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Pierre-Joseph Prou­dhon, le père de l’anarchisme

Par Karl Pey­rade *

Il est sou­vent pro­fes­sé, qu’avant le XXe siècle, la France n’a four­ni au monde que très peu de méta­phy­si­ciens à l’exception de Des­cartes et de Pas­cal. Bien qu’un peu gros­sière en ce qu’elle fait fi de l’humanisme fran­çais et des phy­sio­crates, cette asser­tion conserve une part de véri­té. La pen­sée fran­çaise s’est indé­nia­ble­ment moins pas­sion­née pour la méta­phy­sique que sa voi­sine alle­mande. En revanche, la théo­rie poli­tique a fait l’objet d’une atten­tion gal­li­cane toute par­ti­cu­lière qu’on pense à La Boé­tie, Bodin, Rous­seau, Mon­tes­quieu ou encore Toc­que­ville. Rien d’étonnant à ce qu’à la suite de ces auteurs majeurs de la phi­lo­so­phie poli­tique, on trouve Pierre-Joseph Prou­dhon, le père de l’anarchisme. Cette théo­rie poli­tique a irri­gué le XIXe siècle autant d’un point de vue concep­tuel que sur le plan de la pra­tique poli­tique comme en témoignent les nom­breux cercles anar­chistes ayant eu recours la vio­lence directe. Elle est res­tée vivace au siècle sui­vant et conti­nue d’influencer cer­tains pen­seurs actuels comme David Grae­ber et cer­tains groupes poli­tiques anti­fas­cistes et alter­mon­dia­listes. Il faut d’ailleurs sou­li­gner le reten­tis­se­ment occi­den­tal et eur­asia­tique qu’a eu cette théo­rie fran­çaise puisqu’elle a don­né nais­sance à l’anarchisme russe, amé­ri­cain, ita­lien et espa­gnol. C’est dire la place qu’occupe Prou­dhon dans l’histoire des idées politiques.

Quelques élé­ments biographiques

Fils d’un ton­ne­lier et d’une cui­si­nière, Pierre-Joseph Prou­dhon naît en jan­vier 1809 à Besan­çon au sein d’une famille modeste. Bour­sier, il obtient de nom­breux prix d’excellence mais est contraint de quit­ter l’école à dix-sept ans pour aider ses parents dans le besoin. Il devient alors ouvrier typo­graphe dans une impri­me­rie qui finit par faire faillite. Chô­meur, il sera embau­ché quelques années plus tard par des amis, les frères Gau­thier, récents fon­da­teurs d’une impri­me­rie. Ces der­niers le poussent à reprendre des études. C’est ain­si que Prou­dhon, après avoir obte­nu une bourse de l’Académie de Besan­çon, se lance dans un mémoire inti­tu­lé Recherches sur les caté­go­ries gram­ma­ti­cales pour lequel il reçoit une men­tion hono­rable. Il obtient son bac à vingt-neuf ans et se met à suivre des cours au Col­lège de France et à l’école des Arts et Métiers. L’Académie lui accorde une nou­velle bourse qui sera sup­pri­mée en rai­son de la polé­mique consé­cu­tive à la paru­tion de son ouvrage Qu’est-ce que la pro­prié­té ? en 1841. Une nou­velle fois grâce aux frères Gau­thier, Pierre-Joseph Prou­dhon devient le fon­dé de pou­voir de leur socié­té de transport.

