Le gou­ver­ne­ment des fantômes

Le gou­ver­ne­ment des fantômes

« La plus brillante étude sociale et poli­tique que j’ai lue sur la crise de la Covid19 » (Michel Michel)

Par Édouard SCHAELCHLI

« … comme un évè­ne­ment pré­vu depuis tou­jours et cepen­dant comme une sur­prise, un per­son­nage inquié­tant qui pou­vait tout lais­ser en place, qui pou­vait tout chan­ger, le sens de l’ac­tion, la trame des mobiles, qui avait sur le texte éta­bli de tou­jours l’as­cen­dant pro­di­gieux, étrange du vivant… »

Ben­ja­min Fon­dane, 1942

Une science fan­tôme, au ser­vice d’un gou­ver­ne­ment fan­tôme, pour gou­ver­ner des fan­tômes, dans une socié­té fan­tôme, en temps de démo­cra­tie fan­tôme ? Pour qui ne croit plus en rien (ou en tout), la situa­tion pré­sente (en France sûre­ment et pro­ba­ble­ment par­tout dans le monde) aurait quelque chose d’é­mi­nem­ment comique si, en même temps, ne se des­si­nait pas, par trans­pa­rence, une forme de réa­li­té pro­pre­ment ter­ri­fiante. Le pro­blème, avec les fan­tômes, c’est qu’on a beau ne pas y croire, ils font peur, ils font réel­le­ment peur. Ils sont en effet le retour du même quand pré­ci­sé­ment le même est deve­nu tout autre.

Il y a, nous dit-on, un virus extrê­me­ment viru­lent qui cir­cule à grande vitesse par­mi nous. Invi­sible, évi­dem­ment, il ne se mani­feste nulle part direc­te­ment, mais tou­jours indi­rec­te­ment, par les chiffres inquié­tants qui signalent à notre atten­tion, après-coup, sa ter­rible capa­ci­té à se répandre dans nos rangs quand nous avons l’im­pru­dente insou­ciance d’ou­blier sa pré­sence, en sorte qu’il faut à tout ins­tant nous rap­pe­ler qu’il est là, pour que nous ne deve­nions pas, à notre insu, les com­plices incons­cients et irres­pon­sables de son action. Car le dan­ger, pré­ci­sé­ment, n’est pas en lui. Il est en nous. En lui-même, le virus ne fait pas grand-mal, pas beau­coup plus en tout cas que les dizaines de grippes très ordi­naires qui, en même temps que lui, sans doute (mais ces chiffres, jus­te­ment, nous ne les avons pas), font autant ou plus de vic­times que lui. Qui sait en effet, chaque jour, com­bien de gens ne meurent pas du virus, mais d’autre chose ? Cela n’a aucune espèce d’im­por­tance : ce qui compte seul, c’est le taux d’in­ci­dence de ce virus, parce que ce virus, contrai­re­ment aux autres (contre les­quels nous savons nous défendre, contre les­quels nous avons le réflexe de nous défendre), tra­vaille sour­de­ment avec nous. Sub­ti­le­ment, comme une sorte de per­vers nar­cis­sique étran­ge­ment doué de socia­bi­li­té, il se sert de nous, de notre appa­rente bonne san­té, de l’ab­sence en nous du moindre symp­tôme sus­cep­tible de nous aver­tir du dan­ger que nous pour­rions consti­tuer pour les autres. Il fait de nous, secrè­te­ment, les agents de sa viru­lence. Il fait de tout ce qui consti­tue notre être social le véhi­cule d’une mala­die qui ne nous touche pas indi­vi­duel­le­ment, mais collectivement.

Voi­là pour­quoi il faut abso­lu­ment que nous por­tions tous, par­tout, à tout ins­tant, non pas un, mais le masque. En soi, un masque ne pro­tège per­sonne en par­ti­cu­lier. Aucune sta­tis­tique au monde ne per­met de savoir si chaque indi­vi­du por­teur du virus a réel­le­ment, à un moment don­né, com­mis l’im­pru­dence de tom­ber le masque ou enfreint les dis­tances de sécu­ri­té. Le masque ne pro­tège per­sonne – il nous pro­tège tous, non de ce virus ou d’un autre, mais bien de la dou­lou­reuse néces­si­té d’a­voir à répondre per­son­nel­le­ment de nous-mêmes. Il est le signe que nous nous sen­tons tous ensemble res­pon­sables de la cir­cu­la­tion du virus et que nous nous sen­tons col­lec­ti­ve­ment concer­nés par lui. En ce sens, il témoigne de notre être social, quand notre être social, pré­ci­sé­ment, est en train de dis­pa­raître. Il nous fait dire « Je suis le virus », quand pré­ci­sé­ment le virus se confond à nos yeux avec notre socia­li­té, tout comme, naguère, il nous fal­lait à tous dire « Je suis Char­lie » pour nous iden­ti­fier à une forme de liber­té d’ex­pres­sion qui n’est que la cari­ca­ture mor­ti­fère d’une liber­té plus haute – elle défi­ni­ti­ve­ment per­due. Pas ques­tion d’al­ler, tel Dio­gène avec son ton­neau, se moquer d’une agi­ta­tion for­cée qui vient à point nom­mé jus­ti­fier tous les abus d’un pou­voir déjà lour­de­ment enclin à réduire toute liber­té au nom d’une sacro-sainte sécurité.

