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La moder­ni­té, une héré­sie chrétienne*

Par Paul Ducay

Sous le titre Le recours à la tra­di­tion, le socio­logue catho­lique Michel Michel, maître de confé­rences à l’Université des Sciences Sociales de Gre­noble, a réuni un ensemble de réflexions for­mant une cri­tique « théo­lo­gi­co-poli­tique » de la moder­ni­té : si celle-ci est bien issue du chris­tia­nisme, c’est sous la forme d’une héré­sie, à laquelle l’Église catho­lique doit répondre en recon­nais­sant son fond tra­di­tion­nel com­mun aux autres religions.

Comme l’indique expres­sé­ment le sous-titre du livre de Michel Michel, le diag­nos­tic que l’auteur pro­pose de la socié­té moderne consti­tue une exé­gèse d’une célèbre cita­tion de G. K. Ches­ter­ton en 1908 : « Le monde moderne est plein d’anciennes ver­tus chré­tiennes deve­nues folles. » Que « tout dans le monde moderne est d’origine chré­tienne », comme l’affirme encore l’écrivain anglais, qu’est-ce que cela signi­fie exac­te­ment et que faut-il y voir ? Les chré­tiens « moder­nistes » auraient-ils rai­son d’embrasser les valeurs, les mœurs et les repré­sen­ta­tions du monde moderne, parce que celui-ci est issu du chris­tia­nisme ? Ou bien, à l’inverse, les « néo­païens » auraient-ils rai­son d’être anti-chré­tiens par rejet de la moder­ni­té ? Michel Michel consi­dère ces deux atti­tudes de louange et de blâme comme deux oppo­sés gémel­laires, soli­daires d’une même erreur : celle d’envisager la moder­ni­té comme fille légi­time du chris­tia­nisme, alors qu’elle en est une fille illé­gi­time. La moder­ni­té, pour Michel, n’est ni une époque, ni une œuvre fidèle du chris­tia­nisme, mais une héré­sie, comme le chris­tia­nisme en a connu d’autres dans son his­toire. 

L’hérésie moder­niste

Michel déve­loppe et étend le point de vue adop­té par Ches­ter­ton dans ses Héré­tiques pour résoudre ce sérieux pro­blème de généa­lo­gie, dont l’irrésolution en a entraî­né plus d’un dans les errances du moder­nisme ou dans celles du néo-paga­nisme : com­ment se peut-il que la moder­ni­té pré­sente, sous les rap­ports de la pen­sée et de l’action, une franche oppo­si­tion à l’Église catho­lique, tout en uti­li­sant les idées du chris­tia­nisme de manière sécu­la­ri­sée ? La notion qui, en fait, per­met de rendre compte de ce double carac­tère de tra­hi­son et d’héritage du chris­tia­nisme dans la moder­ni­té est celle d’hérésie.  Comme l’explique le phi­lo­sophe Fabrice Had­jadj dans sa pré­face au livre de son beau-père Michel Michel, « “héré­sie” [vient] du mot grec qui signi­fie “choix” [haí­re­sis]. Ce choix, qu’on pour­rait prendre pour un accom­plis­se­ment de la liber­té, accueille une par­tie du vrai afin de mieux reje­ter l’autre. […] Comme de bien enten­du, ces héré­sies dépendent de l’héritage, mais c’est un héri­tage sans tes­ta­ment, qu’on dila­pide loin de la mai­son du Père. » Tan­dis que l’héritier fait l’effort de trans­mettre l’essence entière du dépôt reçu, l’hérétique, au contraire, mutile cette trans­mis­sion en sélec­tion­nant et arran­geant à sa guise une par­tie de ce dépôt. C’est pour­quoi, remarque Michel, « il ne faut pas […] confondre le chris­tia­nisme et les héré­sies dont il est por­teur » mal­gré lui. Une telle confu­sion est pour­tant une ten­ta­tion d’une par­tie de l’Église elle-même, ce que Pie IX a appe­lé le « moder­nisme ». Pour­quoi ? Si « l’Église est si faible devant les idéo­lo­gies modernes », c’est parce qu’« elle se recon­naît dans l’attente d’un Monde Nou­veau ». L’eschatologie chré­tienne se recon­naît en par­tie dans la croyance moderne au Pro­grès historique.

