche de la visi­bi­li­té média­tique maxi­mum, l’accumulation d’annonces et de recettes (avec ou non des chèques appro­vi­sion­nés à l’appui), les réponses à tout avant même que les ques­tions ne soient posées », voi­ci ce qui tue la poli­tique en France quand, dans le même temps, les aspi­rants au trône ély­séen avancent « des offres et des dis­cours adap­tés aux dif­fé­rentes caté­go­ries de la popu­la­tion et aux vic­times de toutes sortes comme autant de clien­tèles qu’il s’agit de fidé­li­ser ou de conqué­rir dans un mar­ché instable et for­te­ment concur­ren­tiel ». Autant dire que tout cela peut faire haus­ser les épaules des roya­listes consé­quents qui, loin (trop loin ? L’éloignement n’est-il pas aus­si une forme d’absence ?) de toute cette « poli­tique-spec­tacle » (jadis évo­quée par Roger-Gérard Schwart­zen­berg dans son livre publié en 1977, « L’État spec­tacle »), tra­vaillent à cré­di­bi­li­ser l’idée d’une Monar­chie royale qui ne doive rien aux joutes pré­si­den­tielles et aux embal­le­ments média­tiques ; mais, dans une Répu­blique domi­née par le « pays légal », peut-on vrai­ment igno­rer cette situa­tion contem­po­raine de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive et émo­tion­nelle ? Cela semble dif­fi­cile, et c’est en cela aus­si que le pro­pos de M. Le Goff nous inté­resse, non pour nous pré­ci­pi­ter dans la grande mêlée mais pour la dépas­ser et pré­pa­rer « le jour d’après », ce len­de­main d’élection qui est sou­vent celui de la dés­illu­sion pour les per­dants mais aus­si, un peu plus tard sans doute, pour les par­ti­sans du gagnant.

Le Goff, à la suite de Régis Debray, évoque cette « média­sphère » qui forme « une « bulle » qui intègre d’emblée les faits et les évé­ne­ments dans une masse d’images, de mots, de com­men­taires, de débats et de polé­miques à n’en plus finir (…) qui consti­tue un uni­vers flot­tant qui crée un sen­ti­ment d’irréalité par rap­port à la vie quo­ti­dienne et aux pré­oc­cu­pa­tions des citoyens ordi­naires. Dans cette « bulle », beau­coup peuvent vivre, com­men­ter, débattre et polé­mi­quer dans l’entre-soi en conti­nuant de se croire le centre du monde sans que cela change quoi que ce soit à la réa­li­té. » La média­sphère consti­tue, en somme, « l’avant-garde consciente (ou qui se pré­tend telle) du pays légal », pour­rait-on dire en para­phra­sant Lénine, et, en inté­grant les réflexions de Jérôme Sainte-Marie sur les « blocs » (3), consi­dé­rer qu’elle est, d’abord, au ser­vice du « bloc éli­taire » contre le « bloc popu­laire » que cer­tains pour­raient voir comme la forme contem­po­raine du « pays réel » cher à Maur­ras (n’est-ce pas, néan­moins, un peu exa­gé­ré ou trop réduc­teur ?). Ce qui, à suivre Le Goff, n’empêche pas des polé­mistes comme M. Zem­mour de trou­ver place « au centre de la machi­ne­rie média­tique (dont) il connaît de l’intérieur les méca­nismes ». Sans prendre par­ti sur une éven­tuelle can­di­da­ture zem­mou­rienne, peut-on consi­dé­rer que ce que d’aucuns nomment « le Sys­tème » (terme dont la défi­ni­tion méri­te­rait d’être pré­ci­sée, au-delà d’un sens mini­mal de « tech­no­struc­ture de domi­na­tion idéo­lo­gique et pra­tique ») peut être sub­ver­ti de l’intérieur, dans ses propres rai­sons d’être et de deve­nir, par un homme issu (ou sor­ti) de celui-ci ? Cela me semble fort pos­sible, mais jusqu’où ? Car, après tout, le Sys­tème n’est pas tota­le­ment « irréel » et il sus­cite autant de dési­rs que de res­sen­ti­ments, voire de haines, et il a une immense capa­ci­té de rési­lience et de trans­for­ma­tion, d’étouffement et de retour­ne­ment, aus­si, des révoltes qui le visent : a‑t-on oublié les récents exemples de Siri­za en Grèce et du Mou­ve­ment 5 étoiles en Ita­lie, deve­nus des rouages du Sys­tème avant de dis­pa­raître (ou presque), dévo­rés par celui-ci et lais­sant orphe­lins des mili­tants déso­rien­tés, à l’image de ces ouvriers et « gueules noires » élec­teurs de Fran­çois Mit­ter­rand au soir du « tour­nant de la rigueur » de 1983 et au petit matin triste des fer­me­tures de mines et d’usines en Lor­raine en 1984 ?

