L’Etablissement et la démo­cra­tie apaisée

L’Etablissement et la démo­cra­tie apaisée

Par Ger­main Philippe

La tech­no­cra­ture, mala­die sénile de la démo­cra­tie : (10/12)

Résu­mé : En 2017 la tech­no­cra­ture  à pris le pou­voir. Evè­ne­ment majeur de la Répu­blique que l’Action fran­çaise ana­lyse au tra­vers la  phy­sique sociale. Elle découvre que Bona­parte a créé une nou­velle classe de pri­vi­lé­giés. Ce « pays légal » est un sys­tème oli­gar­chique cir­cu­laire où trois élites,finan­cière, poli­tique et média­tique s’épanouissent grâce à l’Etat Répu­bli­cain. La Tech­no­cra­tie, constituée en qua­trième élite sous de Gaulle, fait prendre le virage mon­dia­liste au pays légal, sous Gis­card-Mit­te­rand. Puis l’élite poli­tique connait un énorme dis­cré­dit sous Sar­ko­zy et Hollande.

Déga­gisme et Etat providence 

Dès le début 2016, l’Etablissement prend conscience que l’important dis­cré­dit des centre-droit et centre-gauche affaisse la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Ce dis­cré­dit mul­ti cau­sal aggrave la patho­lo­gie du  vieillis­sant sys­tème démo­cra­tique dont la situa­tion com­mence àde­ve­nir cri­tique à la veille de la pré­si­den­tielle de 2017. 

Afin de pré­ser­ver ses inté­rêts finan­ciers, l’Etablissement se doit de sau­ver le modèle cir­cu­laire de l’oligarchie démo­cra­tique, mis au point depuis les débuts de la IIIe Répu­blique. C’est la condi­tion pour que l’Etablissement puisse conti­nuer à s’enrichir non par le tra­vail mais par le pillage de la Nation. Seuls les mar­chés de l’Etat inté­ressent l’Etablissement, les pré­bendes, la spé­cu­la­tion finan­cière, l’argent gagné sans risque, qui ne s’investit pas en France et tout au contraire obéit à la loi du pro­fit maxi­mal en se por­tant là ou l’on peut réus­sir – tou­jours en uti­li­sant l’Etat – de sub­stan­tiels béné­fices. L’Etablissement a conscience que le dis­cré­dit com­plet de l’élite poli­tique pour­rait remettre en cause cer­tain méca­nismes, voire le prin­cipe de l’Etat pro­vi­dence. Cet Etat répu­bli­cain qui asser­vit les Fran­çais consi­dé­rés uni­que­ment comme des consom­ma­teurs indis­pen­sables à la crois­sance, tout en par­ve­nant à leur don­ner l’illusion de la jus­tice sociale. 

Main­te­nir l’Etat en ins­tru­ment de pillage de l’épargne et du tra­vail des Fran­çais pour le seul pro­fit de l’Etablissement : voi­là pour­quoi l’élite finan­cière juge néces­saire et urgent d’élaborer un remède « déga­giste » de l’élite politique.

Démo­cra­tie apaisée 

Au contraire, l’élite poli­tique de centre-droit et de centre-gauche espère rebon­dir pour la pré­si­den­tielle de 2017 grâce à un plan B, s’accommodant du double échec de la démo­cra­tie « forte » ten­tée par Sar­ko­zy et Hol­lande. Ce plan B consiste à faire muter la patho­lo­gique démo­cra­tie repré­sen­ta­tive car, explique Pierre-André Taguieff,  « l’indifférence des citoyens, lorsqu’elle se colore de mépris, voir de haine, et se tra­duit par un abs­ten­tion­nisme crois­sant, signe une dépo­li­ti­sa­tion des esprits qui ne déplait pas aux pro­fes­sion­nels de la poli­tique. Ces der­niers rêvent de ce qu’ils appellent une « démo­cra­tie apai­sée », réduite au spec­tacle d’un consen­sus sur l’essentiel entre gauche et droite, « libé­raux » (ou pro­gres­sistes) et « conser­va­teurs », sociaux-démo­crates et libé­raux sociaux.  » 

Le plan B de l’élite poli­tique repose sur l’affichage d’une sorte de « en même temps la gauche et en même temps la droite », rem­pla­çant l’ancienne alter­nance de façade. Une démo­cra­tie d’abstention et de non-par­ti­ci­pa­tion réduite à un sys­tème de règles. Au demeu­rant, des règles contour­nables par les malins du pays légal car, rap­pelle Taguieff, «  la cor­rup­tion est le virus inéli­mi­nable des sys­tèmes démo­cra­tiques représentatifs ». 

Mal­heu­reu­se­ment pour l’élite poli­tique, l’Etablissement ne va pas la suivre. L’événement est loin d’être ano­din. Si le « frot­te­ment » entre la Tech­no­cra­tie et l’élite poli­tique a été sur­mon­té sous Mit­ter­rand, cette fois le « lâchage » par l’Etablissement consti­tue une rup­ture inédite entre les élites du Pays légal. Preuve de la fra­gi­li­té de l’oligarchie démo­cra­tique géné­ra­le­ment consi­dé­rée comme indestructible. 