En 1847, le père de l’anarchisme fonde le jour­nal Le repré­sen­tant du peuple et devient dépu­té une année plus tard. Très viru­lent dans ses articles envers Napo­léon III, il finit même par être incar­cé­ré pen­dant trois ans dans la pri­son de Sainte-Péla­gie. Pro­fi­tant des quelques heures de sor­tie auto­ri­sées par semaine, Prou­dhon se marie et devient père de famille. Il résu­me­ra la pra­tique poli­tique de la sorte : « Faire de la poli­tique, c’est laver ses mains dans la crotte ». L’anarchiste fran­çais met un terme à la poli­tique poli­ti­cienne pour se consa­crer uni­que­ment à la théo­rie. De ces études sor­ti­ront de nom­breux ouvrages qui mar­que­ront les futures géné­ra­tions d’ouvriers. Avant sa mort à Paris en 1865, il ten­te­ra sans suc­cès d’influencer la Pre­mière Inter­na­tio­nale contre Marx. Connu pour son ton pam­phlé­taire à l’égard des capi­ta­listes, des poli­tiques, des chré­tiens, des femmes, des juifs et des afri­cains, Pierre-Joseph Prou­dhon aura été au cours de sa vie rela­ti­ve­ment iso­lé en rai­son de son côté franc-tireur. Même au sein de sa loge maçon­nique, il gar­de­ra ses dis­tances mal­gré une adhé­sion totale à la méta­phy­sique du Grand Archi­tecte. Contrai­re­ment à de nom­breux anar­chistes, Prou­dhon n’était pas athée.

La théo­rie de la pro­prié­té de Proudhon

« La pro­prié­té, c’est le vol. » Il n’est pas rare d’entendre cette phrase débi­tée avec la fier­té quelque peu feinte d’avoir résu­mé et com­pris la doc­trine prou­dho­nienne alors qu’en géné­ral le contre-sens est de mise. Cet apho­risme, un peu cari­ca­tu­ral, fait vite oublier les nuances de Prou­dhon au sujet de la pro­prié­té. En effet, il condamne dans la pro­prié­té ce que le capi­ta­liste vole au pro­lé­taire mais ne rejette pas le prin­cipe même de pro­prié­té puisqu’il fait l’éloge de la pro­prié­té col­lec­tive à tra­vers des coopé­ra­tives et des asso­cia­tions ouvrières.

Pierre-Joseph Prou­dhon pose même une ques­tion émi­nem­ment inté­res­sante dans sous ouvrage trai­tant de la ques­tion Qu’est-ce que la pro­prié­té ? [1] paru en 1840. Loin de toute atti­tude posi­ti­viste, il se demande quel est le fon­de­ment du droit de pro­prié­té. Le théo­ri­cien anar­chiste rejette un peu vite le droit natu­rel comme assise de la pro­prié­té au motif qu’il n’existe pas dans la nature et chez les peu­plades pri­mi­tives [2]. Le tra­vail comme fon­de­ment de la pro­prié­té ne trouve pas non plus grâce à ses yeux car le tra­vail ne per­met pas néces­sai­re­ment la pro­prié­té mais uni­que­ment d’acquérir ses fruits. La contre­par­tie du tra­vail consti­tue le salaire indi­vi­duel sans que la force col­lec­tive géné­rée par l’addition des tra­vailleurs ne soit jamais rému­né­rée. Or, c’est bien cette force mul­ti­pliée qui per­met d’achever l’œuvre com­man­dée par le capi­ta­liste. Pour résu­mer, la force col­lec­tive est supé­rieure à la somme des forces indi­vi­duelles et pour­tant elle n’est pas rémunérée.

L’inégalité des capa­ci­tés per­met de satis­faire les besoins dif­fé­rents de la socié­té. Il n’est donc pas juste d’octroyer plus à ceux qui ont le plus de pré­dis­po­si­tions géné­tiques car ces der­nières émanent de la socié­té à laquelle ils sont donc rede­vables. L’homme en tant qu’animal social a besoin des autres pour vivre. Cette inter­dé­pen­dance jus­ti­fie l’égalité maté­rielle des hommes entre eux de sorte qu’il n’existe aucune rai­son que le bour­geois s’enrichisse sur le dos de la masse. Le salaire suf­fit seule­ment à faire vivre le sala­rié mais on oublie vite qu’il enri­chit le capi­ta­liste qui ne le rétri­bue pas en tant que par­ti­ci­pant au tra­vail collectif.

