Héritage politico-intellectuel : cessons l’hypocrisie !

Monsieur Griveaux – entre autre – manie la pensée maurassienne de la même manière que Monsieur Jourdain pratiquait la littérature… sans le savoir !

De façon tout à fait opportune, Benjamin Griveaux, Secrétaire d’État auprès du Premier ministre, porte-parole du Gouvernement, relevait à l’antenne de France Inter, le 15 novembre 2018, l’existence d’une fracture entre le « pays réel et le pays légal »…en attribuant, hélas, cette expression à Marc Bloch ! Or, cette lumineuse expression émane, en réalité, d’un certain Charles Maurras. Après avoir été cloué au pilori par la bien-pensance, le membre du Gouvernement se confondait en excuses, arguant d’une fatigue matinale et d’une « erreur humaine » ! Serait-il donc devenu à ce point honteux de citer un auteur élu à l’Académie Française le 9 juin 1938 et inscrit au « Livre des commémorations nationales 2018 » (avant d’en être funestement retiré et provoquer, ce faisant, la démission de dix membres du Haut comité des commémorations nationales) ?

Un tel recul idéologique ne saurait masquer une réalité historique.

Charles Maurras[1] est bien le maître à penser du mouvement décentralisateur initié par le Président Mitterrand, lors de son accession au pouvoir, ainsi que le précurseur du diagnostic des « fractures territoriales » ; concept désormais porté aux nues par l’ensemble des scrutateurs de l’évolution sociale du pays. Sa maxime concernant le divorce entre le pays réel et le pays légal est devenue tellement célèbre qu’elle est reprise par un jeune ministre « En Marche ! » en 2018,  à une heure de forte audience radiophonique. CQFD.

Malgré sa repentance déplacée[2], le secrétaire d’Etat a pourtant eu bien raison d’appeler à l’aide Maurras plutôt que Bloch pour tenter de comprendre la révolte dite des « gilets jaunes ».

Car, une partie de la réponse à apporter à ce mouvement populaire, né de la contestation de décisions étatiques prises en chambre au seul niveau national, passe certainement par un renforcement des pouvoirs locaux.

Depuis des décennies, en France, l’action publique souffre incontestablement d’un centralisme exagéré. Alors que la promesse décentralisatrice de 1982 consistait en un rapprochement de la décision politique du citoyen, le compte y est il ? Rien n’est moins sur à constater la colère exprimée ces dernières semaines sur les ronds points de France.

Le début d’une solution à la crise sociétale que notre pays traverse actuellement, d’où il ressort un profond besoin d’expression et de reconnaissance des territoires, provient très certainement d’une décentralisation aboutie et assumée. Ainsi que l’écrivait Charles Maurras en 1898 « (…) On appelle « décentralisation » un ensemble de réformes destinées à reconstituer la patrie, à lui refaire une tête libre et un corps vigoureux ». Or, reconstituer la patrie, lui redonner une tête libre et un corps vigoureux, n’est ce pas précisément ce dont a besoin la nation aujourd’hui ? Des écrits consignés en 1898 qui résonnent cent vingt ans après avec une vivacité, une clairvoyance et une contemporanéité troublantes…

A l’Etat, la justice, la défense, la sécurité nationale, la monnaie, les relations diplomatiques ; à charge pour les institutions décentralisées, librement élues au suffrage universel direct, de gérer l’ensemble des autres politiques publiques, dans un souci d’efficacité et de proximité. Qu’il s’agisse du développement économique, de l’emploi, de la formation professionnelle, de l’école, de l’action sociale, de l’accès aux soins médicaux,  du logement, des transports, de la culture, des services environnementaux, de l’école, etc., les élus locaux sont les mieux à même de comprendre les aspirations de leurs administrés.

Ces secteurs d’intervention de la puissance publique, essentiels à la vie quotidienne de nos concitoyens, ne peuvent être pris en otage par une armée de préfets et de sous préfets.

Pour l’Etat, il convient de se méfier de la vox populi et de la souveraineté du peuple en encadrant cette dernière par des missi dominici tout droit sorti de ses écoles de formation parfaitement formatées pour le service du seul pouvoir national. Et pourtant, comme le disait Charles Maurras, « l’Etat quel qu’il soit est le fonctionnaire de la société »… Précepte aujourd’hui largement et malheureusement oublié.