Cette recon­nais­sance a cepen­dant le défaut de négli­ger l’opposition essen­tielle des points de vue : spi­ri­tuel et éter­nel pour le chris­tia­nisme, maté­riel et tem­po­rel pour la moder­ni­té. Au point de vue tra­di­tion­nel en effet, la rédemp­tion du monde doit se réa­li­ser au-delà de l’Histoire, puisque l’Histoire n’est que le récit de l’éloignement de l’Homme à l’égard de son Prin­cipe. Nier le carac­tère néga­tif du deve­nir his­to­rique revien­drait à nier la Chute dont il est l’effet exclu­sif. En effet, comme l’explique phi­lo­so­phi­que­ment Michel à par­tir des ana­lyses lit­té­raires de Vla­di­mir Propp sur les contes, « il n’y a pas d’histoire pos­sible sans acci­dent, sans rup­ture de la norme. Toute his­toire est d’abord l’histoire d’un mal­heur. […] La chute est la condi­tion même de l’histoire. […] Le car­di­nal Danié­lou le remar­quait : à par­tir du cha­pitre 3 de la Genèse, l’histoire, c’est l’histoire du pro­grès du mal dans ce monde, et ce fut semble-t-il la concep­tion domi­nante des chré­tiens jusqu’à la fin du Moyen Âge. »

À l’inverse, l’idéologie moderne du Pro­grès consiste à pen­ser que l’histoire est une chance, qu’elle suit une ten­dance imma­nente d’amélioration pro­gres­sive des condi­tions de la vie maté­rielle, morale et spi­ri­tuelle de l’Homme. De cette théo­rie résultent les idées contra­dic­toires d’une fin de l’histoire dans l’histoire, d’un affran­chis­se­ment de la misère humaine par les condi­tions mêmes de la vie maté­rielle. Là-dedans, le moder­niste chré­tien hésite, car il hérite de la ver­sion du mil­lé­na­risme pro­po­sée par Joa­chim de Flore (1135 – 1202), « ce moine cala­brais qui ima­gi­na trois âges dans l’histoire du monde : l’âge du Père, l’âge du Fils et l’âge de l’Esprit Saint. Il est le modèle de toutes ces héré­sies post-chré­tiennes que sont les phi­lo­so­phies pro­gres­sistes de l’histoire à trois temps, qui dominent l’imaginaire occi­den­tal depuis la grande rup­ture de la fin du Moyen Âge. »

Deux œcu­mé­nismes

Michel iden­ti­fie ain­si dans l’histoire du chris­tia­nisme deux fonc­tions anta­go­nistes : « celle de reli­gion du salut et celle d’idéologie cor­rup­trice de la socié­té. L’une est por­tée par l’Église, l’autre par les héré­sies qui trouvent leur source dans cette même Église ». L’hérésie moderne retient du chris­tia­nisme sa puis­sance de désor­ga­ni­sa­tion en sépa­rant ses idées prin­ci­pales de leur hori­zon théo­lo­gique ou sur­na­tu­rel : l’Homme devient objet de foi à la place de Dieu, son his­toire imma­nente devient le motif de l’espérance à la place de l’éternité, la lutte poli­tique et les œuvres huma­ni­taires se sub­sti­tuent à l’amour du pro­chain en vue de sa sanc­ti­fi­ca­tion.

Dans ces condi­tions, la com­po­si­tion de l’Église avec le monde moderne n’est pas une nou­velle forme de rela­tion avec des « païens » d’un genre nou­veau, mais une com­po­si­tion de l’Église « avec sa propre héré­sie ». Cela est bien dif­fé­rent, car l’hérésie moderne sépare le chris­tia­nisme des autres reli­gions en fon­dant sa supé­rio­ri­té et son ori­gi­na­li­té sur ce qui ferait du chris­tia­nisme la « reli­gion de la sor­tie de la reli­gion », en rai­son de son carac­tère sup­po­sé­ment laïque et révo­lu­tion­naire. Or en adhé­rant à la men­ta­li­té moderne, des repré­sen­tants de l’Église catho­lique ont, mal­gré leurs récentes pré­ten­tions favo­rables aux dia­logue inter­re­li­gieux, engen­dré une perte géné­rale du sens du sacré. Ce sens du sacré, c’est-à-dire la (re)connaissance des hié­rar­chies natu­relles, de l’ordre sur­na­tu­rel et de la fidé­li­té rituelle à celui-ci, consti­tue pour­tant le ciment com­mun des reli­gions, la condi­tion sine qua non d’un fruc­tueux dia­logue entre elles. Au contraire, l’abandon de la connais­sance sacrée est la cause d’une désaf­fec­tion du sacer­doce et d’une incom­pré­hen­sion mas­sive des sym­boles et des sacre­ments chré­tiens, à tel point que, par exemple, « deux tiers des catho­liques amé­ri­cains ne croient plus en la pré­sence réelle [du Christ dans les espèces du pain et du vin eucha­ris­tiques] : c’est ce qui res­sort d’une étude publiée par le Pew Research Cen­ter, le 5 août 2019. »

