Lire avec Léon Daudet

Lire avec Léon Daudet

Plus grand monde ne lit aujourd’­hui Léon Dau­det, qui traîne der­rière lui une répu­ta­tion sul­fu­reuse, et méri­tée, de polé­miste réac­tion­naire, voire d’ex­trême droite. Le fils d’Al­phonse Dau­det avait pour­tant une plume déliée et un sens de la cri­tique que ses contem­po­rains admi­raient et redou­taient à la fois. Nous en avons un excellent exemple dans cette col­lec­tion de textes parus entre 1927 et 1929, repu­bliés aujourd’­hui par les édi­tions Séguier, jamais en reste lors­qu’il s’a­git d’al­lier ori­gi­na­li­té et audace. Il y a dans les auteurs choi­sis par Dau­det des gens qui sont de nos jours de presque par­faits incon­nus. Heu­reu­se­ment, on trouve aus­si en grand nombre des noms fameux, de Sha­kes­peare à Flau­bert. Quand il res­tait sur les terres des lettres, ce lec­teur com­pul­sif oubliait ses pré­ju­gés idéo­lo­giques, comme le rap­pelle Jérôme Leroy dans sa pré­face, rap­por­tant ce mot éton­nant de la part de ce natio­na­liste for­ce­né : « La patrie, je lui dis merde quand il s’a­git de lit­té­ra­ture. » Dau­det est remar­quable dans ses exer­cices d’ad­mi­ra­tion comme dans les des­centes en flammes qu’il réserve à quelques gloires. Palme de l’hom­mage le plus ému et le plus vrai : les pro­pos sur Mar­cel Proust, déjà son ami de vingt ans quand celui-ci obtient le prix Gon­court pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Le jour­na­liste voit aus­si­tôt dans À la recherche du temps per­du un chef-d’oeuvre de la lit­té­ra­ture fran­çaise du xxe siècle. Il le pré­sente avec jus­tesse comme « une fresque com­po­sée de minia­tures, si para­doxal que semble ce rap­pro­che­ment de mots ». Même s’il note, avec un brin de miso­gy­nie très répan­du à l’é­poque, que cette oeuvre géniale et touf­fue ne convien­drait sans doute pas « aux demoi­selles dont on coupe le pain en tar­tines ». Par­mi les gloires incon­tes­tables aux yeux du roya­liste ral­lié à l’Ac­tion fran­çaise de Maur­ras figure, au som­met, Cer­van­tès, mis sur le même plan que Sha­kes­peare. Homme de goût avant tout, Dau­det doit conve­nir que le déca­dent Bau­de­laire est un poète incom­pa­rable, gâché par ses addic­tions, tan­dis que l’é­poux mal­heu­reux de la petite-fille de Vic­tor Hugo n’ar­rive pas à cacher une cer­taine réti­cence face aux envo­lées de La Légende des siècles.

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