François Bel-Ker concluant le colloque Mai 68 et le Bien Commun, à Paris le 12 mai 2018
Mai 68, l’heure du bilan

Conclusion du colloque Mai 68 et le Bien Commun du 12 mai 2018

Cette année, nous avons souhaité nous interroger sur le cinquantième anniversaire de Mai 68 et continuer notre prospection autour du Bien Commun. Les différents pôles d’Action française se sont posé la question suivante : dans un monde uniformisé, ayant abrogé toutes différences, où le débat n’existe plus, 50 ans après mai 68, sommes-nous encore en capacité de penser le Bien Commun pour l’ensemble de nos concitoyens ?

Que reste-il de mai 68 ?

Il peut sembler paradoxal de passer du rêve d’une société d’affranchis et d’hommes libres à l’idéologie consumériste, mais c’est bien l’immédiateté de la satisfaction qui a permis le développement des biens de consommation. Le « rêve soixante-huitard » a débouché selon Gérard Leclerc sur « un libéralisme économique recyclé aux couleurs libérales-libertaires, l’émancipation de tous les désirs prônés par la tendance anarchiste en mai 68 ne faisant que conforter la civilisation de l’hyperconsommation »1. La société marchande, artificielle et vaniteuse, aura fait du désir son bras armé. La résultante de mai 68, c’est la réduction de l’homme à ses instincts de consommation. Et, pour avoir une société de consommateurs, il faut des individus interchangeables, esseulées, sans racine. Comment ne pas voir dans ce déracinement une lutte qui puise dans l’héritage des lumières.

Vincent Peillon, ministre de l’éducation dans le gouvernement Ayrault, évoquait, voici quelques années, son souhait d’« arracher l’élève à tous les déterminismes »2, « d’arracher les enfants à leurs attaches pré-républicaines », « 1789, l’année sans pareille, est celle de l’engendrement par un brusque saut de l’histoire d’un homme nouveau (…) La révolution implique l’oubli total de ce qui précède la révolution »3. Le conventionnel Jean-Baptiste Carrier déclarait déjà vouloir « [faire] de la France, un cimetière, plutôt que de ne pas la régénérer à [sa] manière ! ». Nous avons dans ce propos le fondement de la République ! Les philosophes des lumières croient que le salut viendra « des sciences et des arts, seuls capables de débarrasser les peuples de leur avilissement superstitieux »4. Le progrès nécessite de croire à une société affranchie de toutes limites, où les contraintes ne sont plus nécessaires, obligeant chaque individu isolé à rompre définitivement avec toutes formes d’appartenance (famille, région, nation, religion). Si le peuple n’adhère pas, il sera toujours temps, selon le propos ironique de Bertolt Brecht de « dissoudre le peuple existant et d’en élire un autre »…

Mai 68 est aussi l’histoire de la première génération qui, depuis la Révolution française, n’a pas connu la guerre. Mai 68 est la fin du mythe de la révolution politique, c’est l’opposition entre les gauchistes et ceux qu’ils nommeront les « crapules staliniennes ». Niant que l’homme prend vie au contact de sa famille, de ses proches, de la société, la fin des années 60 est la mort du vivre-ensemble au sens de faire société.

La négation des valeurs (plus que leurs inversions) a conduit à la volonté de fonder une religion de l’Homme sans le péché originel. Plus de distinctions, plus de différences, « ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni maître, ni mâle, ni femelle »5. C’est l’Épitre aux Galates avec le Christ en moins et le libéralisme intégral en plus. L’Homme n’a plus de consistance ; au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo, la Mairie de Paris avait inscrit sur les panneaux d’informations, « Je suis juif, je suis musulman, je suis chrétien, je suis athée, je suis français, je suis citoyen du monde, je suis Charlie »… Autrement dit, je suis ce que le monde est dans sa diversité, pour mieux n’être plus personne. Ne plus savoir définir nos différences explique en substance pourquoi l’union des patriotes de gauche et de droite avec les royalistes est aussi complexe, pourquoi l’intérêt commun ne s’incarne plus et nous rend incapable d’unir « celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas ».

Bienvenue dans un monde sans normes

L’uniformisation du monde est le principe de vie de la mondialisation. Ne plus savoir d’où l’on vient, où l’on est, où l’on va, à quoi l’on sert. Notre civilisation a été réduite à un consumérisme hédoniste au détriment des libertés, elle n’est plus en capacité de donner un sens à la vie.

Nous ne pouvons réduire un peuple à un club de consommateurs. Être esclave de nos envies, indéterminés, indifférents et indifférenciés, dans un monde sans bornes, sans frontières, sans limites nous conduit à un hédonisme sans fin. L’utilité est la mesure que nous donne le marché. Il s’agit de faire sauter les limites, être compétitif. Le libéralisme n’est pas divisible entre économie, social, architecture, sociétal. La directive Bolkestein et son impératif de mobilité perpétuelle du capital fait partie de la même logique : la libre circulation des capitaux, des services et des hommes. C’est la marchandisation du vivant, c’est l’inconditionnalité du primat de l’économie sur le politique. Lorsque Terra Nova, think tank progressiste estimait en 2012 que le PS devait abandonner la conquête de l’électorat populaire6 pour cibler davantage l’électorat immigré, on voit sans peine que le calcul électoral a pris le pas sur l’intérêt national…

L’inversion et même la négation des valeurs, la perte d’identité, le déracinement, l’abandon de la France périphérique, le multiculturalisme, la rupture anthropologique sont désormais inscrits au cœur de nos institutions : le don de la procréation échangé par le plaisir comme fin en soi, l’acceptation du maïs de Monsanto dans notre pays, le fait de laisser mourir de faim Vincent Lambert au nom d’une compassion frelatée… Et pourtant, dans notre société moderne on meurt d’abandon – et toujours pas d’excès de soin –, la moyenne d’âge des personnes sans-abri ne dépasse toujours pas 45 ans, un adolescent sur 5 a déjà tenté de se suicider7… Quelle place donnons-nous aux personnes les plus vulnérables ? Aux plus faibles, aux sans-dents, aux enfants, aux plus âgés ?

