De la colère en politique (II) : La colère est-elle juste et bonne ?

De la colère en politique (II) : La colère est-elle juste et bonne ?

Par Guillaume Staub

​Dans notre précédent article nous nous sommes intéressés à la colère en tant que telle, nous allons maintenant nous concentrer sur sa dimension morale  : est-elle bonne, est-elle juste  ? Permet-elle la construction du Bien commun ou n’est-elle toujours qu’un élan destructeur  ? Pour que nous puissions y répondre, nous devons préalablement nous interroger sur la nature exacte des passions, puis nous pourrons nous demander ce qui, a priori, peut la pervertir ou ce qui peut la bonifier. C’est-à-dire que la colère, si elle peut devenir une puissance qui nous pousse à l’action et au mouvement – une puissance de ce fait positive -, elle peut aussi nous amener à la destruction quand elle est mue par l’orgueil ou la déraison oublieuse.

​Commençons par rappeler qu’une des premières caractéristiques de la colère est qu’elle nous pousse à désirer des dommages à une personne qui s’est montrée injuste envers nous et ce tout en voulant un bien pour nous qui s’accompagne d’un éloignement du mal redouté. Ajoutons que la colère est toujours personnelle, elle ne concerne jamais qu’un moi  ; je ne suis en colère que lorsqu’un mal me touche et si la colère naît lorsqu’un mal atteint une autre personne, c’est que cette personne nous est liée d’une quelconque manière. C’est pourquoi une personne empathique – au sens le plus profond et le plus vrai du terme – à tendance, si c’est aussi une personne forte, à être en colère plus facilement et plus souvent. L’amour lie et, étant lié, l’amour entraîne à la colère quand un mal est commis. Les chrétiens ne devraient-ils pas être en colère à chaque fois qu’on touche à un baptisé puisqu’ils font tous deux partie du même monument sacramentel qu’est l’Eglise et sont, de ce fait, liés  ?Chacun de nous ne devrait-il pas se livrer à une honnête introspection lorsqu’un mal touche un frère et que nous ne ressentons nulle colère  ?

​Ceci étant dit, intéressons-nous à ce qu’est une passion. En effet, la colère est une passion, or les passions ne sont ni intrinsèquement bonnes, ni intrinsèquement mauvaises  ; elles dépendent de l’utilisation qui en est faite par la volonté qui devrait les modérer. Saint Thomas d’Aquin, après Aristote, sépare les passions de l’appétit concupiscible (amour et haine, désir et aversion, joie et tristesse) des passions de l’appétit irascible (espoir et désespoir, audace et crainte, colère). Remarquons d’ailleurs que la colère est la seule passion qui ne possède pas de passion opposée. Ces passions, modérées par la volonté, sont au service de la vie humaine, elles en sont constitutives, et elles dépendront de l’utilisation faite. Les passions bien utilisées sont éminemment positives et «  tandis que la passion antécédente, qui précède le jugement, obnubile la raison, comme il arrive chez le fanatique et le sectaire, la passion dite conséquente, qui suit le jugement de la droite raison, éclairée par la foi, augmente le mérite et montre la force de la bonne volonté pour une grande cause (…). Par contre, les passions déréglées ou indisciplinées par leur dérèglement deviennent des vices, l’amour sensible devient gourmandise ou luxure, l’audace devient témérité (…). Mises au service de la perversité, les passions augmentent la malice de l’acte  » (Garrigou-Lagrange Réginald o.p., La synthèse thomiste, Lourdes, Nuntiavit, 2016, p. 261).

​Ayant à l’esprit ces notions, nous pouvons maintenant nous demander ce qui dérègle notre passion qu’est la colère, qu’est-ce qui la touche spécifiquement, qu’est-ce qui nous empêche de ressentir une saine et sainte colère  ?  Nous retiendrons quelques éléments. Le premier est l’orgueil – à l’origine de tous les maux. Quand notre orgueil est attaqué, notre colère devient incommensurablement forte et elle ne peut jamais s’exprimer justement. De même, si nous ressentons un mépris dans l’injustice commise envers nous, notre colère deviendra disproportionnée. Pourquoi  ? Au fond de nous-mêmes, nous possédons toujours un certain élan qui nous pousse vers une forme d’excellence, vers une chose que nous considérons comme un mieux. Nous tendons toujours vers ce mieux, inscrit inconsciemment en nous, même si celui-ci est en réalité un pire. Autrement dit, ce mieux ressenti peut être biaisé et faussé. Le mépris est une attaque frontale contre cet oméga personnel, le mépris, qui se joint à l’injustice commise, heurte cet élan constitutif que nous avons en nous et c’est pourquoi la colère devient si forte. De même, notre orgueil peut être touché de différentes manières. Un illettré qui critique un lettré, par exemple, provoquera une terrible colère chez ce dernier qui se sentira gravement offensé à cause de l’état de celui qui l’a offensé. Deuxièmement, notre colère peut être pervertie par notre propre injustice, par exemple quand nous oublions le bien que la personne qui m’offense m’a fait antérieurement au mal commis, ou le soutien qu’elle m’apporta à un moment donné. Nous pouvons aussi oublier de prendre en considération l’état de l’autre. Autrement dit, est-ce que celui qui m’a offensé souffre du décès d’un de ses proches  ? Est-il dans une situation délicate  ? Etc. N’oublions jamais les circonstances et l’état de l’autre  ; nous pouvons être en colère contre une personne privilégiée qui nous vole et ne pas l’être contre un malheureux qui tente de survivre en me volant dans un geste désespéré. Troisièmement, la colère est souvent injuste et irrationnelle quand l’injustice que l’on subit porte sur un mal qui nous affecte et nous trouble particulièrement  : celui qui lutte contre la gourmandise pourrait se mettre plus facilement et plus durement en colère qu’un autre si on l’attaque sur son alimentation.

​In fine, nous pouvons simplement dire que la colère n’est ni intrinsèquement bonne – ou juste -, ni intrinsèquement mauvaise – ou injuste -, elle est simplement intrinsèque, en tant que passion, à l’Homme qui l’exercera d’une bonne ou d’une mauvaise manière et à des fins plus ou moins justes. « La colère est bonne quand elle est vertueuse, c’est-à-dire selon la raison que de droit elle suppose (…). Il en résulte ce qu’on appelle une « sainte colère » (capacité authentiquement humaine d’indignation) (…). La passion de colère n’est donc vertueuse que quand elle est réglée par la raison. Les vertus de mansuétude et la douceur viennent la contenir dans de justes limites sans jamais l’éteindre puisqu’elle est une passion authentiquement humaine, mais alors ses manifestations sont vertueuses et louables » (Margelidon Philippe-Marie, Floucat Yves, Dictionnaire de philosophie et de théologie thomistes, Paris, Parole et silence, 2016, p. 68 – 69). 

Dans notre prochain article, nous essayerons d’induire de nos deux précédents articles – Qu’est-ce que la colère ? et La colère est-elle juste et bonne ? – des applications concrètes de la colère dans le champ politique et militant.