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Emmanuel Macron en Corse le 7 février 2018

Macron en Corse : un jaco­bin au ser­vice de Bruxelles

Pour­quoi aurions-nous à prendre par­ti pour Macron contre les pré­ten­dus « natio­na­listes » corses, ou, au contraire, pour les seconds contre le pre­mier ? Le suc­cès récent, aux pre­mières élec­tions ter­ri­to­riales de la nou­velle col­lec­ti­vi­té, des auto­no­mistes (repré­sen­tés par Simeo­ni) et des indé­pen­dan­tistes (repré­sen­tés par Tala­mo­ni) sous la marque dépo­sée « natio­na­liste », est indé­niable. Comme l’est l’apparente fer­me­té de Macron, lors de son voyage récent sur l’Ile de Beau­té, face à des reven­di­ca­tions inac­cep­tables en tant que telles. Elles sont de trois ordres.

Des reven­di­ca­tions inacceptables

Les pre­mières sont anti­cons­ti­tu­tion­nelles. Il en est ain­si de la co-offi­cia­li­té de la langue corse, le fran­çais étant l’unique langue offi­cielle de la « répu­blique » (article 2 de la Consti­tu­tion), c’est-à-dire de l’Etat fran­çais. Ou du sta­tut de résident, qui abou­ti­rait à dénier aux autres citoyens fran­çais l’exercice de leurs pleins droits sur une par­tie du ter­ri­toire natio­nal. Certes, une modi­fi­ca­tion de la Consti­tu­tion est tou­jours pos­sible ; il en a été ain­si en Nou­velle-Calé­do­nie pour favo­ri­ser les indé­pen­dan­tistes par la créa­tion, sous Mit­ter­rand, d’une caté­go­rie propre à l’archipel de sous-citoyens fran­çais aux­quels il sera inter­dit de voter à l’automne pro­chain lors du scru­tin d’autodétermination. Nul doute que, s’agissant du sta­tut de résident, même si c’est la ques­tion immo­bi­lière que les sépa­ra­tistes mettent aujourd’hui en avant, c’est à l’exemple néo­ca­lé­do­nien qu’ils pensent, dans l’espoir d’un futur réfé­ren­dum sur l’indépendance de l’île.

Les secondes exi­gences sont insup­por­tables au plan éthique, puisqu’elles visent à faire pas­ser pour des pri­son­niers poli­tiques de vul­gaires et lâches ter­ro­ristes, comme l’assassin du pré­fet Érignac.

La troi­sième série d’exigences — les moins cho­quantes — a trait à la fis­ca­li­té, la Corse ayant déjà, du reste, un sta­tut fis­cal déro­ga­toire qui remonte au Consu­lat, en rai­son de son insu­la­ri­té. Macron a fait jus­te­ment obser­vé qu’une éven­tuelle réforme fis­cale entraî­ne­rait néces­sai­re­ment une réduc­tion équi­va­lente des impor­tantes dota­tions de l’Etat attri­buées à l’île.

Doit-on dès lors applau­dir la fer­me­té de Macron, qui a refu­sé, appa­rem­ment comme un Jaco­bin pur sucre, toutes ces exi­gences ? Nata­cha Polo­ny se trompe lorsque le 9 février der­nier, dans Figa­ro­Vox, elle écrit qu’ « en oppo­sant un mépris suf­fi­sant aux légi­times aspi­ra­tions corses d’une démo­cra­tie plus proche du peuple, Emma­nuel Macron est pas­sé à côté de l’His­toire », ajou­tant : « On atten­dait de Gaulle, il n’y eut que Guy Mol­let » — pense-t-elle au pré­sident du Conseil envoyant le contin­gent en Algé­rie pour y orga­ni­ser la répres­sion ? Dans ces condi­tions, elle irait encore plus loin que les sépa­ra­tistes qui se sont conten­tés, dans un jeu de rôles des plus clas­siques, de qua­li­fier de « hai­neux, pro­vo­ca­teurs et mépri­sants » les pro­pos du chef de l’Etat, mena­çant, il est vrai, du retour à la situa­tion chao­tique qui a pré­va­lu des années 70 jusqu’à une période rela­ti­ve­ment récente.

Un pro­blème corse ?

