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Sau­ver 863 emplois à Béthune, et plus encore…

Notre cama­rade Jean Phi­lippe Chau­vin appelle à une mobi­li­sa­tion face à ce que l’on nous pré­sente comme une fata­li­té, et qui n’est en fait que l’expression de la désin­vol­ture des admi­nis­tra­teurs d’une mul­ti­na­tio­nale qui ne se sentent aucu­ne­ment enga­gés par l’avenir de plus de 800 familles de France tom­bant dans la pré­ca­ri­té. Non seule­ment l’État fran­çais, pas plus que le pou­voir de Bruxelles, ne semblent concer­nés par cette ultime catas­trophe, mais il appa­rait que les médias et donc l’opinion publique, se détournent éga­le­ment, COVID oblige, du sort de nos com­pa­triotes. Nous repro­dui­sons ici son appel du mois de juin der­nier. (NDLR)

Par Jean Phi­lippe Chauvin

La liste des entre­prises mon­dia­li­sées qui ferment leurs usines en France pour se redé­ployer (beau­coup) plus loin vient de s’allonger un peu plus encore avec l’annonce, bru­tale et par vidéo inter­po­sée, de la fer­me­ture com­plète et défi­ni­tive de l’usine de pneu­ma­tiques Brid­ges­tone (mul­ti­na­tio­nale japo­naise) ins­tal­lée à Béthune, dans une région très éprou­vée par la dés­in­dus­tria­li­sa­tion depuis une bonne tren­taine d’années déjà et au fil de la mon­dia­li­sa­tion et de son impo­si­tion aux éco­no­mies natio­nales. Ce sont 863 emplois qui, d’un clic d’ordinateur, peuvent ain­si dis­pa­raître au prin­temps 2021, selon le bon plai­sir d’une entre­prise qui, en 2017, pro­fi­tait allé­gre­ment des aides de l’État, au titre du CICE (Cré­dit d’impôt pour la com­pé­ti­ti­vi­té et l’emploi) et avait alors tou­ché 1,8 mil­lion d’euros. 863 emplois, sans comp­ter les sous-trai­tants et ceux qui vivent de l’installation des familles de cadres et d’ouvriers sur place ou dans les envi­rons de Béthune… En somme, une nou­velle catas­trophe sociale s’annonce pour la région et ses habi­tants, si rien n’est fait pour l’empêcher !

Ce n’est pas la pre­mière fois et ce n’est sans aucun doute pas la der­nière non plus qu’une entre­prise mon­dia­li­sée, à la recherche de pro­fits pour les action­naires qui par­ti­cipent à son finan­ce­ment et, en retour, « en veulent pour leur argent » (et pour leur « confiance » sur laquelle repose en grande par­tie leurs propres inves­tis­se­ments), agit de la sorte : la vio­lence de l’annonce, quelques mois après avoir affir­mé à l’État ne pas avoir l’intention de fer­mer ce site indus­triel (affir­ma­tion faite à Ber­cy, devant le ministre de l’Économie et le pré­sident de la région Hauts-de-France, en novembre 2019 !), se conjugue avec un cynisme cer­tain et confirme la mau­vaise impres­sion que, depuis quelques années déjà, les acteurs locaux mais aus­si l’État pou­vaient avoir devant l’absence d’investissements de l’entreprise sur le site et le refus récent de pro­fi­ter des aides de l’État dans le cadre du plan de relance post-covid, comme pour sem­bler ne rien devoir désor­mais à la France. Il semble bien que, en défi­ni­tive, Brid­ges­tone ait lais­sé pour­rir la situa­tion pour légi­ti­mer son atti­tude pré­sente, fai­sant ain­si peu de cas des emplois locaux et ras­su­rant ses action­naires qui sou­haitent de meilleurs divi­dendes sans se sou­cier des moyens uti­li­sés pour les obte­nir… C’est là où l’on touche du doigt toute l’injustice d’un sys­tème qui sépare le tra­vail (des ouvriers et des cadres) de l’argent au lieu de conju­guer les deux dans une « com­mu­nau­té de des­tin » pro­fes­sion­nelle. L’argent « libé­ré du tra­vail » devient vite ce tyran qui sou­met les tra­vailleurs à son bon plai­sir et à ses créances

Devant l’indignation pro­vo­quée par l’annonce de la fer­me­ture du site, l’État n’a pas pu se défaus­ser et il est fort pos­sible que M. Le Maire, comme le pré­sident de la Répu­blique lui-même, ne soit pas insen­sible à cette vio­lence éco­no­mique et sociale. L’intervention rapide du poli­tique face au risque de fer­me­ture du site a au moins per­mis de lan­cer un cycle de négo­cia­tions entre les dif­fé­rents par­te­naires sociaux, mais aus­si régio­naux et éta­tiques, et la direc­tion euro­péenne de la firme japo­naise, cycle qui devrait durer cinq mois et, offi­ciel­le­ment, cher­cher des pistes pour évi­ter le drame social et l’accentuation de la dés­in­dus­tria­li­sa­tion locale. Mais, n’est-ce pas sim­ple­ment le moyen pour la mul­ti­na­tio­nale de gagner du temps en espé­rant que l’émotion s’apaise et que la fatigue des oppo­sants à la fer­me­ture du site désarme toute réac­tion trop bru­tale ou dan­ge­reuse pour l’image ou les inté­rêts de la firme et de ses action­naires ? Il n’est pas inter­dit de le craindre, au regard des pré­cé­dents trop nom­breux et peu encou­ra­geants pour les travailleurs…