En 1975, il existait en France 1369 maternités. En 2012, il en restait uniquement 544 alors que le nombre de naissances a doublé8. Un enfant conçu par GPA est une réduction de l’humain à un produit de consommation créé par des médecins mercantiles. La fondatrice du Planning familial, Margaret Sanger, a développé ses conceptions eugénistes et antinatalistes pour empêcher les « irresponsables ignorants, illettrés et pauvres » d’avoir des enfants…9 Eugénisme et euthanasie suivent la même logique de la « bonne naissance » et de la « bonne mort » : fantasme de la naissance parfaite et de la mort sans souffrance. Avec bienveillance, la société s’occupe de tout… Garett Hardin, professeur d’écologie à l’université de Californie l’évoquait en 2012 : « Euthanasions les pauvres (…) qu’ils crèvent s’ils ne peuvent survivre »10. Les exemples ne manquent pas malheureusement : Olivier Dussopt, Jacques Attali11, … L’euthanasie va devenir, comme l’évoquait voici quelques années le Professeur Jean-Claude Martinez, un volant de manœuvre budgétaire pour piloter les déficits sociaux.

Réinventer demain

Mais le progrès, le libéralisme et la mondialisation ne sont pas l’horizon indépassable de ce début de XXIe siècle. Il nous faudrait sinon sacrifier à cet autel l’Homme et la suggestion même du Bien Commun. Le Bien Commun est « un bien qui limite »12. La limite est la condition de toute vie en société. L’homme sans limites est l’homme sorti du réel.

Des pistes s’ouvrent à nous : promouvoir les solidarités nationales contre l’égoïsme libéral, favoriser la densification du tissu social, combattre le « mieux disant fiscal » de Macron, être en capacité de reconnaitre chaque civilisation dans ses singularités, lutter contre les amputations de notre identité nationale, encourager le passage du particulier à l’universel mais aussi participer aux fêtes des voisins, développer des AMAP, amplifier le nombre de structures de locations solidaires, s’engager dans des œuvres sociales, etc.

La politique ne sera restaurée, elle ne retrouvera sa dignité, que lorsque l’intérêt commun sera le cœur de la res publica. Notre république n’est plus qu’un « mode d’organisation (…) des droits individuels et du marché »13. L’humanisation passe par la redécouverte du monde du vivant, que l’homme est un héritier et un débiteur. Après, il pourra retrouver la mesure d’une « éthique de la non-puissance »14.

Le particulier ne peut trouver sa juste place, la famille ne peut être la cellule de base de la société que s’il existe un dénominateur commun, que si les libertés sont protégées par un arbitre au-dessus de la mêlée.

La crise politique majeure que nous traversons requiert d’urgence la restauration du politique. Construire un avenir politique pour l’ensemble des français, qui d’autre que le Roi peut encore prétendre à vouloir agir au-dessus de la mêlée ? Faire disparaitre la République aujourd’hui, c’est faire de la monarchie un véritable facteur de paix et de conquête sociale.

François Bel-Ker
Secrétaire général de l’Action française

 


1. Gérard Leclerc, Sous les pavés, l’Esprit, Salvator Editions, 2018.
2. « Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix. » Vincent Peillon, Le Journal du Dimanche, 1er septembre 2012.
3. Vincent Peillon, Une religion pour la République : la loi laïque de Ferdinand Buisson, Le Seuil, 2010.
4. Cité par François-Xavier Bellamy, Les déshérités ou l’urgence de transmettre, page 51, Plon, 2014.
5. Epître aux galates, 3-28.
6. Terra Nova, « Gauche ; quelle majorité électorale pour 2023 »
7. Lire l’article sur lemonde.fr
8. Lire l’aticle sur la-croix.com
9. Cité par Eric Letty et Guillaume de Prémare, Résistance au meilleur des mondes, page 148, éditions PGDR, 2015.
10. Jean-Claude Martinez, Euthanasie, stade suprême du capitalisme, page 103, Via Romana, 2013.
11. « Dès qu’il dépasse 60-65 ans l’homme vit plus longtemps qu’il ne produit et il coûte cher à la société. La vieillesse est actuellement un marché, mais il n’est pas solvable. Je suis pour ma part en tant que socialiste contre l’allongement de la vie. L’euthanasie sera un des instruments essentiels de nos sociétés futures dans tous les cas de figure… Dans une société capitaliste, des machines à tuer, des prothèses qui permettront d’éliminer la vie lorsqu’elle sera devenue trop insupportable ou économiquement trop coûteuse verront le jour et seront de pratique courante. Je pense donc que l’euthanasie, qu’elle soit une valeur de liberté ou une marchandise, sera une des règles de la Société future. » Livre d’entretiens de Jacques Attali avec le Dr Michel Salomon, L’avenir de la vie : entretiens, Seghers, 1981.
12. Jean-Luc Marion, philosophe et académicien dans Famille Chrétienne, n°2102, semaine du 28 avril au 4 mai 2018.
13. Natacha Polony, Nous sommes la France, page 163, Plon.
14. Jacques Ellul