On pour­rait assu­ré­ment se conten­ter de rire, sous cape, d’une telle mas­ca­rade. L’en­nui, c’est qu’il y a, der­rière l’é­cran sur lequel défilent les images de notre psy­cho­drame col­lec­tif, une réa­li­té qui se construit, len­te­ment, inexo­ra­ble­ment : celle d’un monde où cha­cun sera, à tout moment, som­mé de répondre du moindre de ses gestes devant le miroir d’une science qui ne sera à pro­pre­ment par­ler celle de per­sonne, mais qui s’im­po­se­ra à tous avec une telle évi­dence que nul ne pour­ra invo­quer contre elle le témoi­gnage de sa conscience.

Aujourd’­hui, bien sûr, on ne nous demande que de res­pec­ter des règles qui peuvent paraître, dans la mesure où elles ne sont que tem­po­raires, ano­dines : por­ter un léger masque, évi­ter de nous regrou­per, nous laver régu­liè­re­ment les mains. N’est-il pas évident qu’aus­si­tôt que la menace poli­cière se sera relâ­chée, nous retrou­ve­rons nos habi­tudes natu­relles et que notre rap­port à autrui n’y aura rien per­du ? Rien n’est moins sûr, pour­tant. D’a­bord parce qu’en réa­li­té, même si nous ne nous plions à ces règles pro­fon­dé­ment anti-sociales que par crainte d’être ver­ba­li­sés, ces règles n’en répondent pas moins à un besoin de sécu­ri­té lar­ge­ment répan­du, comme le prouve le nombre de per­sonnes qui, alors même que rien ne les y oblige, se font tes­ter et se prêtent au jeu mal­sain de la dénon­cia­tion des cas-contacts, comme pour se prou­ver à eux-mêmes qu’ils ne sont cou­pables d’au­cune com­pli­ci­té avec l’en­ne­mi com­mun. Que pen­se­ront-ils demain de leur voi­sin s’ils apprennent que, non content de refu­ser tout test et tout vac­cin, il ouvre volon­tiers sa porte à n’im­porte qui et n’hé­site pas à fré­quen­ter des SDF ? Non seule­ment ils l’é­vi­te­ront et s’abs­tien­dront de tout contact avec lui, mais au moindre bruit d’une pos­sible recru­des­cence de l’é­pi­dé­mie, ils le signa­le­ront à la police (ou aux ins­tances sani­taires) et se trou­ve­ront fon­dés à le consi­dé­rer comme un dan­ge­reux irres­pon­sable, si ce n’est comme un ter­ro­riste poten­tiel. Quelque chose, là, est en train de se pas­ser qui nous ren­voie aux temps les plus obs­curs de notre his­toire, ceux où il fal­lait tout de même un étrange cou­rage pour résis­ter aux sug­ges­tions de la col­la­bo­ra­tion. Qu’est-ce qui peut nous rendre cer­tains que cette épreuve de notre capa­ci­té à obéir à la peur ne nous a pas ren­dus défi­ni­ti­ve­ment inca­pables de résis­ter à la ten­ta­tion totalitaire ?