Alors, que faire ? La ten­ta­tion est grande de se conten­ter de quelques slo­gans anciens et réduc­teurs sur la logique capi­ta­liste qui ne serait rien d’autre que la seule recherche du pro­fit par des classes domi­nantes égoïstes au détri­ment des classes labo­rieuses for­cé­ment exploi­tées et mal­trai­tées en ces temps déjà peu sym­pa­thiques. Non que cela soit for­cé­ment faux, d’ailleurs, si l’on en croit quelques-uns des lau­da­teurs mêmes de ce sys­tème et si l’on observe les men­ta­li­tés capi­ta­lis­tiques contem­po­raines, fort peu por­tées sur la géné­ro­si­té et la com­pas­sion à l’égard des tra­vailleurs (cadres comme ouvriers), et encore moins sur le par­tage des pro­fits et la pour­tant si néces­saire jus­tice sociale. Je n’ai guère d’illusions sur l’état d’esprit des féo­daux d’aujourd’hui pour les­quels l’argent est la seule aune de la valeur des hommes, et sur leur capa­ci­té (très faible voire nulle, en fait) à entendre la souf­france des « sans-dents », et La Tour du Pin, catho­lique fervent et roya­liste lucide autant que social, avait déjà de son temps des mots très durs à l’égard des finan­ciers et des patrons qui oubliaient, trop sou­vent et trop natu­rel­le­ment, leurs devoirs sociaux

Mais au-delà de ce constat sur la dure­té des méthodes et de l’idéologie capi­ta­liste elle-même, il faut bien pro­po­ser quelques pistes pour, dans le cadre d’une mon­dia­li­sa­tion impo­sée et trop sou­vent inté­rio­ri­sée comme « obli­ga­toire » par les popu­la­tions (1), sau­ver ce qui peut l’être sans oublier ce qui doit l’être, c’est-à-dire la pos­si­bi­li­té pour ceux qui vivent du tra­vail chez Brid­ges­tone de conti­nuer à tra­vailler et à vivre digne­ment, même sans (ou après) Brid­ges­tone. En ce sens, il est néces­saire d’appuyer notre sou­tien aux sala­riés de cette firme, y com­pris pen­dant les cinq mois de média­tion et de négo­cia­tions, non pour blo­quer la situa­tion mais pour peser dans ce qui est, d’abord et tou­jours, un rap­port de forces : se dés­in­té­res­ser de cette double cause de l’activité indus­trielle et de l’emploi à Béthune au sein et autour de Brid­ges­tone serait affai­blir la posi­tion des sala­riés autant que celle de notre pays. En ce sens, et sans tom­ber dans le mythe d’une « union sacrée » sociale, il faut ren­for­cer la posi­tion de l’État, non par amour pour M. Le Maire mais parce que, sans le poli­tique, rien ne pour­ra se faire ni être garan­ti pour l’emploi dans la région ; idem pour le Conseil régio­nal, diri­gé par un poten­tiel can­di­dat à la pré­si­den­tielle dont il faut sou­hai­ter que son ambi­tion lui per­mette d’être le plus effi­cace pos­sible, et qu’il soit un éter­nel aiguillon pour rap­pe­ler l’État à ses devoirs si ce der­nier venait à flé­chir face au géant japo­nais du pneumatique…

Que peut deve­nir l’usine de Béthune ? Un rachat par une autre socié­té (Miche­lin ?) peut être envi­sa­gé mais Brid­ges­tone accep­te­ra-t-il cette option qui pour­rait entraî­ner une nou­velle concur­rence pour ses propres pro­duits ? Alors, en faire une usine dédiée au recy­clage des pneus usa­gés, dans le cadre de la tran­si­tion éco­lo­gique fran­çaise et de la mise en place pro­gres­sive d’une éco­no­mie cir­cu­laire ? Ou moder­ni­ser l’outil indus­triel et l’adapter aux nou­velles ten­dances du mar­ché du pneu­ma­tique ? D’autres pro­po­si­tions seront évi­dem­ment avan­cées et devront être dis­cu­tées, défen­dues aus­si près des auto­ri­tés et de la direc­tion de la firme mon­dia­li­sée qui, pour l’heure, reste cam­pée sur son inten­tion de fer­me­ture défi­ni­tive du site. Quoi qu’il en soit, la pre­mière des prio­ri­tés est de mon­trer la déter­mi­na­tion de tous à sau­ver « Béthune », et « la rue » sera, sans doute, aus­si utile que « les pou­voirs publics » et la négo­cia­tion entre les dif­fé­rents acteurs du dos­sier. C’est une bataille sociale qui s’engage et qui, après tant de défaites récentes, doit, cette fois, être victorieuse…

Bien sûr, cela n’est qu’une étape dans ce long pro­ces­sus, néces­saire, de « nou­velle indus­tria­li­sa­tion » : retrou­ver l’indépendance éco­no­mique de notre pays et « faire de la force » sur ce ter­rain comme sur les autres, voi­là qui doit moti­ver l’action et les pro­pos de tous, en France, car la mon­dia­li­sa­tion ne doit pas dic­ter sa loi aux États ni aux tra­vailleurs qui, trop sou­vent, en sont les vic­times expiatoires…

Notes : (1) : Ce qui n’empêche pas, pour autant de dénon­cer la mon­dia­li­sa­tion et d’en évo­quer et d’en pré­pa­rer une sor­tie en bon ordre, dans le cadre d’une inter­na­tio­na­li­sa­tion des échanges fon­dée, non sur « la concur­rence de tous contre tous » (seule valo­ri­sée aujourd’hui) mais sur l’équilibre et sur l’équité sans tom­ber dans l’illusion d’une éga­li­té des échanges qui n’aurait ni sens ni raison.