Il est facile de cri­ti­quer, mais l’art de construire dura­ble­ment est plus déli­cat et dif­fi­cile, et la média­sphère, si elle peut un temps être contour­née par quelques dis­si­dents experts du numé­rique et capables de créer un évé­ne­ment et de lui don­ner un écho consi­dé­rable (mais sou­vent éphé­mère, le temps d’un écho, jus­te­ment…), n’est pas facile à rem­pla­cer. Mais, faute de la sup­pri­mer (n’est-elle pas consub­stan­tielle aux nou­velles tech­no­lo­gies de l’information ?), il importe de la rame­ner à de plus modestes dimen­sions, ce qui n’est pas for­cé­ment impos­sible, si la volon­té poli­tique et des ins­ti­tu­tions « indif­fé­rentes et indé­pen­dantes » se ren­contrent pour ouvrir un champ d’expression des idées et des débats qui puisse vivre et pros­pé­rer sans avoir besoin de prê­ter allé­geance à cette média­sphère trop sou­vent « monopolistique ».

La média­sphère vit, en fait, trop sou­vent de l’intérêt qu’on lui prête : en lui pré­fé­rant la réflexion posée et la dis­cus­sion argu­men­tée (ce qui n’empêche pas la pas­sion), et en lisant Le Goff plu­tôt que de regar­der Hanou­na, le citoyen peut retrou­ver une part de sa liber­té de pen­sée et d’expression aujourd’hui ; mais l’État élec­tif, par son prin­cipe même repo­sant sur le choix de sa magis­tra­ture suprême par ceux qui sont les plus sen­sibles aux mes­sages et aux émo­tions de la média­sphère, reste « serf consen­tant » d’un Sys­tème dont il ne peut être, en défi­ni­tive, que le vas­sal tout en étant son bras « légal et armé ». N’ayant pas à tous les moments de notre his­toire natio­nale un géné­ral de Gaulle capable de s’imposer « au-delà des par­tis » et tirant sa légi­ti­mi­té de l’histoire plu­tôt que du sys­tème média­tique, il appa­raît néces­saire, du coup, de réflé­chir aux ins­ti­tu­tions qui peuvent s’enraciner dans le temps long et dans un « pays réel » atta­ché à sa « conti­nui­té d’existence » (ce que Fer­nand Brau­del nomme « l’identité »), mal­gré et « par-des­sus » la médiasphère…

 (Article paru sur le blog de Jean Phi­lippe Chau­vin le 10 novembre 2020 https : « //jpchauvin.typepad.fr »


Notes : (1) : « Mai 68, l’héritage impos­sible », publié en 1998 à La Découverte.

(2) : Entre­tien paru dans Le Figa­ro, mer­cre­di 3 novembre 2021.

(3) : Jérôme Sainte-Marie a publié plu­sieurs livres sur le thème du « bloc popu­laire contre bloc éli­taire », le der­nier cet automne (« Bloc popu­laire », édi­tions du Cerf), et a débat­tu sur ce thème avec Mar­cel Gau­chet dans les colonnes du Figa­ro-Maga­zine, daté du 5 novembre 2021.