Car la ques­tion demeure de savoir si toute cette mise en scène de l’ur­gence sani­taire ne fait pas par­tie d’une stra­té­gie glo­bale de trans­for­ma­tion de nos socié­tés. Peu importe, en ce sens, que ce virus soit effec­ti­ve­ment ce qu’on nous dit qu’il est ou qu’il relève d’une fan­tas­ma­go­rie plus ou moins scien­ti­fique. Il consti­tue de toutes façons un puis­sant levier pour agir sur des popu­la­tions qu’on sait de plus en plus réti­centes à se lais­ser gou­ver­ner par des classes poli­tiques soup­çon­nées à très juste titre de ser­vir des inté­rêts étran­gers à la vie des peuples. En France comme dans toute l’Eu­rope, la ten­dance au repli natio­nal, régio­nal, voire local tra­duit d’a­bord un refus de voir les jeux d’in­té­rêts trans­na­tio­naux prendre le pas sur les inté­rêts col­lec­tifs héri­tés de l’his­toire. De plus en plus net­te­ment, l’in­gé­rence d’ins­tances ano­nymes comme le « Mar­ché » ou « la Crois­sance » se heurte à un sen­ti­ment très pro­fond d’at­ta­che­ment à des valeurs iden­ti­taires qui ne se laissent pas négo­cier en termes éco­no­miques. C’est ce qui a don­né à la révolte des Gilets jaunes toute sa force, à un moment où la com­mu­ni­ca­tion gou­ver­ne­men­tale, confron­tée à l’ur­gence cli­ma­tique, com­men­çait à s’embrouiller trop visi­ble­ment. On a vu alors la vio­lence poli­cière se déchaî­ner, non pas tant contre les élé­ments pré­ten­du­ment per­tur­ba­teurs que contre une masse de braves gens qui, de toute évi­dence, n’a­vaient pas une très grande expé­rience de l’a­gi­ta­tion urbaine mais avaient en revanche le tort d’ex­pri­mer très sim­ple­ment le malaise de toute une socié­té. Il fal­lait d’ur­gence arrê­ter un mou­ve­ment à la fois mul­ti­forme et mal enca­dré, capable dans sa logique non concer­tée de rup­ture, d’en­traî­ner après elle dans une forme de révolte inédite (parce que non pen­sée) tout ce qui, dans le pays, souffre de ne plus très bien savoir où nous allons.

Il le fal­lait d’au­tant plus que, sur ce malaise géné­ra­li­sé de la socié­té, qui, sur le plan poli­tique, a fait la for­tune d’un Macron venu à point nom­mé sau­ver le monde libé­ral de la conta­gion popu­liste, se déve­loppe une ten­dance à inter­pré­ter sys­té­ma­ti­que­ment tous les actes gou­ver­ne­men­taux comme une pan­to­mime des­ti­née à mas­quer un des­sein de grande ampleur, d’en­ver­gure mon­diale, visant à faire des ins­ti­tu­tions éta­tiques de simples cour­roies de trans­mis­sion d’un ordre dans lequel les dif­fé­rences natio­nales ont à se dis­soudre pure­ment et sim­ple­ment en ver­tu d’une logique essen­tiel­le­ment mer­can­tile qui se sou­cie aus­si peu de l’in­té­rêt com­mun que de l’é­qui­libre pla­né­taire. Qu’on pense ou non expli­ci­te­ment à un com­plot au sens strict du terme (impli­quant médias, classes poli­tiques, show-busi­ness et milieux finan­ciers), le sen­ti­ment n’en a pas moins pour effet de ras­sem­bler objec­ti­ve­ment tous ceux qui défendent des inté­rêts col­lec­tifs locaux ou une vision sou­ve­rai­niste des choses contre une menace glo­bale de déré­gu­la­tion des sys­tèmes natu­rels et sociaux.

C’est dans ce contexte qu’il faut inter­pré­ter l’heu­reuse coïn­ci­dence qui a per­mis de sub­sti­tuer à l’ur­gence poli­ti­cienne d’ar­rê­ter un mou­ve­ment social incon­trô­lable une forme d’ur­gence dési­déo­lo­gi­sée, sus­cep­tible de trans­cen­der les contra­dic­tions natio­nales et inter­na­tio­nales, d’une manière encore plus effi­cace que la lutte contre le ter­ro­risme, laquelle avait pour incon­vé­nient d’exa­cer­ber cer­tains sen­ti­ments d’o­ri­gine eth­nique ou cultu­relle : l’ur­gence sani­taire, qui se situe au niveau le plus élé­men­taire où l’être social s’i­den­ti­fie à la pure ani­ma­li­té. La peur de mou­rir, en effet, exerce sur l’in­cons­cient col­lec­tif et indi­vi­duel une puis­sance capable d’a­néan­tir tous les impé­ra­tifs moraux qui, ordi­nai­re­ment, rap­pellent cha­cun à sa digni­té fon­da­men­tale. En temps de peste ou de cho­lé­ra, tout est per­mis, et le seul moyen de ras­sem­bler les foules est alors de dési­gner des res­pon­sables sur les­quels exer­cer une légi­time violence.