Les territoires appartiennent à ceux qui les habitent ; pas aux émissaires d’un pouvoir central qui les ignorent.

Ainsi donc Monsieur Griveaux « a fait du Maurras » sans le savoir… N’était-ce pas ainsi que Monsieur Jourdain a su un beau matin qu’il faisait de la prose, sans en connaître rien ? Mais est il le seul ? A comparer la proximité des écrits de l’auteur de « L’idée de la décentralisation » (1898) avec les prises de parole d’un ancien mais récent Premier Ministre, alors membre du Parti socialiste, il est permis d’en douter.

Alors que Charles Maurras déclarait dans la contribution précitée qu’ «  il importe d’abolir le département ; (…) Il faut, en revanche, former de grandes régions économiques (…). Au sein de la région quelles subdivisions adopter ? Tout ce qui rappelle le département doit être écarté  ».

Manuel Valls, puisqu’il s’agit de lui, tout juste nommé à Matignon, déclarait, à l’occasion de sa déclaration de politique générale à l’Assemblée nationale le 8 avril 2014 : « Je propose quatre changements majeurs (…) : Le premier concerne nos régions. (…) Nos régions doivent disposer d’une taille critique. Ainsi elles auront tous les leviers, toutes les compétences, pour accompagner la croissance des entreprises (…). Enfin, mon dernier objectif est d’engager le débat sur l’avenir des conseils départementaux. Je vous propose leur suppression à l’horizon 2021. »

Difficile de ne pas voir un lien de filiation entre les deux écrits, tant ils sont proches…

Depuis lors, l’héritage maurassien aurait il été abandonné par le pouvoir actuel ou continue t’il à égrener quelques morceaux choisis, ici et là ?

A propos de l’organisation des pouvoirs locaux, Maurras estimait que « (…) seule, la commune est réelle, et peut jouir d’une personnalité. ».

L’appel à l’aide du Président de la République lancé aux maires de France pour l’organisation de son grand débat national pourrait constituer un premier indice sur l’existence d’une convergence conceptuelle et méthodologique entre les deux approches, maurassienne pour l’une, macronienne pour l’autre.

Mais, surtout, Charles Maurras précisait ensuite « (…) encore faut il distinguer entre les communes urbaines et les communes rurales Ces réalités différentes doivent être traitées au sein de systèmes distincts. ».

Or, que déclarait le Président Macron à l’occasion d’un discours prononcé à Quimper le 21 juin 2018 ? « (…) De nouvelles perspectives s’ouvriront, je l’espère, avec l’adoption de la révision constitutionnelle que j’appelle de mes vœux qui permettra de reconnaître dans la Constitution l’article 72, c’est-à-dire un principe, l’article 72 nouveau, qui ancrera un principe de différenciation territoriale, c’est-à-dire la possibilité pour une collectivité d’avoir des compétences ou une organisation différente des collectivités de même strate. ».

De là à penser que le corpus doctrinal maurassien a traversé les siècles et les courants de pensées, et qu’il continue à irriguer les réformes menées par les gouvernements successifs, il n’y a qu’un pas qu’un esprit libre et honnête ne peut que franchir…

In fine, la seule différence – certes de taille ! – sur ces questions locales, entre la macronie et l’école maurassienne pourrait se résumer en une citation du chef de file de cette dernière destinée à expliciter sa théorie dite de « l’empirisme organisateur » : « Notre maitresse en politique, c’est l’expérience »[3]. Sur ce point, nul doute que la comparaison entre le chef de l’Etat et celui de l’Action Française s’arrête là…

Quand les leçons de la crise actuelle auront été tirées, gageons que l’Etat se recentre enfin sur son cœur de métier et garantisse « en même temps » aux territoires d’être maîtres de leur destin… et que l’honnêteté intellectuelle reprenne le dessus sur les postures politiciennes.

Emmanuel Duru


[1] Nous empruntons ici la méthode macronnienne consistant à séparer le bon grain de l’ivraie au sein d’une seule et même personnalité, ainsi que le chef de l’Etat l’a fait, à l’occasion de sa récente « itinérance mémorielle », avec Philippe Pétain, maréchal de France en 1918 avant d’être frappé d’indignité nationale en 1945.

[2] Sauf à considérer qu’elle tendait à rendre hommage au père de la citation précitée et de redonner ainsi à César ce qui lui appartenait… On peut toujours rêver !

[3] « Trois idées politiques », Charles Maurras, 1898.