Pierre-Joseph Prou­dhon rejette donc la pro­prié­té indi­vi­duelle pour lui pré­fé­rer la pos­ses­sion pour tout le monde. L’objet de la pos­ses­sion peut bien enten­du évo­luer à la hausse ou à la baisse en fonc­tion de la démo­gra­phie. Le droit d’occupation ne peut donc être que tem­po­raire. Mais contrai­re­ment à Marx [3], l’anarchiste fran­çais ne plaide pas pour l’abolition de toute pro­prié­té puisqu’il pro­meut l’idée d’organisations col­lec­tives d’essence mutualiste.

La doc­trine poli­tique de Prou­dhon : le fédéralisme

Prou­dhon a conso­li­dé défi­ni­ti­ve­ment sa doc­trine poli­tique dans son livre Du prin­cipe fédé­ra­tif et de la néces­si­té de recons­ti­tuer le par­ti de la révo­lu­tion [4] paru en 1863. Il part du pos­tu­lat que deux élé­ments sont néces­saires à une orga­ni­sa­tion poli­tique : l’autorité qui est d’essence natu­relle et la liber­té qui est une pro­duc­tion de l’esprit néces­sai­re­ment supé­rieure à ladite auto­ri­té. Par­mi les régimes d’autorité, il dis­tingue ceux où l’autorité est exer­cée par un seul sur tous (monar­chie, tyran­nie) et ceux où l’autorité est exer­cée par tous sur tous (com­mu­nisme). Les régimes de liber­té se répar­tissent aus­si selon un dua­lisme : soit le gou­ver­ne­ment de tous est le fait de cha­cun (démo­cra­tie), soit le gou­ver­ne­ment de cha­cun est le fait de cha­cun (anar­chie). Aucun de ces sys­tèmes ne trouve grâce aux yeux de Pierre-Joseph Prou­dhon. C’est pour­quoi, il serait plus judi­cieux de le nom­mer le fédé­ra­liste plu­tôt que l’anarchiste car il n’a jamais énon­cé que l’ordre social résulte des échanges entre indi­vi­dus. Mais le terme anar­chie a fini par recou­vrir plus de situa­tions que la défi­ni­tion éma­nant de son étymologie.

Au sujet de la démo­cra­tie qui prend de l’importance à son époque, Prou­dhon reprend l’argument aris­to­té­li­cien selon lequel la démo­cra­tie est sou­vent cap­tée par une mino­ri­té ce qui l’a fait bas­cu­ler dans l’oligarchie. Ce pro­pos ne semble pas s’être démen­ti avec l’expérience poli­tique du XXe siècle et le début du sui­vant. À pro­pos de la monar­chie, il regrette qu’elle finisse tou­jours en tyran­nie ou en abso­lu­tisme à mesure qu’elle s’étend. Cette consi­dé­ra­tion n’est mal­heu­reu­se­ment pas démon­trée par l’auteur. Pour lui, la monar­chie a fini par s’adapter au régime démo­cra­tique à cause du déve­lop­pe­ment de l’économie poli­tique. En effet, la démo­cra­tie semble plus com­pa­tible avec le capi­ta­lisme car l’individu pro­duit mieux s’il est libre et s’il se consacre exclu­si­ve­ment à son acti­vi­té. Prou­dhon résume le dilemme de la sorte :

