Laurent Fidès : « Le risque de cen­sure d’É­tat est réel »

Laurent Fidès : « Le risque de cen­sure d’É­tat est réel »

Agré­gé de phi­lo­so­phie, ancien élève de l’É­cole nor­male supé­rieure, Laurent Fidès a écrit un livre où il décrypte le « dis­cours inti­mi­dant ». Un dis­cours dans lequel pour­rait s’ins­crire la lutte contre les fausses nouvelles…

On en parle de par­tout ces jours-ci, mais qu’est-ce qu’une fake news, au fond ? Qui la défi­nit ? À quel moment com­mence-t-elle, quand cesse-t-elle ? 

C’est la ques­tion par laquelle il faut effec­ti­ve­ment com­men­cer. Nous avons aujourd’­hui un débat qui veut l’in­ter­dire, mais c’est une notion extrê­me­ment floue. La notion de fake news ren­voie à la notion d’in­for­ma­tion et de véri­fi­ca­tion. Notez que l’in­for­ma­tion revêt de conte­nus de nature assez diverse. Cer­taines infor­ma­tions sont véri­fiables très rapi­de­ment. Si je dis qu’une cen­trale nucléaire a explo­sé, en quelques minutes, on peut confir­mer ou infir­mer. On a aus­si des conte­nus chif­frés ; pour ceux-ci, ce qui importe est l’exac­ti­tude. Si je dis qu’il y a, dans les pri­sons, tant de pour-cent de déte­nus d’o­ri­gine magh­ré­bine, on pour­ra me répondre peut-être que je me suis trom­pé de 5 % ; le chiffre est inexact et, bien qu’il dise quelque chose de la réa­li­té, je risque d’être cen­su­ré pour fake news. Il y a des infor­ma­tions qui portent sur des faits et il y a des infor­ma­tions qui portent sur autre chose : sur des risques (par exemple, des risques sani­taires), sur des pré­dic­tions (par exemple, des pré­dic­tions éco­no­miques, démo­gra­phiques, cli­ma­tiques). Cette fois, on est dans le domaine du pro­bable, du cré­dible, du vrai­sem­blable, non dans le domaine du vrai et du faux. Est-ce que ce type d’in­for­ma­tion peut se prê­ter à la dis­jonc­tion fake or not fake ? Enfin il y a ces pro­pos qui sont don­nés comme des infor­ma­tions mais qui relèvent d’une vision du monde, d’une croyance ou d’une inter­pré­ta­tion. Si je dis « le pays est en pleine déca­dence », c’est un juge­ment, ce n’est pas à pro­pre­ment par­ler une infor­ma­tion, mais je donne quand même ce fait comme une infor­ma­tion : j’en­voie à mes conci­toyens une infor­ma­tion sur l’é­tat du pays. On sait depuis Nietzsche qu’il n’est pas tou­jours facile de dis­tin­guer ce qui est un fait et ce qui est une inter­pré­ta­tion : dans bien des cas, on peut les dis­tin­guer mais dans cer­tains cas, c’est plus difficile.

Le pro­blème, c’est la pro­pa­ga­tion de rumeurs sans fon­de­ment qui se répandent sur le net. Reste à savoir si la cen­sure est la bonne solu­tion. En légi­fé­rant avec des concepts flous, on risque de rendre pos­sible une ins­tru­men­ta­li­sa­tion de la loi. Telle qu’elle est pré­sen­tée, cette mesure ren­ferme un pré­sup­po­sé. On insi­nue qu’il y aurait deux types de médias : les médias sérieux, les grandes chaînes d’in­for­ma­tion, la bonne presse, qui donne une infor­ma­tion objec­tive, et les autres, qui véhi­culent des bobards. Or je m’ins­cris en faux contre cette vision des choses. Les jour­na­listes dits sérieux ne sont abso­lu­ment pas objec­tifs. Même s’ils ne col­portent pas de rumeurs bizarres, il y a ce qu’ils disent et ce qu’ils taisent. Or dans le domaine de l’in­for­ma­tion, les faits dont on ne parle pas sont aus­si impor­tants que les fake news : le fait de sélec­tion­ner l’in­for­ma­tion qu’on va livrer au public n’est pas neutre et peut par­fai­te­ment influen­cer l’o­pi­nion. Il y a aus­si le lieu d’où l’on parle : ne pas dire « de quel lieu on parle », c’est mas­quer aus­si une par­tie de la véri­té. Il y a enfin la manière dont on s’ex­prime, les mots que l’on choi­sit (on parle des « jeunes », des quar­tiers « sen­sibles » ; il y a tout un voca­bu­laire codé qui biaise nos repré­sen­ta­tions de la réa­li­té). C’est aus­si impor­tant, ça, que les fake news. Bref, il y a de l’i­déo­lo­gie dans cette presse autant qu’ailleurs ; sim­ple­ment, ce n’est pas la même.