Il existe un pro­blème corse, dont témoigne l’élection de cette chambre introu­vable pour les « natio­na­listes ». Mais, para­doxa­le­ment, ces élec­tions ter­ri­to­riales sont le copié-col­lé des élec­tions pré­si­den­tielle et légis­la­tives natio­nales.  Les Corses, en por­tant au pou­voir une majo­ri­té « natio­na­liste » n’ont fait rien d’autre que de cher­cher à se débar­ras­ser de leur vieille classe poli­tique ver­mou­lue sur l’île comme les Fran­çais, en géné­ral, de la leur en éli­sant Macron et une assem­blée En marche. Mais c’est, dans les deux cas, sans enthou­siasme puisque l’abstention a frô­lé les 48 % au second tour en Corse.

Sur­tout, pour nous, qui ne sommes pas jaco­bins, le pro­blème posé par une popu­la­tion fran­çaise à forte iden­ti­té cultu­relle régio­nale ne sau­rait être réso­lu dans le cadre d’un régime répu­bli­cain, inca­pable de décen­tra­li­ser sans nuire à l’unité natio­nale. Ou plus exac­te­ment, c’est la Répu­blique qui fait de ces iden­ti­tés régio­nales autant de pro­blèmes, alors même qu’une monar­chie fédé­ra­tive forte pour­rait les lais­ser s’épanouir sans que leur par­ti­cu­la­ri­té mena­çât l’unité du Royaume. Ce que n’a pas vu Nata­cha Polo­ny. Et refusent de voir tous ceux qui vou­draient en finir avec un jaco­bi­nisme effec­ti­ve­ment mor­ti­fère pour les forces vives de la nation, mais sans remettre en cause les ins­ti­tu­tions qui le rendent nécessaires.

Corse… et Européen !

Ou du moins le ren­daient néces­saire. Car ne com­met­tons aucun contre­sens sur la pré­ten­due atti­tude de fer­me­té de Macron. Son jaco­bi­nisme, si jaco­bi­nisme il y a, n’est au ser­vice ni de la Répu­blique ni, encore moins, de la France. Outre que M. En-Même-Temps s’est dit favo­rable à une recon­nais­sance de la Corse dans la Consti­tu­tion, par un amé­na­ge­ment de son article 72 consa­cré aux col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales, recon­nais­sance qui ouvri­ra la boîte de Pan­dore de reven­di­ca­tions régio­na­listes plus ou moins fon­dées, il a sur­tout avoué son dés­in­té­rêt du main­tien de la Corse dans l’ensemble fran­çais comme tel, en décla­rant : « Per­sonne ne vous repro­che­ra de vous dire Corse et Fran­çais, Fran­çais parce que Corse, Corse parce que Fran­çais, Euro­péen… Dans cette iden­ti­té indis­so­ciable je veux ouvrir avec la Corse cette page pour qu’elle puisse réus­sir. »  Oui, qu’allait donc faire l’Europe en cette galère ? N’oublions pas que le nou­veau mani­feste d’En marche, adop­té à la fin de l’année der­nière, a sup­pri­mé toute réfé­rence à la France et à la nation : seule l’Europe y sub­siste. En éten­dant l’« iden­ti­té indis­so­ciable » consti­tuée par le fait d’être corse et fran­çais au fait d’être euro­péen, Macron met sur le même plan l’appartenance à une ins­ti­tu­tion supra­na­tio­nale et celle à une patrie, une his­toire et une culture. Il dilue l’identité natio­nale et régio­nale dans le fourre-tour euro­péen. Comme l’a mon­tré l’exemple cata­lan, l’Europe ne favo­rise plus, direc­te­ment du moins, l’éclatement des Etats-nations, à par­tir du moment où elle les a affai­blis suf­fi­sam­ment pour impo­ser ses direc­tives. Pour­quoi favo­ri­se­rait-elle, du moins dans l’état actuel des choses — il peut chan­ger —, de nou­velles com­mu­nau­tés jalouses de leur jeune sou­ve­rai­ne­té, quand les vieux Etats ne sont plus jaloux de la leur ? Des régions à forte iden­ti­té pour­raient deve­nir, dans ce grand espace bureau­cra­tique sou­mis au mon­dia­lisme, autant de grains de sable dans une méca­nique désor­mais bien hui­lée. Macron, dont l’horizon indé­pas­sable est l’Europe, n’est jaco­bin que dans la mesure où son « jaco­bi­nisme » est au ser­vice de Bruxelles.

Fran­çois Marcilhac