« Presque tou­jours les formes du gou­ver­ne­ment libre ont été trai­tées d’aristocratie par les masses, qui lui ont pré­fé­ré l’absolutisme monar­chique. De là, l’espèce de cercle vicieux dans lequel tournent et tour­ne­ront long­temps encore les hommes de pro­grès. Natu­rel­le­ment, c’est en vue de l’amélioration du sort des masses que les répu­bli­cains réclament des liber­tés et des garan­ties ; c’est donc sur le peuple qu’ils doivent cher­cher à s’appuyer. Or, c’est tou­jours le peuple qui, par méfiance ou indif­fé­rence des formes démo­cra­tiques, fait obs­tacle à la liber­té […] Que la démo­cra­tie mul­ti­plie tant qu’elle vou­dra, avec les fonc­tion­naires, les garan­ties légales et les moyens de contrôle, qu’elle entoure ses agents de for­ma­li­tés, appelle sans cesse les citoyens à l’élection, à la dis­cus­sion, au vote : bon gré mal gré ses fonc­tion­naires sont des hommes d’autorité, le mot est reçu ; et si par­mi ce per­son­nel de fonc­tion­naires publics il s’en trouve un ou quelques-uns char­gés de la direc­tion géné­rale des affaires, ce chef, indi­vi­duel ou col­lec­tif, du gou­ver­ne­ment, est ce que Rous­seau a lui-même appe­lé prince ; pour un rien ce sera un roi. On peut faire des obser­va­tions ana­logues sur le com­mu­nisme et sur l’anarchie. Il n’y eut jamais d’exemple d’une com­mu­nau­té par­faite et il est peu pro­bable, quelque haut degré de civi­li­sa­tion, de mora­li­té et de sagesse qu’atteigne le genre humain, que tout ves­tige de gou­ver­ne­ment et d’autorité y dis­pa­raisse. Mais, tan­dis que la com­mu­nau­té reste le rêve de la plu­part des socia­listes, l’anarchie est l’idéal de l’école éco­no­mique, qui tend hau­te­ment à sup­pri­mer tout éta­blis­se­ment gou­ver­ne­men­tal et à consti­tuer la socié­té sur les seules bases de la pro­prié­té et du tra­vail libre. » [5]

Pour le théo­ri­cien besan­çon­nais, c’est la lutte des classes qui déter­mine le régime poli­tique. L’alliance de telle classe avec une autre va donc défi­nir la teneur du régime poli­tique. Ain­si la bour­geoi­sie a réus­si faire adve­nir en régime monar­chique ses idées libé­rales tout en gar­dant la cen­tra­li­sa­tion admi­nis­tra­tive per­met­tant le contrôle des masses et en ins­ti­tuant un suf­frage cen­si­taire pour s’en pré­ser­ver. Cette ana­lyse est d’une brû­lante actua­li­té au vu des nom­breux pro­pos mépri­sants des élites poli­ti­co-média­tiques au sujet du peuple [6]. En défi­ni­tive, Prou­dhon n’est pas tendre avec la démocratie :

« Tou­jours le dra­peau de la liber­té a ser­vi à abri­ter le des­po­tisme ; tou­jours les classes pri­vi­lé­giées se sont entou­rées, dans l’intérêt même de leurs pri­vi­lèges, d’institutions libé­rales et éga­li­taires ; tou­jours les par­tis ont men­ti à leur pro­gramme, et tou­jours l’indifférence suc­cé­dant à la foi, la cor­rup­tion à l’esprit civique, les États ont péri par le déve­lop­pe­ment des notions sur les­quelles ils s’étaient fon­dés […] Ne vous fiez pas à la parole de ces agi­ta­teurs qui crient, Liber­té, Éga­li­té, Natio­na­li­té : ils ne savent rien ; ce sont des morts qui ont la pré­ten­tion de res­sus­ci­ter des morts. Le public un ins­tant les écoute, comme il fait les bouf­fons et les char­la­tans ; puis il passe, la rai­son vide et la conscience déso­lée. » [7]