Et puis on ne voit pas quelle ins­tance on pour­rait convo­quer pour juger de ce qui est fake or not fake. Il n’y a pas d’ins­tance d’in­for­ma­tion neutre, impar­tiale et omni-com­pé­tente qui aurait auto­ri­té pour tran­cher. La seule ins­tance légi­time en matière scien­ti­fique, ce sont les savants eux-mêmes. Or il y a des contro­verses entre savants. Je ne veux pas dire que tout est contro­ver­sé, mais il y a des sujets sur les­quels la contro­verse se pour­suit. Ce qui est dom­mage, c’est que par­fois les jour­na­listes mettent sur un pied d’é­ga­li­té le dis­cours d’un char­la­tan et celui d’un prix Nobel. La ques­tion de la com­pé­tence est évi­dem­ment essen­tielle en matière d’in­for­ma­tion. Mais il y a une solu­tion à ça : c’est que cha­cun puisse déve­lop­per ses argu­ments ; le citoyen fera bien vite la dif­fé­rence entre les com­pé­tents et les incompétents.

Il y a même, à la limite, une ver­tu de la fake news – et du conspi­ra­tion­nisme –, c’est de sou­le­ver des ques­tions inté­res­santes (pas tou­jours, mais par­fois). Cer­tains pensent qu’on pour­rait cen­su­rer les pseu­do-infor­ma­tions qui ne répondent à aucun cahier des charges, à aucune métho­do­lo­gie. Mais pour­quoi ne pas lais­ser le citoyen se faire lui-même une idée de cette absence de rigueur ? On nous dit : les gens ne sont pas assez édu­qués pour faire eux-mêmes la dif­fé­rence. Enfin… C’est sou­vent ce qui est sous-enten­du. Mais c’est un argu­ment assez faible, infan­ti­li­sant. Allons jus­qu’au bout : dans ce cas, est-il rai­son­nable de leur don­ner le droit de vote ?

La démo­cra­tie en tant que régime de l’o­pi­nion, n’est-elle pas condam­née à la fake news ? Pour le dire autre­ment, est-ce que la fake news n’est pas un phé­no­mène de la démocratie ?

Effec­ti­ve­ment… Il fau­drait à cette occa­sion relire Julien Ben­da : la pen­sée pro­pre­ment dite, le sou­ci des défi­ni­tions pré­cises, le manie­ment de l’abs­trac­tion, l’at­ten­tion à dis­tin­guer les concepts, à se méfier des sophismes insi­dieux, à orga­ni­ser les idées, tout cela, disait-il, échappe à l’homme de la rue, qui n’a ni le temps, ni l’en­vie de rai­son­ner. Ben­da esti­mait qu’il lui fal­lait ain­si une cer­taine abné­ga­tion pour être démo­crate. On par­tage son sen­ti­ment. Il est dom­mage que beau­coup de nos conci­toyens ne fassent pas vrai­ment la dif­fé­rence entre la parole d’un cher­cheur au CNRS et celle d’une voyante ou d’une astro­logue. Mais je crois que la cen­sure ne régle­ra pas ce pro­blème. La cen­sure n’a aucun rôle édu­ca­tif. Il fau­drait for­mer nos élèves à la logique, au rai­son­ne­ment rigou­reux. Il fau­drait leur apprendre à hié­rar­chi­ser les infor­ma­tions, à les com­prendre. À la place, on fait de l’i­déo­lo­gie, du répu­bli­ca­nisme incantatoire. 

