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La Monar­chie royale, garan­tie d’une tran­si­tion démo­cra­tique apaisée ?

Par Jean Phi­lippe Chauvin

La démo­cra­tie n’est pas tou­jours un long fleuve tran­quille, et les récents évé­ne­ments sur­ve­nus aux États-Unis autour et au sein même du Capi­tole en sont une preuve indé­niable, du moins pour ceux qui cherchent le sens des choses plu­tôt que l’écume des seuls faits. La dif­fi­cul­té de M. Trump à accep­ter de quit­ter la Mai­son Blanche et les émeutes du 6 jan­vier (qui res­sem­blaient plus à un mou­ve­ment de colère qu’à une conju­ra­tion réflé­chie) nous rap­pellent que la tran­si­tion démo­cra­tique dépend aus­si d’un contrat poli­tique dans lequel la défaite est pos­sible et le pou­voir issu de l’élection remis en cause à chaque nou­velle élec­tion, deux élé­ments consti­tu­tifs des régimes démo­cra­tiques et, a prio­ri, non négo­ciables. Or, ces élé­ments doivent être inté­grés autant par les diri­geants dési­gnés par le suf­frage (appar­te­nant au « pays légal » sans en être tou­jours les véri­tables maîtres) que par les élec­teurs eux-mêmes (issus du « pays réel » sans en incar­ner toutes les dimen­sions et diver­si­tés). Dans le récent cas états-unien, c’est l’ancien pré­sident qui, bien que défait par le suf­frage de façon assez nette (mal­gré les fraudes pos­sibles, qui semblent néan­moins s’équilibrer de part et d’autre), a bri­sé le consen­sus autour de la néces­saire accep­ta­tion du sort des urnes, lais­sant souf­fler l’esprit de sus­pi­cion sur l’ensemble du scru­tin et ris­quant de rui­ner ses pos­sibles chances d’un nou­veau man­dat dans quatre ans, tout en don­nant rai­son à ceux de ses détrac­teurs qui, pour cer­tains d’entre eux, avaient jadis contes­té le résul­tat de novembre 2016 favo­rable à M. Trump. Bien sûr, la décep­tion devant un résul­tat qui ne cor­res­pond ni à vos attentes ni à ce qui sem­blait pro­mis par les son­dages dans cer­tains cas (Mme Clin­ton avait rem­por­té tous les son­dages sans empor­ter les suf­frages suf­fi­sants…) peut entraî­ner des réac­tions d’émotion que la rai­son recouvre géné­ra­le­ment le len­de­main. Dans le cas de M. Trump, l’émotion est res­tée intacte jusqu’au 6 jan­vier, au point de mena­cer la tran­si­tion démo­cra­tique et de fra­gi­li­ser dura­ble­ment ce pro­ces­sus et ce consen­sus d’acceptation par­mi la popu­la­tion des États-Unis qui, désor­mais, seront peut-être moins cer­tains lors des pro­chains scrutins.

Ce qui est vrai aux États-Unis peut-il l’être en France, aujourd’hui pro­fon­dé­ment déchi­rée entre des camps qui, depuis la révolte des Gilets jaunes, ne se parlent plus et se côtoient à peine et, en tout cas, ne se com­prennent pas, leur lan­gage et leurs prin­cipes étant de moins en moins com­muns ? Un indice inquiète : lorsqu’un son­dage de la semaine der­nière a pla­cé Mme Le Pen à courte dis­tance de la vic­toire à la pro­chaine pré­si­den­tielle de 2022, les réac­tions (beau­coup moins nom­breuses qu’attendues, au regard de ce qu’avait déclen­ché la qua­li­fi­ca­tion de M. Le Pen père en avril 2002) n’ont guère ras­su­ré les tenants de la légi­ti­mi­té démo­cra­tique, nombre de citoyens (en par­ti­cu­lier fonc­tion­naires d’État) annon­çant qu’ils ne se sou­met­traient pas à un tel résul­tat et qu’ils entre­raient en résis­tance active, sans que l’on sache exac­te­ment jusqu’où cette résis­tance auto­pro­cla­mée pour­rait aller… Le même dis­cours est régu­liè­re­ment tenu par nombre d’artistes, prêts à s’exiler d’une France « lepe­niste » tel Vic­tor Hugo se réfu­giant à Guer­ne­sey pour ne pas avoir à saluer le nou­vel empe­reur issu à la fois de l’élection (1) et, plus tard, du plé­bis­cite démo­cra­tique à défaut d’être très régu­lier (2) ! L’on semble oublier que, lors de l’élection de Nico­las Sar­ko­zy au poste suprême en mai 2007, de nom­breuses grandes villes avaient assis­té à des mani­fes­ta­tions de pro­tes­ta­tion et de non-recon­nais­sance du résul­tat du scru­tin, avec quelques dégâts à la clé, et que, après celle de Fran­çois Hol­lande, un mou­ve­ment « Hol­lande n’est pas mon pré­sident » avait rapi­de­ment émer­gé et fait flo­rès au cœur des mani­fes­ta­tions hos­tiles au mariage homo­sexuel avant que de muer, avec une base élar­gie dès l’automne 2018 par le mou­ve­ment des Gilets jaunes, en mou­ve­ment « anti-Macron ».

