Rou­ma­nie : peut-on per­sé­cu­ter les mino­ri­tés mal-pen­santes ?

Rou­ma­nie : peut-on per­sé­cu­ter les mino­ri­tés mal-pen­santes ?

Par Guillaume Staub

Per­sé­cu­tons les mino­ri­tés tant que les per­sé­cu­teurs sont euro­philes et tant que les per­sé­cu­tés sont euro­phobes ! Telle pour­rait être la nou­velle devise de l’U­nion euro­péenne quand on observe com­ment celle-ci se com­porte dans l’af­faire de la mino­ri­té hon­groise de Rou­ma­nie. En effet, n’existe-t-il pas une contra­dic­tion fon­da­men­tale entre la réso­lu­tion du Par­le­ment euro­péen du 13 novembre 2018 sur les normes mini­males pour les mino­ri­tés dans l’Union euro­péenne qui indique au point A que « consi­dé­rant que les droits des per­sonnes appar­te­nant à des mino­ri­tés font par­tie inté­grante des droits de l’homme, qui sont uni­ver­sels, indi­vi­sibles et indé­pen­dants ; que la pro­tec­tion et la pro­mo­tion des droits des mino­ri­tés sont essen­tielles pour la paix, la sécu­ri­té et la sta­bi­li­té et pour favo­ri­ser la tolé­rance, le res­pect mutuel, la com­pré­hen­sion et la coopé­ra­tion entre toutes les per­sonnes vivant sur un ter­ri­toire don­né ; » et le sou­tien incon­di­tion­nel de cette même ins­ti­tu­tion à Klaus Iohan­nis qui se fait le héraut d’un nou­veau natio­na­lisme rou­main qui tente d’op­pri­mer sa mino­ri­té hon­groise ?

La Rou­ma­nie, si elle est très majo­ri­tai­re­ment com­po­sée de rou­mains, pos­sède de nom­breuses mino­ri­tés eth­niques his­to­riques dont la plus impor­tante est la mino­ri­té hon­groise – le sous-groupe le plus connu étant celui des Sicules, (szé­ke­ly) qui repré­sentent la moi­tié des hon­grois de Rou­ma­nie – avec près d’un mil­lion deux cent mille indi­vi­dus. Cette situa­tion résulte de la perte de la Tran­syl­va­nie par la Hon­grie après le « dik­tat » signé à Ver­sailles en 1920 qui rat­tache la région à la Rou­ma­nie. Cette mino­ri­té n’a pas oublié qu’elle fut un jour plei­ne­ment hon­groise et mani­feste régu­liè­re­ment des reven­di­ca­tions sépa­ra­tistes, auto­no­mistes ou de rat­ta­che­ment à la Hon­grie. C’est ain­si que les Sicules célèbrent tous les ans, le 10 mars, le jour de la liber­té du Szék­ler­land, le Szék­ler­land étant un Etat ima­gi­naire, mais qui pos­sèdent ses propres tra­di­tions induites de l’his­toire, un dra­peau, et un hymne natio­nal.

Face à cette mino­ri­té hon­groise remuante, la Rou­ma­nie ne cesse de mul­ti­plier les pro­vo­ca­tions ou les vexa­tions vis-à-vis de la Hon­grie et de sa mino­ri­té hon­groise. C’est ain­si qu’en mai 2020 les dépu­tés rou­mains ont voté une loi fai­sant du 4 juin le « Jour du trai­té de Tri­anon », c’est-à-dire le jour où la Hon­grie fut ampu­tée des deux tiers de son ter­ri­toire avec trois mil­lions de Hon­grois qui se retrou­vèrent à l’ex­té­rieur du pays, la plus grande par­tie se trou­vant alors en Rou­ma­nie. Or, un homme poli­tique incarne ce nou­veau natio­na­lisme rou­main, il s’a­git de Klaus Iohan­nis. Ce der­nier fut visé récem­ment par une réso­lu­tion adop­tée par le Par­le­ment hon­grois condam­nant ses pro­pos magya­ro­phobes. Qui est-il ? Ancien pré­sident du par­ti natio­nal libé­ral et actuel pré­sident de la Rou­ma­nie, il fut notam­ment élu pour sa lutte contre la cor­rup­tion, est connu pour sa rela­tive fer­me­té contre l’in­va­sion migra­toire, et tra­vaille à la réuni­fi­ca­tion de la Rou­ma­nie et de la Mol­da­vie. Néan­moins, il s’a­git aus­si d’un euro­phile décla­ré, d’un euro­fé­dé­ra­liste fervent ain­si que d’un pro­gres­siste – pro­gres­siste par rap­port à la socié­té rou­maine. Il répond si bien aux cri­tères de l’U­nion euro­péenne qu’il reçut le prix Char­le­magne 2020, prix qui récom­pense les per­son­na­li­tés qui œuvrent à l’u­ni­fi­ca­tion euro­péenne.

Ce prix lui fut décer­né pour deux rai­sons simples ; quand tous les peuples de l’Est se tournent vers des par­tis popu­listes conser­va­teurs, lui engage son pays dans une poli­tique pro-euro­péenne et une poli­tique enga­gée pour… « la pro­tec­tion des mino­ri­tés et la diver­si­té cultu­relle » ! Or, comme le rap­pelle le quo­ti­dien Pré­sent du ven­dre­di 5 juin 2020, ce « grand pro­tec­teur des mino­ri­tés vient jus­te­ment de rece­voir une amende de la part du conseil natio­nal anti-dis­cri­mi­na­tion (CNDC) rou­main. ». En effet, Klaus Iohan­nis ne cesse d’at­ta­quer avec hargne la mino­ri­té hon­groise qui com­plo­te­rait avec la Hon­grie pour la chute de l’État rou­main. Autre­ment dit, les pro­pos por­tés à l’en­droit de cer­taines mino­ri­tés n’ont que peu d’im­por­tance pour les ins­tances euro­péennes, du moins, dans ce cas pré­cis ! Après tout, il ne s’a­git que de ces Hon­grois réfrac­taires à tout chan­ge­ment ; et puis, il s’a­git d’un défen­seur de l’Eu­rope, qu’il fasse donc ! Le pré­sident rou­main est allé jus­qu’à accu­ser ses enne­mis de gauche, le par­ti PSD, de com­plo­ter avec la Hon­grie pour que celle-ci récu­père la Tran­syl­va­nie. Pour le pré­sident rou­main l’en­ne­mi est dési­gné : la Hon­grie et les Hon­grois, ces der­niers subis­sant, en Rou­ma­nie, les attaques de ce héraut de l’U­nion euro­péenne et du res­pect des mino­ri­tés ! Tout comme le racisme est auto­ri­sé – ou même encou­ra­gé – contre les per­sonnes blanches, de même, il est auto­ri­sé au sein de l’U­nion euro­péenne de s’at­ta­quer à des mino­ri­tés du moment que celles-ci ne s’ac­cordent pas au pro­jet cos­mo­po­lite euro­péen ou sont issues de nations qui résistent aux menaces bruxel­loises.