De la colère en poli­tique (I) : Qu’est-ce que la colère ?

De la colère en poli­tique (I) : Qu’est-ce que la colère ?

Par Guillaume Staub

En ces temps trou­blés et en cette période de confi­ne­ment où la grogne popu­laire se fait entendre sur tout le ter­ri­toire et dans toutes les popu­la­tions, où le gou­ver­ne­ment n’est plus seule­ment détes­té, mais haï, nous aime­rions nous inté­res­ser à un mot qui revient sans cesse dans la bouche de tous les jour­na­listes : la colère. Qu’est-ce, au juste, que la colère ? Quel est son objet ? Peut-elle être juste et posi­tive ou n’est-ce qu’un élan de des­truc­tion ? Posons-nous la ques­tion à l’aune de la phi­lo­so­phie de saint Tho­mas d’A­quin – que nous sou­hai­tons modes­te­ment et sim­ple­ment pré­sen­ter, sans en déve­lop­per tous les aspects et toutes les dimen­sions – et essayons de l’in­té­grer à une réflexion poli­tique actuelle. 

La colère est une pas­sion très par­ti­cu­lière puis­qu’elle naît elle-même d’autres pas­sions – sans que celles-ci soient consti­tu­tives de la colère -, à savoir la tris­tesse et le désir, désir de rec­ti­fi­ca­tion du mal cau­sé et de la ven­geance. Si un de ces élé­ments manque, la colère ne peut se res­sen­tir, elle n’est pas en capa­ci­té de s’im­po­ser à nous ; si la rec­ti­fi­ca­tion dési­rée est vue comme impos­sible, le désir ne pour­ra être vécu et il ne sub­sis­te­ra que la tris­tesse, la colère n’ap­pa­rais­sant pas. Bien sou­vent, alors que nous sou­hai­te­rions voir appa­raître en nous la colère et la révolte, nous n’é­prou­vons que tris­tesse. C’est alors qu’il convient de s’in­ter­ro­ger sur la pos­si­bi­li­té ou l’im­pos­si­bi­li­té de la rec­ti­fi­ca­tion dési­rée et c’est peut-être à par­tir de ce chan­ge­ment de per­cep­tion dans l’ordre de la pos­si­bi­li­té que nous pou­vons avoir une prise de conscience par­ti­cu­lière qui fera naître en nous la colère. Qui dit rec­ti­fi­ca­tion, dit mou­ve­ment, dit chan­ge­ment et c’est pré­ci­sé­ment pour cette rai­son que la colère com­porte tou­jours une cer­taine part d’es­pé­rance et d’a­ve­nir, elle est motrice et pos­sède une poten­tia­li­té en elle. La tris­tesse se résout, la colère résout. Par ailleurs, notons que la colère naît­tou­jours d’un mal fait qu’il nous faut arri­ver à bien distinguer. 

A pré­sent, pour mieux com­prendre ce qu’est la colère, nous devons par­ve­nir à connaître son objet ; l’ob­jet de l’a­mour est le bien et l’ob­jet de la haine est le mal. Qu’en est-il de la colère ? La ques­tion est plus com­plexe car, concer­nant de la colère, il s’a­git de se ven­ger de quelque chose – tout en consi­dé­rant que cette ven­geance est juste et bonne – et de se ven­ger sur quelque chose – géné­ra­le­ment une per­sonne et qui est vue comme un mal. Autre­ment dit, la colère pos­sède deux objets : la chose à rec­ti­fier et la per­sonne de laquelle nous vou­lons nous ven­ger, la chose et la per­sonne donc. C’est cette com­plexi­té de l’ob­jet qui induit aus­si que la colère se com­pose d’é­mo­tion­sop­po­sées à l’ins­tar du cou­rage, de la tris­tesse et de l’es­poir. Si cer­taines sont oppo­sées, d’autres résultent de cer­taines ; c’est ain­si que l’es­poir, consti­tu­tif de la colère, per­met le cou­rage qui est lui-même un vec­teur de mouvement. 

Par ailleurs, nous devons nous deman­der quelle place peut avoir la rai­son dans ce pro­ces­sus ? Deux écueils sont ici à évi­ter ; croire que la rai­son n’a aucune place dans la colère ou croire que la rai­son peut être le moteur de la colère. La rai­son occupe une cer­taine place dans la colère en ce qu’elle inter­vient dans la com­pré­hen­sion et dans l’es­ti­ma­tion du mal cau­sé, mais elle n’est jamais le moteur de la colère ou la rai­son direc­trice de celle-ci. Ce qui est inté­res­sant de men­tion­ner pour nous est que la place de la rai­son est tout de même assez grande dans cette pas­sion si on la com­pare à d’autres à l’ins­tar du désir, aus­si il convient de ne jamais trop les séparer. 

De la même manière, nous devons nous deman­der ce qui dif­fère de la colère à la haine et ce afin de mieux sai­sir ce qu’elles sont res­pec­ti­ve­ment ? Autre­ment dit, colère et haine ne sont-ils que des syno­nymes ? Pre­miè­re­ment, la prin­ci­pale simi­li­tude consiste, entre nos deux notions, à dési­rer un mal pour la per­sonne, le second objet de la colère. Autre­ment dit, que ce la soit la haine ou la colère, elle conduit sys­té­ma­ti­que­ment à vou­loir un mal à la per­sonne qui nous en a cau­sé un. Néan­moins, là s’ar­rêtent les res­sem­blances. Deuxiè­me­ment, quant aux dif­fé­rences, elles consistent en trois points. Le pre­mier nous montre que la per­sonne en colère consi­dère que ce mal sou­hai­té pour l’autre est en réa­li­té une juste rétri­bu­tion pour le mal cau­sé, il y a une cer­taine idée de jus­tice, notion impor­tante parce que la colère, en s’ef­for­çant d’ac­com­plir ce qui lui semble juste – en se ven­geant d’une injus­tice dont on a souf­fert – entre dans la ver­tu de jus­tice. Quant à la haine, la notion de jus­tice en est tota­le­ment absente. 

De même, avec la colère, le mal que l’on sou­haite infli­ger est tou­jours regar­dé comme un bien, alors que celui qui hait sou­haite sim­ple­ment un mal, sans aucun autre aspect. Enfin, la colère demande que la per­sonne qui nous a cau­sé un tort sache ce que nous res­sen­tons et qu’elle le com­prenne. C’est-à-dire que nous ne vou­lons pas que la per­sonne visée souffre abso­lu­ment, notre colère ne s’en trou­ve­rait pas dis­si­pée, nous vou­lons que jus­tice soit faite et que la per­sonne le com­prenne ain­si. Il y a donc une dimen­sion « posi­tive » de trans­mis­sion d’un sen­ti­ment, même si cette der­nière n’est pas vécue consciemment.