C’est pour­quoi, quels que soient les reproches que l’Église peut adres­ser aux autres reli­gions tra­di­tion­nelles, il faut bien consta­ter qu’elles recon­naissent, comme elle, « la supé­rio­ri­té et l’autorité de prin­cipes trans­cen­dants, toutes se sou­mettent – ou du moins l’affirment – à une “loi non écrite” d’origine supra-humaine, toutes savent que l’homme n’est ni sa propre ori­gine, ni sa propre fin. » Michel s’indigne que les ini­tia­tives œcu­mé­niques ne concentrent pas, dès lors, toute leur atten­tion sur cette uni­té trans­cen­dan­tale des reli­gions. Il déplore qu’« en pra­tique, l’œcuménisme consiste […] à rap­pro­cher l’aile moder­niste du catho­li­cisme avec l’aile pro­gres­siste du pro­tes­tan­tisme » et à mêler, dans un dia­logue rela­ti­viste par défaut de cri­tère méta­phy­sique défi­ni, les croyances reli­gieuses et irré­li­gieuses dans un but très insuf­fi­sant et vague d’amitié sociale. Au lieu de cela, un œcu­mé­nisme bien com­pris, c’est-à-dire un œcu­mé­nisme tra­di­tion­nel pro­cé­dant « par le haut » et non un œcu­mé­nisme moder­niste pro­cé­dant « par le bas », devrait plu­tôt « retrou­ver les tra­di­tions com­munes des Églises apos­to­liques » et, à plus forte rai­son, « mon­trer les admi­rables cor­res­pon­dances du catho­li­cisme avec les croyances et les rites des autres reli­gions, comme le fai­saient les théo­lo­giens de la Renais­sance ou les tra­di­tio­na­listes du début du XIXe siècle, au lieu de s’ingénier comme les mau­vais apo­lo­gistes “modernes” naï­ve­ment eth­no­cen­tristes à inven­ter des dif­fé­rences ou des supériorités. »

Le recours à la Tradition 

L’ambition affi­chée de Michel est donc celle du péren­nia­lisme, c’est-à-dire de « ce tra­di­tio­na­lisme [attri­buable] à S. Augus­tin, à S. Vincent de Lérins, [au car­di­nal] Nico­las de Cues ou Joseph de Maistre ». Le pro­blème, faute d’une méthode œcu­mé­nique adap­tée aux condi­tions d’une véri­table anthro­po­lo­gie reli­gieuse, est que « les théo­lo­giens catho­liques se sont détour­nés de ces pers­pec­tives ; si bien qu’on est obli­gé de cher­cher hors de l’Église ces concep­tions qui pour­tant sont aus­si les siennes. Hors de l’Église et tout par­ti­cu­liè­re­ment chez René Gué­non », ce grand nom fran­çais du sou­fisme et de la méta­phy­sique orientale.

Dans cette pers­pec­tive gué­no­nienne, recou­rir à la Tra­di­tion, c’est entre­prendre la connais­sance des nom­breuses cor­res­pon­dances mythiques, sym­bo­liques et rituelles qui démontrent l’existence de cette « tra­di­tion per­pé­tuelle et una­nime » (Gué­non) d’où le chris­tia­nisme lui-même est issu, de cette tra­di­tion que S. Vincent de Lérins défi­nit comme étant « ce qui a été cru par tous, par­tout et tou­jours ». En effet, les inter­prètes du chris­tia­nisme affec­tés par le point de vue moderne (l’auteur cite René Girard) n’ont pas su recon­naître, avec Joseph de Maistre au XIXe siècle et René Gué­non au XXe siècle, que « l’universalité d’une croyance ou d’un rite – les sacri­fices, par exemple – attes­tait de la véri­té des pra­tiques de l’Église catho­lique. » Pour­tant, la connais­sance d’un sens uni­ver­sel et unique sous-jacent au conte­nu doc­tri­nal et rituel des reli­gions entraîne a mini­ma la confir­ma­tion du carac­tère sacré des Écri­tures, de la sym­bo­lique et de la ritua­li­té chré­tiennes, contre les entre­prises démys­ti­fiantes et maté­ria­listes de la modernité. 

La décou­verte par l’Église de l’œuvre de René Gué­non et de ses héri­tiers est donc capi­tale pour satis­faire cette ambi­tion, pour­vu que l’exercice intel­li­gent de dis­cer­ne­ment soit effec­tué. Mais ce qui est vrai au niveau du culte doit for­cé­ment l’être aus­si au niveau de la culture, car, explique Michel, « si la Tra­di­tion se trans­met, c’est habi­tuel­le­ment par les tra­di­tions et sin­gu­liè­re­ment le lan­gage et tout ce qui hété­ro­gé­néise l’espace (les hauts lieux), le temps (les fêtes), les hommes (les “voca­tions” par­ti­cu­lières) et ordonne le monde ». C’est pour­quoi, par exemple, « si un eth­no­logue venu de Sirius débar­quait dans nos contrées, il consta­te­rait que par leurs struc­tures, elles sont mas­si­ve­ment chré­tiennes ou roma­no-hel­lé­no-judéo-chré­tiennes : semaine de sept jours, clo­chers qui dominent les agglo­mé­ra­tions, pré­noms se réfé­rant à des saints, valeurs morales lar­ge­ment ins­pi­rées du Déca­logue, etc ». En renouant avec la connais­sance sacrée des mys­tères de la reli­gion chré­tienne, l’enjeu est donc, plus lar­ge­ment encore, de rendre intel­li­gible le lan­gage de toute la culture occi­den­tale. Et mor­tui resurgent.

*Article paru sur le blog :