Mais que pro­pose-t-il après avoir conspué tous les régimes poli­tiques exis­tants ? Le théo­ri­cien besan­çon­nais pro­pose la voie du fédé­ra­lisme. Dans un esprit très contrac­tua­liste et très juri­dique, le citoyen est invi­té à adhé­rer à la fédé­ra­tion puisqu’il a autant à lui don­ner qu’à rece­voir de sa part. Cette adhé­sion est à dif­fé­ren­cier du contrat social de Rous­seau qui pré­sup­pose un état de nature idéal et anté­rieur à la socié­té. À mesure que les com­mu­nau­tés humaines se déve­loppent, les indi­vi­dus ne peuvent plus vivre en tant qu’individus purs et inno­cents sépa­rés les uns des autres ; ils doivent donc par un contrat social abs­trait, c’est-à-dire via une adhé­sion abs­traite, voire incons­ciente, se regrou­per pour faire socié­té. Il n’existe rien de tout cela chez l’anarchiste fran­çais peu sus­pect d’amour envers les théo­ries idéalistes.

Pour lui, « Ce qui fait l’essence et le carac­tère du contrat fédé­ra­tif, et sur quoi j’appelle l’attention du lec­teur, c’est que dans ce sys­tème les contrac­tants, chefs de famille, com­munes, can­tons, pro­vinces ou États, non-seule­ment s’obligent synal­lag­ma­ti­que­ment et com­mu­ta­ti­ve­ment les uns envers les autres, ils se réservent indi­vi­duel­le­ment, en for­mant le pacte, plus de droits, de liber­té, d’autorité, de pro­prié­té, qu’ils n’en aban­donnent [8]. » Cette approche qua­si civi­liste [9] de la fédé­ra­tion semble très éloi­gnée de la vision réa­liste et clas­sique d’origine aris­to­té­li­cienne où la com­mu­nau­té poli­tique a pour ori­gine non pas le contrat mais la com­mu­nau­té natu­relle et orga­nique. Le citoyen adhère à la fédé­ra­tion prou­dho­nienne pour qu’elle lui assure la liber­té, la sécu­ri­té, la pros­pé­ri­té éco­no­mique et qu’elle lui offre une pos­si­bi­li­té de règle­ment des conflits. La fédé­ra­tion n’est en rien supé­rieure ni aux uni­tés poli­tiques ter­ri­to­riales de moindre impor­tance, ni même aux indi­vi­dus qui la com­posent. On retrouve cette même idée de la sub­si­dia­ri­té, très éloi­gnée de la tra­di­tion jaco­bine et cen­tra­liste, dans la doc­trine sociale de l’Église. La fédé­ra­tion doit déte­nir le moins de pou­voirs pos­sible de sorte que le pou­voir doit avant tout se concen­trer au niveau local, au plus près de la com­mu­nau­té humaine. Le phi­lo­sophe fran­çais de l’anarchisme relève à juste titre que le pou­voir a une ten­dance natu­relle à s’étendre de manière illi­mi­tée. Au niveau inter­na­tio­nal, les fédé­ra­tions peuvent s’allier entre elles autour d’objectifs com­muns tels que la sécu­ri­té com­mune ou l’échange éco­no­mique. Apôtre de la décen­tra­li­sa­tion, il résume son idée fédé­ra­liste de la manière suivante :