Pro­gres­sistes contre conservateurs

Pour l’Etablissement, le dis­cré­dit de l’élite poli­tique en 2016 est trop avan­cé dans l’opinion pour ne pas la « déga­ger ». En revanche le plan B d’une démo­cra­tie apai­sée par la créa­tion d’un nou­veau cen­trisme peut consti­tuer le remède cher­ché par l’Etablissement, à condi­tion d’être admi­nis­tré au pays réel par un nou­vel acteur. Un son­dage inter­na­tio­nal va bien­tôt indi­quer que seuls 17 % des Fran­çais  appré­cient les par­tis poli­tiques et seuls 11 % veulent élire un homme qui aurait déjà exer­cé le pou­voir. Le renou­vel­le­ment du per­son­nel poli­tique est donc incon­tour­nable. Le nou­vel acteur recher­ché par l’Etablissement ne peut-être que la Tech­no­cra­tie, sub­sti­tuée à l’élite poli­tique ; jadis dénom­mée par Maur­ras le V.P.R. (Vieux Par­ti Républicain). 

Ce « remède » tech­no­cra­tique implique, pour le pays légal, d’abandonner le bipar­tisme Droite/Gauche, deve­nu inopé­rant à la suite de l’échec de la « démo­cra­tie forte », au pro­fit d’un nou­veau cli­vage binaire oppo­sant centre et extrêmes. Un nou­veau centre regrou­pant les « pro­gres­sistes » en oppo­si­tion aux « conser­va­teurs » inca­pables de s’allier. 

Les pro­gres­sistes seraient les élec­teurs des anciens centre-droit et centre-gauche se regrou­pant dans la croyance que « l’utopie euro­péiste n’est qu’une figure de l’utopie glo­ba­liste, un moment dans la mon­dia­li­sa­tion pré­sen­tée comme inévi­table ». Ce camp pro­gres­siste n’aura aucun mal à s’unir car les réfé­rents idéo­lo­giques sont les mêmes pour ces 26 % de la popu­la­tion consi­dé­rant la mon­dia­li­sa­tion comme une oppor­tu­ni­té. Ces 26 % sont suf­fi­sant dans une Ve Répu­blique où une mino­ri­té peut impo­ser sa domi­na­tion à l’ensemble du pays réel car dans modèle cir­cu­laire, l’élite poli­tique à la maî­trise du pou­voir législatif.

Les conser­va­teurs seraient consti­tués de l’électorat des « nou­velles radi­ca­li­tés » refu­sant la croyance dans l’idéologie mon­dia­liste, basée sur « la trom­peuse pro­messe d’une éga­li­té des chances devant l’instrument mira­cu­leux de l’enrichissement rapide à la por­tée de tous, dans l’espace sans fron­tière du néo-mar­ché mon­dial… » La déno­mi­na­tion  « conser­va­teurs » évo­lue­ra bien­tôt en « popu­listes » au plu­riel car ils sont divi­sés. Les popu­listes de droite dési­gnés comme « les exclus du Sys­tème » par Pierre Debray,  et nom­més  natio­naux-popu­listes par Taguieff ; les popu­listes de gauche iden­ti­fiés par Taguieff en 2003 comme des « néo-pro­gres­sistes », muta­tion du virus pro­gres­siste  mélan­geant anti­amé­ri­ca­nisme et antisionisme. 

Cette divi­sion entre ceux qui traitent l’autre de fas­ciste et ceux qui ripostent par l’accusation d’islamo-gauchistes s’articule essen­tiel­le­ment autour du thème de l’immigration. Elle est le second atout du pro­gres­sisme après celui de la maî­trise du pou­voir législatif.

Le natio­nal-popu­lisme comme enne­mi unique

Cette vision de l’élite finan­cière, d’un cli­vage nova­teur entre progressistes/conservateurs a, pour le pays légal, l’avantage de contrer la pro­gres­sion du natio­nal-popu­lisme autour d’un nou­veau tri­par­tisme. Effec­ti­ve­ment, le Front Natio­nal comme bloc « ni de droite, ni de gauche » com­mence depuis 2014, à occu­per la place cen­trale du ring élec­to­ral, avec le bloc  UMP à sa droite et le bloc PS à sa gauche. C’est d’ailleurs toute la contra­dic­tion d’un Front Natio­nal se reven­di­quant comme anti­sys­tème tout en cher­chant à s’intégrer au sys­tème de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, dont l’obsolescence se dévoile un peu plus à chaque élec­tion. Pour gérer cette contra­dic­tion, le natio­nal-popu­lisme pro­pose son propre remède pour soi­gner la patho­lo­gie démo­cra­tique : celui d’une muta­tion vers la « démo­cra­tie directe » per­met­tant au peuple de s’affranchir du fil­trage par des média­tions dites représentatives. 

