Jean-Michel Ver­no­chet : « Macron s’ins­crit dans la suite de Robes­pierre, le feu et la verve en moins »
Jean Michel Vernochet

Jean-Michel Ver­no­chet : « Macron s’ins­crit dans la suite de Robes­pierre, le feu et la verve en moins »

Jour­na­liste, écri­vain, ancien grand repor­ter au Figa­ro Maga­zine, pro­fes­seur à l’É­cole supé­rieure de jour­na­lisme (ESJ Paris), Jean-Michel Ver­no­chet sera l’in­vi­té du Cercle de Flore ven­dre­di pro­chain, 16 février 2018. Il a bien vou­lu répondre d’ores et déjà à quelques-unes de nos questions.

Votre der­nier livre, sor­ti aux édi­tions Le Retour aux sources, s’in­ti­tule La Guerre civile froide – La Théo­go­nie répu­bli­caine de Robes­pierre à Macron. Robes­pierre et Macron, même com­bat alors ?

Il existe une conti­nui­té his­to­rique non démen­tie entre les pères de la Révo­lu­tion fran­çaise et les agents de l’ac­tuelle révo­lu­tion mon­dia­liste. Nous sommes pas­sés en deux siècles d’un pro­jet répu­bli­cain d’a­bord natio­nal à un pro­jet euro­péen – avec l’ex­pan­sion napo­léo­nienne : la guerre d’Es­pagne ren­voyait en écho aux guerres de Ven­dée par son carac­tère « reli­gieux » ; l’É­glise espa­gnole com­bat­tait par les armes la reli­gion répu­bli­caine essen­tiel­le­ment anti-chré­tienne. Aujourd’­hui, la révo­lu­tion glo­ba­liste (qui ne dit évi­dem­ment pas son nom) vise encore et tou­jours l’ins­tau­ra­tion d’une répu­blique uni­ver­selle mieux connue du grand public sous le nom de « gou­ver­nance mon­diale ». Mais ce sont tou­jours les mêmes concepts qui sont à l’œuvre et, plus pré­ci­sé­ment, les mêmes idées direc­trices que celles qui qui ani­maient la « révo­lu­tion mon­diale » qu’a­vaient lan­cée Lénine et son armée, mes­sia­niste et athée, de révo­lu­tion­naires pro­fes­sion­nels. Macron s’ins­crit bien dans la suite de Robes­pierre, le feu et la verve en moins parce qu’il n’est plus un ini­tia­teur mais un simple exé­cu­tant, au mieux un syn­dic de faillite, le liqui­da­teur d’une nation qui n’a plus sa place en tant que telle dans le nou­vel ordre mon­dial… en marche.

Com­ment expli­quez-vous le triomphe des idées abs­traites de « liber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té » et du babé­lisme juri­dique qui en a découlé ?

Ces idées ont de quoi enflam­mer les ima­gi­na­tions et les cœurs. Elles sont le reflet d’un vieux rêve de l’hu­ma­ni­té, celui d’un âge d’or à venir ou de son retour après avoir été per­du à l’ins­tar de l’É­den ori­gi­nel. L’homme ne serait plus alors « un loup pour l’homme », la paix éter­nelle régne­rait et le car­ni­vore coha­bi­te­rait en bonne entente avec l’her­bi­vore. Manque de chance, pour atteindre ce but sublime, il faut géné­ra­le­ment exter­mi­ner tous ceux qui y font obs­tacle ou qui sont soup­çon­nés de scep­ti­cisme ou de simple tié­deur. Les ouvriers et les pay­sans russes furent, à par­tir de 1918, les pre­mières vic­times de ce mirage san­glant. Ces enne­mis dési­gnés du genre humain sont par défi­ni­tion pré­des­ti­nés à l’é­cha­faud ou au Gou­lag. Ce qu’il y a d’ex­tra­or­di­naire, c’est qu’au­cune ten­ta­tive d’ins­tau­rer une répu­blique éga­li­ta­riste – la Séré­nis­sime Répu­blique véni­tienne n’a vécu dix siècles (697‑1797) que parce que ses « valeurs » se situaient aux anti­podes des celles des Lumières – n’a vécu ou sur­vé­cu très long­temps… Pour la simple et bonne rai­son que les idées qui les dirigent sont non abso­lu­ment viables. Elles sont frap­pées d’im­pos­si­bi­li­té maté­rielle, parce qu’elles sont onto­lo­gi­que­ment un néga­tion­nisme du réel. Pour être bru­tal, disons que le socia­lisme n’a jamais nulle part fonc­tion­né et que seules des ins­ti­tu­tions tota­li­taires voire stric­te­ment concen­tra­tion­naires (le socia­lisme de caserne) lui ont don­né un sem­blant d’exis­tence éphé­mère. Qu’est-ce que les soixante douze ans de l’U­nion sovié­tique au regard de la longue durée historique ?

Alors que triomphe En Marche, vers quel pro­jet poli­tique d’en­ra­ci­ne­ment fau­drait-il se tourner ?

Retour à la tra­di­tion, au bon sens, retour au réel comme le prô­nait Gus­tave Thi­bon. Il n’est pour­tant pas bien dif­fi­cile de voir et d’en­tendre les graves dis­so­nances et dis­cor­dances du dis­cours offi­ciel tou­jours impré­gné d’u­to­pisme et de graves dis­tor­sions de la réa­li­té. Cela pour ne pas pas par­ler des men­songes éhon­tés que déversent à lon­gueur de temps et d’an­tenne les canaux publics d’in­for­ma­tion… finan­cés par nos propres impôts. Mais remon­ter la pente sera rude pour toutes sortes de bonnes et de mau­vaises rai­sons. Entre autres parce que les classes éco­no­miques diri­geantes se battent « le nez dans le gui­don » pour conser­ver leurs parts de mar­ché. Celles-ci fondent comme neige au soleil sous le feu de la concur­rence du Tiers-Monde, de la Chine notam­ment. Être « com­pé­ti­tif » est deve­nu le maître-mot quoi qu’il en coûte. Nos champs sont inon­dés de Roun­dup parce qu’il faut main­te­nir la com­pé­ti­ti­vi­té ! Plu­tôt cre­ver que de ne pas s’a­li­gner sur les coûts de pro­duc­tion, les barèmes et les prix du Middle Ouest, des pam­pas argen­tines recon­ver­ties ou des déserts agri­coles de l’A­ma­zo­nie défo­res­tée et dévas­tée. Ces classes éco­no­miques com­pra­dores ne voient géné­ra­le­ment pas plus loin que leur inté­rêt à court ou moyen terme, parce qu’en fait elles ont éga­ré leur bous­sole morale… et vitale. L’é­co­no­mie ne sau­rait s’exer­cer sai­ne­ment sans rigueur morale. Mais celle-ci a bel et bien dis­pa­ru depuis que la tra­hi­son des clercs est effec­tive, c’est-à-dire depuis que l’É­glise s’est en grande par­tie conver­tie à la reli­gion des droits de l’homme, corol­laire du mono­théisme du mar­ché. Reli­gion qui porte l’exact contraire d’une éthique et qui n’est en soi qu’un ins­tru­ment de sidé­ra­tion men­tale, un moyen de coer­ci­tion et de ter­ro­risme intel­lec­tuel au ser­vice d’une socié­té ouver­te­ment et volon­tai­re­ment suicidaire.