« La Fédé­ra­tion donne ample satis­fac­tion aux aspi­ra­tions démo­cra­tiques et aux sen­ti­ments de conser­va­tion bour­geoise, deux élé­ments par­tout ailleurs incon­ci­liables et com­ment cela ? Pré­ci­sé­ment par ce garan­tisme poli­ti­co-éco­no­mique, expres­sion la plus haute du fédé­ra­lisme. La France, rame­née à sa loi, qui est la moyenne pro­prié­té, qui est l’honnête médio­cri­té, le niveau de plus en plus appro­ché des for­tunes, l’égalité ; la France ren­due à son génie et à ses mœurs, consti­tuée en un fais­ceau de sou­ve­rai­ne­tés garan­ties les unes par les autres, n’a rien à redou­ter du déluge com­mu­niste, pas plus que des inva­sions dynas­tiques. La mul­ti­tude, impuis­sante désor­mais à écra­ser de sa masse les liber­tés publiques, l’est tout autant à sai­sir ou à confis­quer les pro­prié­tés. Bien mieux, elle devient la plus forte bar­rière à la féo­da­li­sa­tion de la terre et des capi­taux, à laquelle tend fata­le­ment tout pou­voir uni­taire. Tan­dis que le cita­din n’estime la pro­prié­té que pour le reve­nu, le pay­san qui cultive l’estime sur­tout pour elle-même : c’est pour cela que la pro­prié­té n’est jamais plus com­plète et mieux garan­tie que lorsque, par une divi­sion conti­nue et bien ordon­née, elle s’approche de l’égalité, de la fédé­ra­tion. Plus de bour­geoi­sie, et pas davan­tage de démo­cra­tie ; rien que des citoyens, comme nous le deman­dions en 1848 : n’est-ce pas le der­nier mot de la Révo­lu­tion ? Où trou­ver la réa­li­sa­tion de cet idéal, si ce n’est dans le Fédé­ra­lisme ? Certes, et quoi qu’on ait dit en 93, rien n’est moins aris­to­cra­tique et moins ancien régime que la Fédé­ra­tion ; mais il faut l’avouer, rien n’est aus­si moins vul­gaire [10]. »

Les pré­sup­po­sés phi­lo­so­phiques de Pierre-Joseph Proudhon

Le pro­mo­teur du fédé­ra­lisme pos­sède sa propre théo­rie de la connais­sance. Selon lui, pour sai­sir le réel, il faut pro­cé­der par dia­lec­tique anti­thé­tique. Der­rière ces mots savants, Prou­dhon veut dire que le mou­ve­ment dia­lec­tique équi­vaut au mou­ve­ment de la réa­li­té sociale. La récon­ci­lia­tion uni­ver­selle débou­che­ra des contra­dic­tions uni­ver­selles. La récon­ci­lia­tion est donc à recher­cher dans un équi­libre réci­proque. Le doc­tri­naire anar­chiste peut ici paraître contra­dic­toire. D’un côté, il pose la réa­li­té sociale comme fon­de­ment de sa théo­rie de la connais­sance et, de l’autre, il semble vou­loir résoudre les dif­fi­cul­tés de cette réa­li­té sociale par une pure idée ratio­na­liste, donc déga­gée de la réa­li­té, qui vou­drait que ce soit par le jeu des contraires que la paix sociale arrive nécessairement.

Pierre-Joseph Prou­dhon évo­lue­ra de plus en plus vers un maté­ria­lisme : « La socié­té pro­duit les lois qui sont le pro­duit de son expé­rience. » [11] Georges Gur­vitch résume ce pos­tu­lat moderne de la sorte : « Les idées sont à la fois pro­duits et pro­duc­teurs de réa­li­té sociale. » [12] En clair, les idées naissent de l’action. Néan­moins, Prou­dhon ne bai­gne­ra jamais dans un pur maté­ria­lisme his­to­rique. Pour lui, « la pro­duc­tion spi­ri­tuelle et maté­rielle s’interpénètrent et se trouvent dans un rap­port dia­lec­tique com­plexe. » [13]

