Maurras ou les Shadoks  ?

L’annonce d’une commémoration officielle par le ministère de la Culture des cent cinquante ans de la naissance de Charles Maurras a suscité une vive polémique. Aperçu de quelques réactions.

Le Figaro – «  Le recueil des commémorations nationales 2018, élaboré par le Haut Comité des commémorations nationales sous la houlette du ministère de la Culture, recense chaque année une centaine d’anniversaires susceptibles d’être célébrés au nom de la nation. En cette année 2018, il s’agissait de commémorer, parmi une centaine d’autres événements, la naissance en 1868 de l’écrivain antisémite Charles Maurras, condamné après la guerre pour son soutien résolu au régime de Vichy.  »

Le Figaro – «  Chaque année, [les douze membres du Haut Comité pour les commémorations nationales] établissent la liste des anniversaires à venir commentés par une centaine de spécialistes. « Pour 2018, il nous était apparu impossible de ne pas parler de Maurras l’année des cent cinquante ans de sa naissance (il est né le 20 avril 1868) », souligne la présidente du Haut Comité aux commémorations nationales, Danièle Sallenave, en son nom personnel. Même si les discussions ont été vives, les membres du comité ont pris acte que l’écrivain et directeur de L’Action Française, soutien du régime de Vichy, condamné pour intelligence avec l’ennemi à la réclusion criminelle à perpétuité et à la dégradation nationale, a eu une grande influence sur la vie intellectuelle et littéraire française. […] Pour 2018, le comité avait retenu entre autres la diffusion du premier épisode des Shadoks, l’attribution du Nobel de la paix à René Cassin ou l’armistice de 1918.  »

Frédéric Potier, préfet à la tête de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Twitter) – «  Commémorer c’est rendre hommage. Maurras, auteur antisémite d’extrême droite, n’a pas sa place dans les commémorations nationales 2018.  »

Jean-Noël Jeanneney, ancien président de la Mission du bicentenaire de la Révolution, et Pascal Ory, professeur émérite à l’université de Paris I, membres du Haut Comité des commémorations nationales (Le Monde) – «  Commémorer, ce n’est pas célébrer. C’est se souvenir ensemble d’un moment ou d’un destin. Distinction essentielle  : on commémore la Saint-Barthélemy, on ne la célèbre pas. On commémore l’assassinat d’Henri IV par Ravaillac, on ne le célèbre pas. On commémore la Grande Guerre, on ne la célèbre pas.  »

Ministère de la Culture, communiqué du 27 janvier – «  Il ne s’agit évidemment pas de célébrer le penseur d’extrême droite qu’était Maurras, mais au contraire de connaître son rôle dans l’histoire de France. La ministre souhaite qu’il n’y ait aucune ambiguïté dans sa position et rappelle son rejet total des thèses et de l’engagement de Maurras.  »

Alexis Corbière, député de la France insoumise (Twitter) – «  Je découvre stupéfait Charles Maurras dans le recueil des commémorations nationales 2018 de Mme la ministre @FrancoiseNyssen. Pas d’accord  ! La République ne doit valoriser ni antirépublicains, ni antisémites. Comprendre, étudier oui. Commémorer non  !  »

Jean-Noël Jeanneney et Pascal Ory (Le Monde) – «  L’État devrait-il s’abstenir complètement, même du côté d’instances indépendantes telles que le Haut Comité, d’évoquer officiellement les pages noires de son histoire  ? Observons que beaucoup de ceux qui s’émeuvent de voir Maurras mentionné sont les mêmes qui reprochent ardemment aux pouvoirs publics de ne pas assez faire leur place aux épisodes dont la République peut avoir honte  : on se dispensera d’en proposer ici une liste.  »

Éric Naulleau, écrivain (Twitter) – «  Disparus les pamphlets de Céline du catalogue Gallimard, Maurras des commémorations, Kevin Spacey de son dernier film et qui sait le prochain Woody Allen du studio Amazon. Comme jadis les bannis sur les photos soviétiques, comme si escamoter l’objet du débat mettait fin au débat.  »

Ministère de la Culture, communiqué du 28 janvier – «  La polémique autour du Livre des commémorations nationales n’est pas la première puisqu’en 2011, le ministère de la Culture avait décidé de renommer le Recueil des célébrations nationales en Livre des commémorations nationales suite à l’émoi qu’avait suscité la « célébration de Louis-Ferdinand Céline ». Cette décision marquait la volonté de ne pas limiter ce travail d’identification par le Haut Comité des commémorations nationales aux seules heures de gloire à célébrer mais aussi aux heures sombres de l’histoire de France. Nous voyons aujourd’hui que l’ambiguïté persiste. […] Cela conduit à des malentendus qui sont de nature à diviser la société française. Nous devons lever cette ambiguïté.  »

SOS Racisme – «  Charles Maurras ne s’est pas égaré […] dans des idéologies antidémocratiques et antisémites. Le rejet de la démocratie et son « antisémitisme d’État » sont les deux principes structurants de son œuvre idéologique. Donc, non  : Charles Maurras […] n’est pas une figure « controversée », terme renvoyant à l’idée de la légitimité d’une disputatio sur les thèses énoncées. La peine qui lui fut infligée était double  : la réclusion criminelle à perpétuité et la dégradation nationale. Ne laissons quiconque opérer une opération de réhabilitation de celles et de ceux qui, par leurs écrits et leurs actions, ont contribué à assombrir le siècle dernier.  »

Jean-Christophe Buisson, directeur adjoint du Figaro Magazine (Twitter) – «  Ceux qui hurlent contre la commémoration #Maurras, vous demandez-vous pourquoi Proust, Walter Benjamin, Daniel Cordier, Bergson, Apollinaire, Althusser, Lacan, Colette, Claude Roy, Clavel, Malraux, Gide, Messmer ou Blanchot admirèrent #Maurras  ? Réponse en avril chez @ColBouquins.  »

Paru dans l'Action Française 2000 n° 2971 du 01 Février 2018.