Mais quand la mala­die, loin d’être le sur­gis­se­ment, dans la vie sociale, d’un prin­cipe étran­ger de désordre qui échappe à tout contrôle (et qui, donc, peut ouvrir une brèche dans l’ordre impo­sé des rela­tions humaines par où le regard d’une trans­cen­dance supra-humaine peut conduire à ren­ver­ser les rôles, comme à l’oc­ca­sion d’un gigan­tesque car­na­val), se pré­sente comme un phé­no­mène bien déter­mi­né, tech­ni­que­ment mani­pu­lable et sus­cep­tible d’en­gen­drer des rap­ports de cause à effet dont on peut maî­tri­ser l’en­chaî­ne­ment et auquel cor­res­pondent des pro­to­coles bien pré­cis, alors, les choses changent, et même si les pou­voirs ins­ti­tués se révèlent çà et là défaillants dans la ges­tion des choses rela­tives au mal, ils n’en perdent pas pour autant, glo­ba­le­ment, le contrôle, bien au contraire. On l’a si bien vu, en l’oc­cur­rence, que la Chine, pour­tant d’emblée accu­sée d’a­voir, en ver­tu de ses vices spé­ci­fiques d’é­tat archaï­que­ment tota­li­taire, contri­bué, en faus­sant l’in­for­ma­tion, à la dif­fu­sion si rapide du virus, est vite deve­nue le modèle d’une effi­ca­ci­té essen­tiel­le­ment fon­dée sur l’u­ti­li­sa­tion à grande échelle des moyens de communication.

Il est frap­pant en effet de voir qu’a­lors même que la méde­cine se révèle par­fai­te­ment inca­pable de lut­ter contre le mal, la cer­ti­tude scien­ti­fique n’en acquiert pas moins une auto­ri­té pra­ti­que­ment sans limite pour impo­ser des normes de com­por­te­ment qui contrastent si bru­ta­le­ment avec les modes de vie habi­tuel­le­ment carac­té­ris­tiques du monde moderne qu’on est en droit de se deman­der si on n’as­siste pas à une véri­table révo­lu­tion cultu­relle, infi­ni­ment plus pro­fonde et irré­ver­sible que celle qu’a­vait ten­té d’im­pul­ser Mao. Peut-être est-ce là d’ailleurs ce qui explique l’é­trange apa­thie des intel­lec­tuels de gauche, type Badiou, par rap­port à ce qu’ils n’ar­rivent pas encore à inter­pré­ter autre­ment que comme une crise de crois­sance du capi­ta­lisme mori­bond. L’am­pleur de la trans­for­ma­tion qui se pro­file est telle qu’ils ne peuvent faire autre­ment que d’y sous­crire, de tout leur être spi­ri­tuel, évi­dem­ment fas­ci­nés qu’en­fin se pro­duise la grande liqui­da­tion de toutes les super­struc­tures à laquelle ils n’ont jamais ces­sé de rêver depuis mai 68.

Quel rêve, en effet ! Tout n’est-il pas per­mis, désor­mais ? Oui, « tout est per­mis », selon le mot d’I­van Kara­ma­zoff emprun­té à saint Paul, puisque, toute loi étant abo­lie, il appar­tient à des pou­voirs libé­rés de toute entrave, de tout pré­ju­gé et de toute consi­dé­ra­tion juri­di­co-reli­gieuse ou éthi­co-poli­tique de prendre en main le des­tin d’une huma­ni­té enfin rame­née à son rang d’es­pèce domi­nante de la pla­nète pour lui apprendre enfin à se com­por­ter comme il faut : non comme des ani­maux, certes, au sens où on pou­vait l’en­tendre quand l’a­ni­ma­li­té ren­voyait à la sau­va­ge­rie d’une nature encore indomp­tée, mais comme des êtres réel­le­ment domes­ti­qués, gui­dés non par leur ins­tinct de conser­va­tion, mais par un pur sou­ci de res­ter pré­ser­vés de ce qui, en eux, pour­rait souf­frir d’être ain­si trai­tés, cette part à la fois divine et ani­male qui fait de la liber­té, pré­ci­sé­ment, un bien supé­rieur à la vie. Gui­dés ? Pas même : télé­gui­dés, sans même avoir besoin d’être tou­chés par des mains impures – en ce sens, très sem­blables, dans ce délire sani­taire, à ces fana­tiques qu’un ordre occulte pousse vers nos Églises pour y égor­ger de simples bre­bis, cou­pables, sans doute, de res­ter fidèles à une com­mu­nion dans laquelle âmes et corps mêlés font une seule chair, pour l’ins­tant livrée au pou­voir de la mort et du péché, mais pro­mise au même salut, à la même déli­vrance, par l’u­nique Esprit qui vivi­fie quand la lettre tue. Il y a, entre le ter­ro­risme et l’ordre sani­taire, d’é­tranges affi­ni­tés. Si l’un tue, aveu­glé­ment, n’im­porte qui, pour sus­ci­ter l’an­gois­sante sen­sa­tion que le dan­ger est par­tout, l’autre fait de cha­cun d’entre nous le poten­tiel por­teur d’un mal qui se confond avec le bien. Ter­ro­riste asymp­to­ma­tique, le por­teur sain a toutes les rai­sons de s’a­van­cer masqué.

Égle­tons, le 12 novembre 2020.