Ce mou­ve­ment n’est sans doute pas inédit au regard de l’histoire de la démo­cra­tie en France, mais il semble prendre, depuis quelques temps, une ampleur nou­velle, au risque de fra­gi­li­ser, non seule­ment les bases de la démo­cra­tie elle-même, mais aus­si et sur­tout toute pos­si­bi­li­té d’une tran­si­tion pai­sible d’un pré­sident à un autre, la mino­ri­té élec­to­rale se sen­tant lésée et non plus seule­ment per­dante « à la régu­lière ». Or, la démo­cra­tie et toute vie poli­tique équi­li­brée néces­sitent une recon­nais­sance de la défaite comme de la vic­toire, non pour s’en féli­ci­ter for­cé­ment (en par­ti­cu­lier dans le pre­mier cas…), mais pour per­mettre la pos­si­bi­li­té d’une « revanche » (non pas dans le sens d’une ven­geance mais, au contraire, d’une alter­nance ou, mieux, d’une alter­na­tive qui puisse satis­faire le camp du vain­queur sans humi­lier inuti­le­ment le camp du vain­cu). Vaille que vaille, c’est ce modèle qui pré­do­mine en France sous la Cin­quième Répu­blique, et il faut s’en féli­ci­ter, en par­ti­cu­lier en tant que roya­liste atta­ché à l’unité du pays et au concert des liber­tés. Ce qui ne signi­fie pas qu’il faille s’en conten­ter, bien évidemment !

Mais les remises en cause contem­po­raines de la légi­ti­mi­té démo­cra­tique doivent inci­ter à réflé­chir aux meilleurs moyens (3) d’assurer une tran­si­tion poli­tique entre deux par­ties dif­fé­rentes (au regard de leurs pro­po­si­tions et pra­tiques ins­ti­tu­tion­nelles, éco­no­miques ou sociales) de la nation sans mena­cer l’ordre et l’unité du pays. La viru­lence des débats dans la Cin­quième Répu­blique, viru­lence qui n’est pas tou­jours une mau­vaise chose si la pas­sion ali­mente la vie poli­tique sans la détruire, s’explique aus­si et peut-être prin­ci­pa­le­ment par la volon­té de conqué­rir la « pre­mière place », ce faîte de l’État qui, dans une Répu­blique cen­tra­li­sée comme la fran­çaise et « mono­cra­tique » (cer­tains diraient « monar­chique ») comme la Cin­quième, est parée de tous les attri­buts du pres­tige et de la puis­sance et, donc, attire toutes les convoi­tises et, par­fois, les pré­da­tions… En libé­rant la « pre­mière place », cette magis­tra­ture suprême de l’État aujourd’hui livrée au Suf­frage et à cet éter­nel com­bat des chefs qui trans­forme la vie poli­tique en une « pré­si­den­tielle per­ma­nente », la Monar­chie royale remet les ambi­tions au niveau infé­rieur mais aus­si nombre de pou­voirs indû­ment déte­nus par l’État (aujourd’hui trop enva­his­sant) aux col­lec­ti­vi­tés locales, pro­fes­sion­nelles ou uni­ver­si­taires, ce que l’on pour­rait nom­mer « les répu­bliques fran­çaises ». En fait, la Monar­chie assure à la fois la conti­nui­té (voire la per­pé­tui­té) de l’État « par le haut » sans empê­cher les tran­si­tions démo­cra­tiques entre des gou­ver­nants d’obédiences dif­fé­rentes, voire adverses : le Royaume-Uni, au-delà de ce qui peut sépa­rer son régime monar­chique de celui, éven­tuel, de la France, montre bien tout l’intérêt de cette magis­tra­ture suprême qui ne doit rien aux que­relles poli­ti­ciennes et les sur­plombe sans renon­cer à ce qu’elle est his­to­ri­que­ment et tra­di­tion­nel­le­ment, capable d’écouter et, dans le secret du salon royal, de conseiller le chef du gou­ver­ne­ment en exer­cice. Si la Monar­chie royale « à la fran­çaise » accorde plus de pou­voirs au sou­ve­rain, elle n’en reste pas moins, une fois ins­tau­rée et enra­ci­née (4), ce sys­tème ins­ti­tu­tion­nel qui per­met la conti­nui­té et l’arbitrage, ce trait d’union per­ma­nent entre les gou­ver­ne­ments qui se suc­cèdent et les géné­ra­tions qui se suivent, sans empié­ter sur les liber­tés « à la base » qui, garan­ties sans être livrées à elles-mêmes, assurent la libre cir­cu­la­tion et l’équitable confron­ta­tion des idées…