Pour l’Action fran­çaise, cette pro­po­si­tion sup­plé­men­taire d’une nou­velle démo­cra­tie rêvée, des­ti­née à sau­ver la démo­cra­tie idéale de l’échec de la démo­cra­tie réelle, lui confirme  la néces­si­té de pro­po­ser aux Fran­çais autre chose que ce qui existe. Une alter­na­tive cré­dible au vieillis­sant Sys­tème démocratique.

Par ailleurs, le nou­veau cli­vage pro­po­sé par l’Etablissement peu se jouer sur le ter­rain rete­nu par le natio­nal-popu­lisme, celui de l’Europe. Un natio­nal-popu­lisme fort de son retour­ne­ment d’une posi­tion fron­tiste pro-euro­péenne vers une pos­ture cri­tique de l’« Europe de Maas­tricht ». En 1984 le FN sou­te­nait au nom du patrio­tisme euro­péen, la mise en place d’une mon­naie com­mune, d’une défense com­mune, d’une poli­tique de sécu­ri­té et de contrôle des fron­tières com­mune dans le cadre d’une Europe confé­dé­rale.  A par­tir de 1986, le dépu­té maur­ras­sien Georges-Paul Wag­ner, aidé de Jean-Claude Mar­ti­nez , s’oppose à la puis­sante ten­dance pro-euro­péenne de Bru­no Mégret, appuyée sur la ligne « cultu­relle d’abord » de la Nou­velle-Droite. Fina­le­ment en 1989, l’euro mani­feste du FN  com­mence à dénon­cer une poli­tique euro­péenne diri­giste et prône une « Europe des Patries, res­pec­tueuse de la sou­ve­rai­ne­té ». Le dur­cis­se­ment anti-euro­péiste s’opère à par­tir de 2010 pour évo­quer la sor­tie de l’euro et ensuite celle de l’Union européenne. 

Pour l’Etablissement, grâce aux oppo­si­tions fron­tales démo­cra­tie apaisée/démocratie directe et européisme/ euros­cep­ti­cisme, le cli­vage progressistes/conservateurs semble par­fai­te­ment adap­té pour répondre à la règle de l’ennemi unique. Ceux qui ne ren­tre­ront pas dans le cli­vage seront broyés et jetés aux oubliettes du vieux monde politique.

Inco­hé­rence de la men­ta­li­té antisystème

Qui mieux est l’Etablissement dis­pose d’un der­nier atout dans son jeu. Le néo-droi­tiste Thi­bault Isa­bel l’a bien mis en évi­dence grâce au son­dage Ipsos. Il montre la mon­tée des idées popu­listes à 56 % dans le pays réel tout en met­tant en avant une contra­dic­tion majeure. Certes  « 80 % de nos com­pa­triotes estiment que pour amé­lio­rer la situa­tion, nous aurions besoin d’un diri­geant “prêt à chan­ger les règles du jeu”… Mais lorsqu’il s’agit de “chan­ger radi­ca­le­ment le sta­tu quo”, nous nous retrou­vons par­mi les pays les plus timo­rés (40%)  »… Autre­ment dit, beau­coup de per­sonnes en France dis­qua­li­fient le cli­vage droite-gauche et cri­tiquent les poli­ti­ciens clas­siques pour leur inef­fi­ca­ci­té, sans pour autant deman­der un véri­table inflé­chis­se­ment de la politique.

L’Etablissement va choi­sir Emma­nuel Macron comme pre­mier de cor­dée pour déployer son plan B avec la Tech­no­cra­tie. En novembre 2016, sept mois après le lan­ce­ment de son mou­ve­ment  « La Répu­blique En Marche », deux mois après sa démis­sion du gou­ver­ne­ment Hol­lande, Macron se lance offi­ciel­le­ment dans la course à la pré­si­den­tielle. Prou­vant qu’il a par­fai­te­ment inté­gré l’incohérence de la men­ta­li­té anti­sys­tème, au début 2017, il cherche à capi­ta­li­ser « à la fois sur le rejet des anciens appa­reils poli­tiques du sys­tème et la défense des prin­cipes fon­da­men­taux du sys­tème lui-même. C’est cette posi­tion hybride et para­doxale qui cris­tal­lise le mieux l’état d’une par­tie impor­tante de l’opinion… Tout chan­ger pour ne rien chan­ger, ou appli­quer de vieilles recettes avec de nou­velles têtes, voi­là ce que veulent en réa­li­té nombre de Fran­çais, écar­te­lés entre leur adhé­sion aux valeurs domi­nantes et le constat patent du déclin de la nation ».

Reste à savoir com­ment la Tech­no­cra­tie va rem­plir son rôle dans la consti­tu­tion de ce que Jérôme Sainte-Marie nomme le « bloc éli­taire », orien­té par la haute admi­nis­tra­tion et la haute finance.