A pro­pos  du film « Les Misé­rables » de Lad­jy Ly

A pro­pos du film « Les Misé­rables » de Lad­jy Ly

Par Pierre Builly

Notre ami de longue date Pierre Builly ne par­tage pas l’avis de notre chro­ni­queur ciné­ma Guil­hem de Tar­lé sur le film « les Misé­rables » du très contro­ver­sé Lad­jy Ly. Comme il nous a trans­mis sa cri­tique réa­li­sée au moment de la sor­tie du film en 2019, nous avons consi­dé­ré que la qua­li­té de ce texte qui va au-delà des seules consi­dé­ra­tions ciné­ma­to­gra­phiques, méri­tait d’être publié à nou­veau aujourd’hui, avec son accord, sur notre site. (ndlr)

Notre riant avenir…

Ladj Ly, le réa­li­sa­teur des Misé­rables vient de tenir des pro­pos scan­da­leux, inad­mis­sibles, into­lé­rables sur des jour­na­listes qui luttent contre l’is­la­misme, Éric Zem­mour et Zineb El Rha­zoui (ancienne de Char­lie heb­do). Il a été condam­né à 3 ans de pri­son pour com­pli­ci­té d’en­lè­ve­ment et de séques­tra­tion à cause d’une his­toire com­pli­quée qui fait pièce sur la ver­tu de sa sœur. Ce n’est donc pas un gar­çon que j’ai­me­rais comp­ter par­mi mes amis et il est cer­tain que je ne serais pas ras­su­ré si je me retrou­vais à ses côtés lors d’un dîner en ville (voi­là une hypo­thèse qui n’a vrai­ment aucune chance d’a­voir lieu, soit dit en passant).

Et pour­tant ce n’est pas une rai­son pour ne pas aller voir son film, qui est aus­si remar­quable que déses­pé­rant, aus­si brillant que déso­lant parce qu’il n’est, en aucun cas, frap­pé de l’af­freux mani­chéisme et qu’il est magni­fi­que­ment fil­mé, remar­qua­ble­ment inter­pré­té, et ryth­mé ; un film qui n’a pas volé le concert de louanges dont il est char­gé, qui a été sélec­tion­né à Cannes et repré­sen­te­ra la France lors de la céré­mo­nie des Oscars.

Natu­rel­le­ment, il n’a d’autre rap­port avec le roman de Vic­tor Hugo que de se dérou­ler à Mont­fer­meil, où, comme on le sait, Jean Val­jean vient arra­cher Cosette aux griffes des Thé­nar­dier. Et de com­por­ter, en conclu­sion, une cita­tion hugo­lienne : Mes amis, rete­nez ceci : il n’y a ni mau­vaises herbes, ni mau­vais hommes, il n’y a que de mau­vais culti­va­teurs. Au-delà de l’exal­ta­tion huma­nis­toïde, on com­prend tout l’es­prit du film : on va vers l’a­bîme parce qu’on ne se com­prend plus.

Les Misé­rables est un film gla­çant, parce qu’il montre avec une logique impec­cable et impla­cable l’a­ve­nir épou­van­table de nos ban­lieues. Rava­gées par le flux irré­pres­sible de l’im­mi­gra­tion et par ses corol­laires, l’im­pos­si­bi­li­té de toute inté­gra­tion, la mul­ti­pli­ca­tion des tra­fics, l’en­sau­va­ge­ment conti­nu et de plus en plus violent, l’is­la­misme qui monte comme une marée, de façon de moins en moins dis­si­mu­lée, ces ban­lieues se meurent en se consti­tuant en prin­ci­pau­tés auto­nomes où nous n’a­vons plus rien à dire, plus rien à voir.

Au début, le film où une camé­ra très habile, très bien conduite s’in­si­nue par­tout, est presque un docu­men­taire sur la cité des Bos­quets, épi­centre de la révolte de 2005 après la mort des deux ado­les­cents, Zied et Bou­na, dans un trans­for­ma­teur élec­trique. C’est un dépo­toir où rien n’a chan­gé depuis lors, sinon en pire. Amon­cel­le­ment d’or­dures au pied des immeubles, caval­cades moto­ri­sées à tra­vers des allées qui s’a­lignent autour de pauvres buis­sons sales, omni­pré­sence d’une mar­maille qui joue à tout et n’im­porte quoi au milieu des réfri­gé­ra­teurs rouillés, des cad­dies volés et des car­casses de voi­tures. On ajoute à ce cadre riant des Grands frères qui sont cen­sés appor­ter la paix sociale et qui sont des sortes de caïds puis­sants et des Frères musul­mans cau­te­leux qui ser­monnent les voyous trop vio­lents et les attirent à la mosquée.

Au milieu de ce cara­van­sé­rail si loin, si proche, à peu près la seule pré­sence de notre propre monde, la police. Et une police qui est à bout de confiance et qui, à force, est conta­mi­née par la vio­lence endé­mique ins­ti­tu­tion­nelle : un uni­vers où on ne se parle qu’en aboyant, en se trai­tant d’en­cu­lé et (litote) en émet­tant des doutes sur la ver­tu de la mère de son interlocuteur.

Qu’est ce qui se passe chez ces fous furieux ? Un gamin dif­fi­cile a chi­pé un bébé lion­ceau dans la ména­ge­rie d’un cirque ; pour rien, ou pour le fun. Mais les gitans du cirque ne l’en­tendent pas de cette oreille et menacent de mettre à sac la cité si la bes­tiole n’est pas ren­due. Maigres pré­misses, consé­quences redoutables.

De fil en aiguille, en tout cas, avec une par­faite appli­ca­tion de la logique des sys­tèmes, tout va s’embraser jus­qu’aux der­nières images : les poli­ciers tra­qués, iso­lés, pri­son­niers d’une bande d’a­do­les­cents déchaî­nés et un cock­tail Molo­tov qui va – ou non ? – être pro­je­té sur eux et un revol­ver qui est bra­qué sur l’incendiaire.

Le film s’in­ter­rompt heu­reu­se­ment là, sur cette fin ouverte. Mais quoi qu’il sur­vienne ensuite, nous avons per­du la par­tie. Com­ment pour­rait-on évi­ter la partition ?

Les acteurs sont remar­quables, les figu­rants aus­si, le rythme est rapide et hale­tant. Un film remar­quable qui, pour une fois, dit la réa­li­té : il n’y a pas d’issue.