Si Ver­sailles m’é­tait compté
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Si Ver­sailles m’é­tait compté

L’o­pé­ra­tion séduc­tion d’Em­ma­nuel Macron auprès des grands patrons étran­gers, à grand ren­fort de sym­bo­lisme monar­chique, mais aus­si d’argent public, a‑t-elle été une réussite ?

Ver­sailles, 22 jan­vier. Au len­de­main d’une date si impor­tante pour ce lieu, Emma­nuel Macron rece­vait les grands patrons étran­gers en che­min vers le forum de Davos. Que le lec­teur se ras­sure, nous ne crie­rons pas au blas­phème : ce n’est pas notre genre – et puis, tout ce qui est natio­nal est nôtre, y com­pris en éco­no­mie. C’est donc au cours d’un dîner de pres­tige que notre pré­sident a van­té les mérites d’une France « de retour », pen­dant trois heures, et inté­gra­le­ment en anglais – si blas­phème il devait y avoir, ce serait bien plu­tôt ici.

Télé­thon économique

L’ob­jec­tif était de convaincre cette cen­taine de grands patrons d’in­ves­tir en France et de contri­buer ain­si à la créa­tion d’emplois. Objec­tif atteint si l’on en croit le Gou­ver­ne­ment et la majo­ri­té des médias. Mais cette opé­ra­tion séduc­tion visait aus­si – sur­tout ? – à séduire les Fran­çais. Le dîner de Ver­sailles res­te­ra-t-il comme une belle opé­ra­tion d’af­faires (par­don, de busi­ness) ou comme un coup de com” savam­ment orches­tré ? Évi­dem­ment, un peu des deux. Côté éco­no­mie, on recense un mon­tant glo­bal d’in­ves­tis­se­ments de 3,5 mil­liards d’eu­ros sur cinq ans pro­mis par des mul­ti­na­tio­nales telles que SAP, Novar­tis, Face­book, Google ou Toyo­ta, avec près de deux mille cinq cents emplois à la clé. De quoi réjouir les mar­cheurs, ras­su­rer les scep­tiques et clouer le bec aux réacs. Cer­tains se sont mal­gré tout émus que le pré­sident dépense 600 000 euros de deniers publics pour des « ultra­riches ». Notons que si deux mille emplois sont réel­le­ment créés, cela revient à 300 euros par poste : c’est tout de même lar­ge­ment moins qu’un contrat aidé. Pour­tant, à y bien regar­der, l’o­pé­ra­tion n’est pas si miro­bo­lante : 3,5 mil­liards rap­por­tés à deux mille cinq cents emplois sur cinq ans, cela fait aus­si plus de 20 000 euros par emploi et par mois. D’une part le chiffre de deux mille cinq cents appa­raît vite ridi­cule lorsque l’on s’y attarde un peu, et que l’on se rap­pelle que le même jour, Car­re­four annon­çait la sup­pres­sion de deux mille quatre cents postes… D’autre part, une par­tie de ces inves­tis­se­ments et emplois avaient déjà été annon­cés et ne doivent donc rien à la beau­té de Ver­sailles ni au talent de Macron. Bilan assez miti­gé donc pour l’as­pect éco­no­mique de l’o­pé­ra­tion, mais beau­coup plus inté­res­sant vis-à-vis de l’o­pi­nion. Le dis­cours, construit sur la base du « choose France » (choi­sis­sez la France), visait en effet aus­si à jus­ti­fier les récentes (et futures) réformes por­tant sur la flexi­bi­li­té du tra­vail et l’at­trac­ti­vi­té de notre pays. D’ailleurs, Bru­no Le Maire et Muriel Péni­caud étaient inter­ve­nus l’a­près-midi même pour expli­quer les réformes éco­no­miques et sociales, his­toire de bien faire com­prendre aux Fran­çais le lien de cause à effet entre les­dites réformes et le suc­cès de l’o­pé­ra­tion. Et puis, Emma­nuel Macron s’est bien empres­sé d’a­jou­ter qu’il avait été élu pour cela : « J’ai reçu un man­dat très clair des Fran­çais avec tous les moyens de pro­cé­der à des réformes qui ne seront pas remises en cause. » Puis­qu’on vous le dit !

La pro­messe du retour

L’é­pi­sode nous laisse même un goût amer tant il donne l’im­pres­sion que les entre­prises fran­çaises licen­cient et délo­ca­lisent pen­dant que l’on fait venir les inves­tis­seurs étran­gers en France. Un drame que cor­ro­bore hélas le rap­port des emplois créés aux mon­tants inves­tis. Même Chris­tophe Bar­bier se montre lucide, crai­gnant que le pré­sident « réus­sisse à redres­ser l’é­co­no­mie du pays sans régler le pro­blème du chô­mage ». Quant à l’at­trac­ti­vi­té, elle ne se situe pas tota­le­ment dans la réforme du Code du tra­vail ou dans les poli­tiques de rému­né­ra­tion. La France, avec son haut niveau de dépense publique, est un mar­ché peu ris­qué pour les entre­prises et les capi­taux étran­gers. En période de crois­sance, elles peuvent comp­ter sur un poten­tiel de consom­ma­tion impor­tant : niveau de vie, salaire moyen et popu­la­tion en crois­sance donnent des pers­pec­tives solides à moyen terme. En période déli­cate, l’ef­fet crise est amor­ti par la dépense publique, ce qui est un élé­ment d’at­trac­ti­vi­té sans doute plus inté­res­sant que la rup­ture conven­tion­nelle col­lec­tive ou le refe­ren­dum d’en­tre­prise. Toyo­ta sait qu’en 2009 l’É­tat est venu au secours des construc­teurs auto­mo­biles qui affichent aujourd’­hui une forme inso­lente, et Novar­tis peut comp­ter sur le sys­tème de la Sécu­ri­té sociale pour assu­rer à ses médi­ca­ments une com­mer­cia­li­sa­tion mas­sive et continue. 

La France de retour ?

Loin de nous tou­te­fois l’i­dée de hur­ler avec les loups pour se satis­faire d’une cri­tique sys­té­ma­tique. Nous ne nous plain­drons jamais que le régime fasse son tra­vail quand il le fait bien, ou à peu près ; en revanche, nous conti­nue­rons inlas­sa­ble­ment à en dénon­cer l’hy­po­cri­sie et les méthodes mer­ca­tiques. « La France est de retour », a cla­mé notre pré­sident à cette occa­sion ; gageons que nous pour­rons rapi­de­ment en dire autant à notre sujet. Et venant de nous, ce n’est pas une pro­messe en l’air.

Fran­çis Bacque