Cla­ri­fi­ca­tions
Members of the Parliament applauds as President of the French National Assembly Richard Ferrand and presidents of the different parliamentary groups arrive and sit at the start of the session of questions to the government at the National Assembly in Paris on February 12, 2019. (Photo by JACQUES DEMARTHON / AFP)

Cla­ri­fi­ca­tions

On doit à Emma­nuel Macron et à ses ministres plu­sieurs cla­ri­fi­ca­tions impor­tantes.
Je ne parle pas de ses envo­lées lors du débat avec les intel­lec­tuels, où les « exter­na­li­tés cli­ma­tiques néga­tives » rejoi­gnaient les « impacts néga­tifs d’un sys­tème pro­duc­tif » anni­hi­lant sans doute le « pou­voir d’évaluation des poli­tiques publiques », ce qui était d’ailleurs sans gra­vi­té car « le pha­sage tel qu’il a été déci­dé crée une pri­mau­té de la fonc­tion pré­si­den­tielle » dans une « maïeu­tique à ciel ouvert » (mer­ci à Slate pour son compte ren­du).

On l’aura com­pris, il s’agissait moins là de cla­ri­fier les choses que de les empor­ter dans l’empyrée des concepts et en même temps de les poser comme sou­bas­se­ments d’une nou­velle civi­li­sa­tion. Vaste pro­gramme. Non, la cla­ri­fi­ca­tion c’est la manière dont le pré­sident de la Ve Répu­blique a défi­ni­ti­ve­ment mon­tré que ses ins­ti­tu­tions ne ser­vaient à rien. La démo­cra­tie repré­sen­ta­tive a vécu, et sans doute la démo­cra­tie elle-même. Voi­là plu­sieurs semaines, plu­sieurs mois que le Par­le­ment assiste sans bou­ger à l’organisation d’une consul­ta­tion directe des Fran­çais où les repré­sen­tants ne servent à rien, sinon à par­fois réser­ver les salles. Chaque cor­po­ra­tion s’est empa­rée du Grand Débat pour y par­ti­ci­per ou le décli­ner en ver­sion Medef ou Beaux-Arts, un peu comme ces cui­si­niers média­tiques qui revi­sitent la blan­quette, et le pré­sident lui-même s’est affran­chi joyeu­se­ment de la règle qu’il avait posée en can­ni­ba­li­sant les réunions où per­sonne ne parle sinon lui, ses ministres lui ser­vant de por­teurs d’eau, et en fai­sant en sorte que les jour­naux ne parlent que de ses per­for­mances puis de ses pos­sibles arbi­trages puis du rythme et des séquences de son quin­quen­nat. Le magi­cien a fait dis­pa­raître les repré­sen­tants et éclip­sé le peuple, bra­vo l’artiste !

La démo­cra­tie repré­sen­ta­tive a vécu
Bru­no Le Maire est admi­rable de constance. À chaque fois que l’Union euro­péenne retoque ses pro­jets fis­caux, sociaux et indus­triels, il l’accuse d’être une ins­ti­tu­tion aveugle et sourde, insen­sible aux mou­ve­ments du monde et impuis­sante à s’adapter, refu­sant tout à la fois de com­prendre les enjeux natio­naux et d’assurer la défense des inté­rêts euro­péens – ce qui est logique puisqu’il la sup­pose inca­pable de les dis­cer­ner et de les défi­nir. Les euro­péistes, de leur côté, avec la même constance, expliquent que l’Union euro­péenne pro­tège, défend, et enri­chit puis se dépêchent, les uns de ne pas ache­ter à Aria­nes­pace ses vols spa­tiaux, les autres de ne pas ache­ter les armes fran­çaises, tous de ne pas taxer les GAFA et ils appellent la France à ne pas trai­ter ses mani­fes­tants comme des Véné­zué­liens moyens. Alors Bru­no Le Maire explique que les nations sont sou­ve­raines puis appelle à voter aux Euro­péennes pour empê­cher les natio­na­listes de défendre les inté­rêts natio­naux et pour empê­cher les popu­listes de réfor­mer l’Union euro­péenne. Quant aux édi­to­ria­listes de France Culture, ils expliquent que voter aux Euro­péennes signi­fie voter contre Marine Le Pen et pour Macron, ache­vant eux aus­si de natio­na­li­ser ce scru­tin inter­na­tio­nal. Utiles dévoi­le­ments des pers­pec­tives dans laquelle cha­cun consi­dère l’Union.

La dic­ta­ture de la richesse sans fron­tière et sans frein
Ber­nard-Hen­ri Lévy consi­dère, dans un jour­nal belge, que le vote des popu­listes n’est pas à prendre en compte, les adver­saires de Trump consi­dèrent que l’enquête qui le blan­chit ne prouve rien, les par­ti­sans du remain consi­dèrent qu’ils ont rai­son contre le réfé­ren­dum et qu’il faut donc empê­cher le Brexit par tous les moyens légaux ; tous sont démo­crates. Démo­crate comme Macron qui consi­dère que les Fran­çais n’ont pas le choix et pose l’alternative « le chaos ou moi » – alors que le chaos et moi serait plus macro­nien et plus juste, à consi­dé­rer les rues. La démo­cra­tie ne se confond ni avec la répu­blique, ni avec les formes répu­bli­caines, ni avec le pou­voir. Voi­là l’ultime et la plus néces­saire cla­ri­fi­ca­tion. Ceux qui détiennent la puis­sance ne veulent pas que son usage soit limi­té : les jour­naux doivent être plus puis­sants que les faits, la jus­tice doit se plier aux ordres, le peuple ne délègue aucun pou­voir, il doit faire preuve de son allé­geance à des inté­rêts supé­rieurs que seule l’élite com­prend.

« Les pauvres sont faits pour sen­tir, les riches pour com­prendre et en abu­ser rai­son­na­ble­ment », disait Mar­cel Aymé dans son Confort intel­lec­tuel. C’était avant. Main­te­nant que les riches sont au pou­voir, ils réclament d’abuser dérai­son­na­ble­ment de leurs pri­vi­lèges et ils réclament qu’on les acclame : qu’on pro­teste, qu’on les sus­pecte, qu’on les contre­dise, qu’on les déteste leur est insup­por­table. La der­nière liber­té dont jouis­sait le peuple, ils méditent de la lui enle­ver. Car le pou­voir n’est pas syno­nyme de consen­sus ou de dia­logue, sur­tout quand il vise à éta­blir la dic­ta­ture de la richesse sans fron­tière et sans frein.

Phi­lippe Mes­nard