Conclu­sion

Pierre-Joseph Prou­dhon a mar­qué l’histoire du socia­lisme fran­çais puisqu’il est à la source de la théo­rie anar­chiste. Fran­che­ment anti­clé­ri­cal tout en étant tou­jours res­té déiste, il n’aura de cesse de cri­ti­quer avec une grande mau­vaise foi l’Église qu’il voit uni­que­ment comme un ins­tru­ment de ser­vi­tude au ser­vice de l’État. Mal­gré son obses­sion juri­dique et ses côtés ratio­na­listes (en témoigne sa pro­mo­tion du socia­lisme scien­ti­fique), Prou­dhon reste inté­res­sant dans sa cri­tique des ins­ti­tu­tions bour­geoises. En effet, s’il tire à bou­let rouge sur la socié­té anté-révo­lu­tion­naire, il n’est pas tendre avec la mas­ca­rade de la démo­cra­tie libé­rale et l’exploitation par le Capi­tal des ouvriers. Il n’est pas éton­nant que la pos­té­ri­té de Prou­dhon ne se situe pas uni­que­ment à gauche de l’échiquier de la théo­rie poli­tique puisqu’un cer­tain Charles Maur­ras le comp­te­ra même par­mi ses maîtres [14]. Prou­dhon ne pré­sente pas seule­ment un inté­rêt pour les maur­ras­siens mais aus­si pour les catho­liques qui sou­hai­te­raient appro­fon­dir la doc­trine sociale de l’Église sur la sub­si­dia­ri­té. En effet, la théo­rie poli­tique du fédé­ra­lisme semble aus­si consti­tuer une troi­sième voie entre le mar­xisme et le libé­ra­lisme. Au-delà de toute ques­tion idéo­lo­gique, il faut pour ter­mi­ner saluer la com­ba­ti­vi­té de l’homme qui, d’une extrac­tion popu­laire, a dévoué sa vie au com­bat intel­lec­tuel et poli­tique tout en conti­nuant avoir un pied dans le réel à tra­vers ses diverses occu­pa­tions sala­riales et entre­pre­neu­riales. Il s’agit indé­nia­ble­ment d’un exemple à médi­ter dans un monde dévoué à la jouis­sance et à l’égotisme.

Karl Pey­rade

*Article paru dans le blog : « Le Rouge et le Noir »


[1] PROUDHON Pierre-Joseph, Qu’est-ce que la pro­prié­té ?, Le livre de poche, Paris, 2013.

[2] Prou­dhon semble prendre à son compte l’acception moderne de la notion de droit natu­rel et non la vision aris­to­té­li­cienne et tho­miste de ce concept.

[3] Les rap­ports de Prou­dhon et Marx sont com­pli­qués. Au début Marx avait une grande admi­ra­tion pour son aîné fran­çais. Il lui a d’ailleurs repris le concept d’aubaine capi­ta­liste qu’il nomme la plus-value. Le phi­lo­sophe alle­mand, sou­vent d’une mau­vaise foi crasse à l’égard de son col­lègue, fini­ra par se brouiller avec Pierre-Joseph Prou­dhon sur la ques­tion de l’État et du futur de la révo­lu­tion prolétarienne.

[4] PROUDHON Pierre-Joseph, Du prin­cipe fédé­ra­tif et de la néces­si­té de recons­ti­tuer le par­ti de la révo­lu­tion, Romil­lat, Paris, 1999.

[5Ibid.

[6] Il suf­fit de pen­ser à la stu­pide phrase de Daniel Cohn-Ben­dit : « La démo­cra­tie ce n’est pas et ça n’a pas le droit d’être la dic­ta­ture de la majo­ri­té contre des mino­ri­tés »[[https://www.blueman.name/Des_Videos_Remarquables.php?NumVideo=5110#NAVIGATION

[7] PROUDHON Pierre-Joseph, Du prin­cipe fédé­ra­tif et de la néces­si­té de recons­ti­tuer le par­ti de la révo­lu­tion, Romil­lat, Paris, 1999.

[8Ibid.

[9] C’est-à-dire éma­nant du droit civil.

[10Ibid.

[11] Note de Prou­dhon sur son exem­plaire de Misère de la phi­lo­so­phie écrit par Marx en réponse à la Phi­lo­so­phie de la misère du même Proudhon.

[12] GURVITCH Georges, Prou­dhon – Sa vie, son œuvre, PUF, Paris, 1965.

[13Ibid.

[14] Voir à ce sujet notre article « Maur­ras et la monar­chie décen­tra­li­sée » paru dans ces colonnes : https://www.lerougeetlenoir.org/opinions/les-opinantes/maurras-et-la-monarchie-decentralisee