L’autre solu­tion à la fake news (si du moins on juge que c’est un pro­blème), c’est évi­dem­ment le débat contra­dic­toire et le droit de réponse. Cha­cun apporte ses preuves, explique com­ment il est arri­vé à ses conclu­sions, cha­cun rend compte de sa métho­do­lo­gie – et les citoyens jugent en conscience. Cela sup­pose des espaces d’ex­pres­sion acces­sibles à toute per­sonne sérieuse qui a des argu­ments à pré­sen­ter ou des preuves à mettre sur la table. Il est assez symp­to­ma­tique que cette piste ne soit même pas envi­sa­gée : c’est que, chez nous, l’es­pace de libre dis­cus­sion est limi­té. Il paraît très éten­du, parce qu’il y a beau­coup de débats, mais ces débats pro­cèdent par dicho­to­mi­sa­tion interne : vous pre­nez une opi­nion domi­nante et vous la divi­sez en deux ; on a alors l’im­pres­sion qu’il y a un débat, parce qu’on assiste à une confron­ta­tion, mais ce n’est pas la bonne confron­ta­tion, parce qu’elle exclut une autre opi­nion pos­sible qui n’est même pas citée. 

Est-ce que la traque des fake news relève réel­le­ment du tra­vail du jour­na­liste selon vous ?

Le véri­table tra­vail du jour­na­liste, c’est d’ap­por­ter des infor­ma­tions véri­tables. Lut­ter contre la fake news peut ren­trer dans ce cadre-là, mais ce n’est pas l’es­sen­tiel. Il faut quand même hié­rar­chi­ser les­dites fake news. Cer­taines sont ridi­cules et ne méritent pas qu’on perde son temps avec elles. D’autres sont à cri­ti­quer. Mais en géné­ral, le tra­vail du jour­na­liste est un tra­vail d’in­ves­ti­ga­tion et de cri­tique. C’est là que les médias alter­na­tifs ont un rôle à jouer. Mais dans l’en­semble je n’ai pas l’im­pres­sion que les fake news conspi­ra­tion­nistes, ou autres, aient beau­coup d’in­fluence sur le vote des Fran­çais. Ce qui a de l’in­fluence, en revanche, c’est l’in­for­ma­tion orien­tée que nous livrent les médias « légi­times », mais bien sûr celle-ci ne sera jamais trai­tée comme fake. Je me rap­pelle qu’il y a une tren­taine d’an­née, les jour­na­listes les plus auto­ri­sés n’ar­rê­taient pas de répé­ter : « Il n’y a pas de pro­blème d’im­mi­gra­tion en France ; l’im­mi­gra­tion repré­sente 7 % de la popu­la­tion, c’est le chiffre qu’on avait dans les années vingt : or la socié­té n’a pas connu de grand bou­le­ver­se­ment dans les années vingt… » Ceux qui osaient dire qu’il y avait un pro­blème avec l’im­mi­gra­tion étaient stig­ma­ti­sés et dia­bo­li­sés. Et puis, quelques années plus tard, on s’est mis à tenir un autre dis­cours qui disait : « Atten­tion, la socié­té fran­çaise a chan­gé, nous vivons main­te­nant dans une socié­té mul­ti­cul­tu­relle, il faut en tenir compte. » Com­ment trou­ver une cohé­rence entre ces deux énon­cés : « ça ne va rien chan­ger pour la socié­té » et « tout a chan­gé, nous vivons dans une socié­té désor­mais mul­ti­cul­tu­relle » ? Je ne vois pas la cohé­rence… Mais je com­prends ceci : ceux qui auraient inter­dit la fake news sont ceux-là même qui la col­por­taient à l’époque. 

Quel est pour vous l’ef­fet le plus per­vers de cette lutte contre les fake news annon­cée dernièrement ?

Ce qu’on peut craindre, c’est un degré sup­plé­men­taire dans la nor­ma­li­sa­tion de la parole. On assiste actuel­le­ment à une nor­ma­li­sa­tion de l’art : on revi­site rageu­se­ment les œuvres du pas­sé qui véhi­cu­laient des pré­ju­gés anciens pour les mettre aux normes de nos pré­ju­gés modernes. Voyez l’exemple récent de Car­men. Les humo­ristes se plaignent aus­si des inter­dits qui pèsent sur leur métier : il y a de plus en plus de sujets tabous. Tout cela va dans le même sens : un recul des liber­tés de pen­sée et d’ex­pres­sion, un ver­rouillage idéo­lo­gique qui ne dit pas son nom, assez insi­dieux en réalité.

Pro­pos recueillis par Fran­cis Venciton